Petite histoire de l’image féministe dans l’esthétique de la pop
En 2014, Beyoncé, aka. Queen B., poste une photo sur Instagram qui reprend la fameuse affiche de propagande de la WW2, « You can Do It », montrant une ouvrière relever la manche de son bleu de travail. Devenue une véritable icône pop, Rosie the Riveter symbolise communément l’émancipation des femmes au sein de nos sociétés patriarcales. Mais comment la culture pop en est-elle venue à utiliser cette imagerie féministe et quelle image le féminisme pop renvoie-t-il lui-même ?
Ce « féminisme pop », qui propose la synthèse hasardeuse entre culture populaire et valeurs féministes, se fonde à l’origine sur le slogan « Girl Power ». Avant d’être repris au milieu des années 90 par les Spice Girls, Madonna, Britney Spears, etc., le phénomène girl power est associé au riot grrrl, un mouvement musical féministe porté notamment par Kathleen Hanna et son groupe de punk américain Bikini Kill.
« Pour une fois, les mecs, derrière ! »
Ça, c’était le genre de phrases que Kathleen lançait en concert, incitant les spectatrices à se placer devant la scène – voir à monter sur scène si elles étaient victimes d’attouchements dans la foule. On n’est pas très loin, à ce moment-là, du mouvement anarchopunk que certain.es ont déjà – hâtivement – enterré ; en témoigne le fanzine libertaire Riot Grrrl fondé par les Bikini Kill et le trio punk Bratmobile. Un vent de révolte souffle alors qui bouscule la société toujours fondamentalement patriarcale à coups de concerts, de poèmes, de dessins, de graffitis…
Le girl power inspire et devient la marque de fabrique des Spice Girls qui, entre 1996 et 2001, érigent le slogan en totem, précisant qu’il s’agit de favoriser l’égalité des sexes et des droits et non de rabaisser la gent masculine. Symbole de l’évolution de la place de la femme de la société, quelle image cette bannière girl power brandie par les Spice Girls renvoie-t-elle alors?
Un produit artificiellement construit, designé et commercialisé sur mesure pour un marché en pleine expansion. Et ce, ironiquement, par des hommes – et en particulier Simon Fuller, de son petit nom, producteur et imprésario du groupe. Bref, une image de femmes sans réel talent, portées par une grosse production, à qui il n’a jamais été demandé de savoir faire quoi que ce soit sinon mettre en valeur sa plastique normée.
Girl ? Pourquoi pas. Power ? Les Spice Girls en sont presque la parfaite antithèse. Malmenant à certains égards les efforts et progrès de leurs prédécesseures, le groupe dresse en icône l’image de la jeune femme dépendant de la superficialité de son apparence, de son look – voire de sa stupidité. En 1997 sort, comme un clin d’œil, le tube « Barbie Girl » du groupe Aqua qui, parodiant la célèbre Barbie, dénonce ce nouveau stéréotype qu’incarnent les Spice Girls.
Faut-il pourtant en conclure que les Spice Girls ne sont pas féministes ?
La même question a été posée concernant Beyoncé par l’association Osez le Féminisme(1). Et la réponse de Margaux Collet, co-autrice de l’ouvrage est limpide : la simple formulation de cette question est hors de propos et y répondre est une manière de diviser - de la même manière que les Femen sont
fréquemment utilisées pour cliver l’opinