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Movie-log
022. Bacurau
Juliano Dornelles, Kleber Mendonça Filho -- 2019 | Brazil | 7
BACURAU (2019) dir. Kleber Mendonça Filho, Juliano Dornelles
Bacurau (2019) Kleber Mendonça Filho and Juliano Dornelles
July 3rd 2020
BACURAU (Brazil, 2019).
Directed by Kleber Mendonça Filho and Juliano Dornelles.
Cast: Sônia Braga, Udo Kier, Bárbara Colen, Silvero Pereira, Thomás Aquino, Karine Teles, Antonio Saboia & Lia de Itamaracá.
Selected to compete for the Palme d'Or at the 2019 Cannes Film Festival and won the Jury Prize.
Après le magnifique Aquarius, Kleber Mendonça Filho s’associe à son chef décorateur Juliano Dornelles pour nous emmener au coeur du Nordeste brésilien, dans la région du Sertão , région la plus pauvre du pays et où les inégalités sont les plus grandes. Nous sommes dans un futur proche, indéfini. Le Sertão, région très aride, subit la politique de son gouverneur qui a dévié des barrages, privant de nombreux villages d’un accès à l’eau courante. Teresa (Barbara Colen) revient justement dans son village à bord d’un camion citerne venant les approvisionner en eau. Elle arrive au beau milieu d’une fête. La première moitié du film plante le décor, entre folklore brésilien et contexte politique. Des indices par ci par là annoncent la suite, à commencer par l’incipit du film qui nous montre une visualisation par satellite de la région et va dans le sens d’un film d’anticipation à la 2001 Odyssée de l’espace, clin d’oeil des réalisateurs. Et puis il y a cette scène de capoeira, au son de “Night” de Carpenter, mélange des genres, à l’image du film qui n’est finalement à ce niveau-là qu’un melting pot apparemment fouillis des influences des réalisateurs. Mais chaque détail semble pensé pourtant, jusqu’au choix de l’acteur Udo Kier, connu pour ses rôles dans des films de genre (épouvante, gore) et ses rôles de méchant chez Lars Von Trier. Face à lui, la superbe Sonia Braga, héroïne d’Aquarius déjà, est tout un symbole de ce Brésil qui résiste, fier de ses racines et de son métissage et qui ne se laissera pas engloutir par des suprémacistes blancs. Car en fin de compte le fond du film est éminemment politique, encore une fois, comme dans Aquarius. On peut y lire un pamphlet contre la politique d’extrême-droite de Jair Bolsonaro et un appel à la lutte.
Barbara Colen dans «Bacurau», de Juliano Dornelles et Kleber Mendonça Filho. Photo V. Juca. SBS Distribution «BACURAU», PLACE DE RÉSISTANCE, par Marius Chapuis— 24 septembre 2019 Le quotidien d’un village isolé du Nordeste brésilien est bouleversé par l’irruption d’une violence exogène. Juliano Dornelles et Kleber Mendonça Filho rejouent, sous les atours d’une série B fulminante, les multiples tensions d’un pays déliquescent. «Si tu viens, va en paix.» Sur le panneau d’entrée du village de Bacurau, une mise en garde en forme d’antiphrase. Le cinéma n’autorise pas plus la paix que l’actuelle société brésilienne. C’est donc par une procession mortuaire que s’ouvre Bacurau avant de se refermer sur l’enterrement d’un vivant. La violence est partout dans le film. Sourde, suggérée durant la première heure torpide de cette fiction d’anticipation rurale de Juliano Dornelles et Kleber Mendonça Filho (premier duo pour ce cinéaste qui s’est imposé seul avec les emballants Bruits de Recife et Aquarius). Syncopée et graphique dans son second souffle, où la guerre des mondes jusqu’alors esquissée prend la forme d’une transposition des Chasses du comte Zaroff à l’ère Bolsonaro. On s’introduit dans cette petite communauté coupée du monde à l’occasion du retour à la maison d’une femme du village. En camion-citerne, on remonte le dernier fil qui connecte Bacurau au monde contemporain, chemin dont les bas-côtés sont jalonnés de squelettes desséchés d’une école municipale et d’une voiture de police criblée de balles et de rouille, fantômes d’une civilisation jadis à portée de main. Une route qui conduit vers le passé ou, au moins, hors du temps. Perdu dans la campagne urticante du Nordeste brésilien, le village se présente comme le refuge d’un collectif citoyen soudé, égalitaire, où le professeur mange à la même table que le bandit. Société modeste mais apaisée, dont les rites traditionnels se sont accommodés des écrans LCD et des tops 10 de YouTube. Exécutions publiques Le film ondule au rythme de son village, s’imprègne de la musique des lieux en prenant le temps de regarder ses habitants, médecin comme prostituée, avec une égale noblesse. Un temps nécessaire aussi pour introduire discrètement des dérèglements qui contrarient un quotidien alangui. Une guerre de l’eau, d’abord, dont l’accès a été confisqué par une autorité distante et qui préfigure les maux plus grands qui s’abattent sur ce Brésil temporellement situé «dans quelques années» dont seuls de faibles et angoissants échos nous parviennent à travers un écran de télé qui annonce la reprise imminente des exécutions publiques. L’irruption à Bacurau d’un représentant de cette zone du dehors donne lieu à une formidable scène qui condense la déconnexion entre les deux mondes : lorsque débarquent un élu local et son équipe de campagne tapageusement kitsch, les habitants se calfeutrent chez eux. Grand exercice de surdité, où le bedonnant politique déroule son discours devant des rues désertes, avant que ce vide ne laisse place à une nuée d’insultes fantômes. Imperturbable, le préfet néocolon livre aux barbares les généreux témoignages du monde moderne, vomis par un camion benne : des cercueils, des livres à la pesée, des anxiolytiques en suppositoire - une certaine idée de l’endroit où enfouir ses angoisses. Explosion graphique L’apparition d’une soucoupe volante et scrutatrice, d’un duo de motards fluo et d’une horde de chevaux noctambules finit de sortir Bacurau, le film comme le village, de cette indolence qui est souvent le prélude des catastrophes pour révéler l’entreprise pyromane des deux cinéastes. Une heure durant, cette jolie bulle a été badigeonnée de gazoline. La mise à feu a des allures de western carpentérien. Assiégé, le village se retrouve la cible d’un assaut coordonné qui rejoue mille divisions : le Brésil du Sud, riche et occidentalisé, contre celui du Nord ; les Blancs contre ceux qui ne le sont pas ; l’Amérique du Nord contre celle du Sud. A LIRE AUSSI Le cinéma brésilien vit «le début d'une époque de terreur» Ecrit et réalisé avant l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, le film rejoue dans son cadre et sa forme fracturée le drame alors en train de se nouer dans les urnes. La réponse épidermique des cinéastes prend la forme d’un cri primal et choral, d’une explosion graphique, comme s’il fallait invoquer des codes populaires - ceux de la série B - afin de conjurer le spectre du carnage populiste en cours. Bacurau se fait donc théâtre sanguinaire et grotesque, espace du jeu (télé ou vidéo) où chaque victime donne droit à des points. Le meurtre comme orgasme, comme shoot d’endorphine. Une riposte excessive, hyperbolique et paillarde à la démesure des troubles et démons qui dévorent le corps social et politique brésilien. Marius Chapuis BACURAU de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, avec Sônia Braga, Udo Kier, Barbara Colen… 2 h 10.