Benjamin Epps - Fantôme avec Chauffeur : Un échec annoncé? (Chronique Musique)
Cover du EP Fantôme avec Chauffeur de Benjamin Epps x Le Chroniqueur sale
Pour celleux qui ne le connaîtrait pas, Benjamin Epps est un jeune rappeur français dont la popularité n’a fait que grimper ces derniers mois dans le milieu du rap français « underground » (quoi que ce terme veuille dire) mais aussi dans le milieu médiatique.
L’artiste a, en effet, reçu la reconnaissance de certains de ses pairs, de gros journalistes du milieu ainsi que d’une frange croissante du public au fil de ses dernières sorties.
Aujourd’hui a un stade clé de sa carrière, celui de la confirmation, il sort son projet Fantôme avec chauffeur avec le Chroniqueur sale. Ce dernier assure l’intégralité de la partie production du EP (octroyant, de fait, au projet un statut de EP collaboratif) mais cette chronique se concentrera tout de même d’avantage autour de Benjamin Epps.
Car si Benjamin Epps a été attendu au tournant avec ce nouveau projet, une ombre semble planer sur le EP. Cette ombre, c’est celle d’un échec annoncé. Une conclusion prématurée et violente ? C’est ce à quoi nous tenterons de répondre ici.
Côté production d’abord, le Chroniqueur Sale livre un travail propre, collant parfaitement a l’esthétique « boom-bap old school » de Benjamin. Les productions sont classiques pour le genre : composées de samples de jazz et d’un bpm plutôt lent, parfois agrémentées de scratchs. Bien que les boucles des samples soient très efficaces, elles sont assez peu mémorables après écoute. De bonnes productions dans l’instant ou le EP tourne dans nos oreilles mais qui ne marquent pas outre-mesure. Or, ce style de production peut s’avérer très marquant, grâce à un travail autour des samples unique comme en témoigne, par exemple, le travail d’Alchemist aux Etats-Unis.
Ces productions efficaces sont donc au service du rappeur, ici Benjamin Epps. Ce dernier démontre un certain style d’écriture toujours d’inspiration « boom-bap old school » mais plus porté vers ce qui s’est fait ces dernières années aux Etats-Unis, chez des rappeurs comme Roc putain de Marciano ou l’écurie Griselda, que dans la France des années Chirac. Des phases courtes, s’enchaînant sans réels thèmes autres que la volonté de réussite, l’argent ou la rue. Néanmoins, au sein des 7 titres qui composent le projet on note des variations notamment sur le morceau Dieu bénisse les enfants. Comme son nom le suggère, ce morceau parle des enfants, de la nécessité de les protéger des dangers dans la rue etc. La forme reste la même mais la thématique varie. De ce fait, bien qu’apportant un vent de fraicheur au sein du disque, la rupture ne paraît pas aussi évidente que, par exemple, sur Olive et Tom de Alpha Wann sur UMLA, qui adoptait une structure de story-telling inédite au sein de l’album. Alors certes, reprocher à Epps de ne pas avoir fait Olive et Tom est non-sensique mais on aurait peut-être apprécié une variation dans le style de rap ET la thématique. Le morceau apporte de la variété mais semble presque être une case d’un cahier des charges comme «faire un morceau différent qui parle des gosses/des meufs/ de recettes de tourte au fromage (cochez votre préférence) »
Imbibé jusqu’à la moelle de ce style old-school ainsi que de ses thématiques égo-trips, le style d’écriture de Epps se doit d’être à la hauteur de ses ambitions. Or, de ce côté, le contrat n’est pas toujours rempli. Bien que le EP soit traversé de certaines fulgurances de formules, de tournures surprenantes on garde surtout en tête des phases faibles se voulant fortes (celle sur Booba, première du premier morceau semble caricaturale d’ego-trip) voire certaines presque affligeantes (celle sur Marine et Diams, se voulant peut-être une attaque envers la fille de collabo mais plus ridicule qu’autre chose et même insultante pour Diams et sa foi, ce qui ne semble pas être le but de base). Epps n’est toutefois pas un tacheron et respecte les attentes du genre. Ses rimes sont majoritairement multi-syllabiques sur quasi toutes les mesures, les références fusent et font souvent mouches. Toutefois, peu de couplets marquent réellement à l’écoute et ces derniers semble bien tous interchangeables. Bien sûr, ceci s’explique par le style de rap, nécessairement répétitif, et par la jeunesse du rappeur, qui a encore tout un avenir de rimes a gratter. Parfois, ces éléments s’entrechoquent dans des moments pas forcément parmi les plus heureux du disque. Le début du deuxième couplet de Groom en est symptomatique de cela. Couplé à une accélération de flow, ces multis-syllabiques tombent dans le piège de « la rime pour la rime », rendant le texte incompréhensible mais au moins ça amusera celleux qui écoutent le rap avec des stabilos.
Le EP n’est donc pas dénué de défauts. Parfois brouillon, il est en grande partie explicable par la jeunesse de l’artiste qui rap certes depuis 2016, mais dont le style s’affirme réellement depuis quelques mois. Le projet n’est pas pour autant désagraéble. On plonge avec plaisir et sans forcer dans ce court projet à l’univers clair et qui tient très souvent ses promesses de EP de rap boom-bap égotrip. Un projet pas parfait, nécessairement, mais loin de la catastrophe qui présage surtout du bon pour l’avenir de Benjamin Epps dans le rap. A mesure que son style s’affinera, les erreurs présentes dans ce projet se feront de moins en moins présente et on pourra donc attendre un très bon disque de l’artiste dans les années à venir.
Mais alors, pourquoi avoir parler « d’échec annoncé » plus haut ? Une conclusion qui semble bien trop sévère et prématurée. Oui… Mais non.
J’ai sciemment évité le sujet jusqu’ici mais lorsque l’on parle de Benjamin Epps vient toujours un autre nom, celui de Westside Gunn.
Cover de la mixtape Hitler Wears Hermes II de Westside Gunn
Bien que le rap étatsunien soit le sujet principal de ce zine, je me permets néanmoins d’introduire qui est Westside Gunn à celleux lisant ce papier sans le connaître.
Westside Gunn est un rappeur originaire de Buffalo dans l’état de New-York aux Etats-Unis. Avec son frère Conway the Machine et leur cousin Benny the Butcher, ils sont les fondateurs et têtes d’affiches du label Griselda Records (cependant aussi fondé par le cousin des trois comparses, Chine Gun, décédé depuis R.I.P). Le label compte aussi des artistes (des génies) tel que Boldy James ou en a compté comme Tha God Fahim ou (le génie) Mach-Hommy.
Figure de proue et même « star » du label (en cela qu’ils ne vendent pas des millions d’albums mais s’est clairement fait un nom dans le rap américain), Westside Gunn est un artiste atypique. Sa proposition musicale en a dérouté (et en déroute toujours) plus d’un. Il officie dans un revival boom-bap new-yorkais, très influencé par les années 90 du rap de la Grosse Pomme. Mais ce n’est pas ce choix de style aux antipodes des standards mainstream des années 2010 qui ont sucité la discorde, mais bien sa voix. En effet, Westside Gunn rappe avec une voix très aiguë, déstabilisante à la première écoute. Certains admettent ce fait et prennent cette caractéristique comme part entière de l’artiste mais, pour d’autres, cette voix n’est juste pas supportable.
Bon, le but de cette chronique n’est pas de s’attarder sur Westside Gunn, sa musique ou Griselda Records (bien que vous nous enjoignons à le faire, pour ceci checkez les liens en fin d’article) mais bien de parler du problème majeur de la musique de Epps, sa « ressemblance » plus que grande avec celle de son homologue américain.
En soit, rien de mal à cela en théorie. En effet, depuis les débuts du rap, les artistes français piochent allégrement outre-Atlantique pour façonner leur musique. Les exemples ne manquent pas (nous y avons même déjà consacré quelques lignes ici même) et c’est un processus tout à fait naturel et sain qu’en tant qu’artiste on s’inspire de ce qui se fat ailleurs et donc aux Etats-Unis. C’est tout de même le pays de naissance de cette musique, un pays très vaste donc regorgeant d’un nombres énormes d’artistes et, par conséquent, de potentielles inspirations. Mais, il semble y avoir une limite entre inspiration et bête copier-coller.
Or, pour beaucoup, notre cher Benjamin a franchi cette ligne. Alors, certes, on pourrait relever les différences entre Le Flingue du Côté Ouest et Benjamin Epps. Cet très bon article de Amélien pour Cul7ure l’a fait. En effet, chez Epps, pas de références au deal de drogue, aux fusillades et aux sapes de luxe caractéristiques de Westside Gunn. Le français remplace cela par de l’égotrip et des tacles à la concurrence. Néanmoins, les similitudes de forme sont trop grosses pour ne pas paraître évidente. Les déjà évoqués beats boom-bap mais aussi la voix, l’esthétique visuelle et même jusqu’au ad-libs. Encore une fois, c’est normal et non dommageable de s’inspirer en tant qu’artiste . Sinon en 2015 les deux tiers du rap français auraient du rendre le flow de Migos et on se serait fait chier. Mais là… C’est trop gros. Et alors il est totalement compréhensible que certain.e.s auditeurices ne veuillent juste pas écouter sa musique. Pourquoi écouter une contrefaçon et pas l’original pourrait on se demander.
Benjamin Epps dans le clip Plié en 5
Mais se faire attaquer par une partie du public pour un potentiel plagiat n’est pas le coeur névralgique du problème aujourd’hui. Car si je parlais « d’échec annoncé » c’était car avec de telles ressemblances, le projet de Benjamin Epps ne pouvait pas convaincre. En effet, avec une telle proximité, la comparaison est plus qu’inévitable, elle est nécessaire. Or, là le bas blesse. Westside Gunn (et toute les autres inspirations de Benjamin Epps) semble définitivement à des années-lumières devant lui. Il n’a pas la technique de Roc Marciano, l’humour de Westside Gunn, la poésie d’un Mach-Hommy ou la violence froide et inquiétante d’un Conway the Machine alors que toutes ces figures planent au dessus de cet EP.
Encore une fois, que des artistes s’inspirent d’autres n’a rien de mal. C’est naturel et cela permet aux artistes de forger LEUR esthétique. Or chez Epps, cette esthétique est encore beaucoup trop proche de ses influences pour ne pas nécessairement souffrir la comparaison. Par conséquent là est l’échec annoncé. Les fans du style Griselda (pour résumer grossièrement) ne retrouveront en Epps qu’une copie de leurs artistes favoris, et celleux qui ne connaîtraient pas seront face à un projet intéressant mais pas parfaitement abouti d’un artiste en construction (alors que ces inspirations livrent un produit bien mieux fini et unique).
Ironiquement, le projet est donc produit par Le Chroniqueur Sale. Or ce dernier, en plus de son travail de beatmaker est un youtubeur rap, qui produit des critiques d’artistes ou d’albums. Et, en mars 2017, à propos du rappeur Django et de son morceau Fichu, il déclarait : « C’est quoi cette parodie de Nekfeu ? […] Ce morceau là (Fichu) c’est même flow, même dégaine, même type d’instru, même voix ; enfin ça c’est pas d’sa faute mais il force, il force dans les graves, c’est l’même ton. Tu peux être influencé mais pas faire du copier-coller, c’est trop. »
Bon, vous l’aurez compris, remplacez « Nekfeu » par Westside Gunn et « voix grave » par voix aigue et vous saisissez l’ironie. Or, dans cette vidéo, Le Chroniqueur sale attaquait, à raison, ce plagiat de Django pour les raisons de volonté de buzz de ce dernier. Django voulant capitaliser sur un public fan de ce style de rap. Mais le soucis est le même chez Epps. Certes, Django plagiait (et plagie toujours hein, S/O le Flem c’est ça?) des artistes ayant un gros public en France afin de capitaliser sur une potentielle large fanbase déjà acquise à son style. Chez Epps, c’est les amateurs « d’underground old-school », et autre auditeurs portés vers l’outre-Atlantique qui sont visés. Le choix se porte ici sur un public plus restreint mais aux codes communs, afin sûrement de s’assurer un statut « OG « , «true hip-hop head » et autres « mmhregardezmoijeconnaisBandcampc’estpasvotrezumbaça ».
Ainsi, cette démarche peut être sources de critiques envers Epps. C’est faux. Elle est déjà source de critiques. En voulant miser sur ce public très spécifique, Epps s’est surtout attiré les foudres d’une partie d’entre eux, pas aveugles sur la tromperie. Or, ce public va presque, de facto, avoir du rejet pour le projet qui prend alors tout l’allure d’une bonne grosse douille. Un genre de film où on aurait mis tout ce que vous aimez sur l’affiche : la saga culte, les acteurs parfaits et le réal idéal mais qui s’avère au final être une grosse merde sous son emballage classe. (Je ne me suis pas remis de Prometheus, c’est acté.)
Et ce rejet, se comprend voire se partage notamment lorsque l’on voit, d’une part, la mauvaise foi d’une partie du public de Epps qui minimise l’influence de Westside Gunn et, d’autre part, la belle autruche que fait Epps en ne le citant jamais nul part, faisant presque mine de ne pas le connaître. Cela à de quoi agaccer.
Mais alors que retenir ? Benjamin Epps est-il condamné à n’être que la pâle copie de Westside Gunn, condamné alors ne jamais dépasser ni même égaler son inspiration première ? Ou alors doit-il évoluer ?
La dessus, nous rejoignons en fait Amélien qui conclue ainsi son papier pour Cul7ure. Benjamin Epps doit évoluer, mieux digérer ses influences pour espérer évoluer.
Or, en ne reconnaissant pas lesdites influences, et en faisant comme si il était le créateur en France de ce style de rap, le jeune rappeur se coupe définitivement d’une partie de son public déjà de niche et se condamne à passer comme à la fois un sale plagieur et une pâle copie.
Il n’est pas de notre volonté de se la jouer Nostradamus ou de tacler gratuitement mais en continuant à agir ainsi, Epps va surtout finir à se faire sucer par le petit monde médiatique du rap (en témoigne ses émissions lives) mais être à détesté par ceux dont il voulait l’approbation première.
Et ça, on peut l’appeler « échec ».
- L’article d’Amélien pour Cul7ure que j’évoque dans l’article :
https://cul7ure.fr/parentheses/epps/
- Pour celleux que ça intéresse et qui sont non-anglophones, le très bon site internet Gather.fr a accordé a Westside Gunn et à Griselda en général pour d’articles ou de thread. Voici quelques uns d’entre eux, particulièrement éclairant dans notre cas :
https://twitter.com/i/events/1250837888578793473(leur thread sur Westsude Gunn, sa vie, son œuvre.)
https://twitter.com/i/events/1246944078643765248(leur thread sur le label Griselda en général)
https://2gather.fr/2020/06/07/dossier-westside-gunn-la-saga-hitler-wears-hermes/(un dossier consacré à la saga Hitler Wears Hermes de Westside Gunn. Ils ont fait pleins d’autres critiques d’albums sortis chez Griselda sur leur site.
- Un post reddit se plaignant du plagiat de Epps :
https://www.reddit.com/r/hiphopheads/comments/lhqcps/benjamin_epps_kennedy_en_2005_french_rapper/
- Une interview de Benny the Butcher :
https://www.okayplayer.com/music/benny-the-butcher-interview-tana-talk-3-griselda-records.html
(il y parle surtout de ses projets mais aussi du label Griselda en général)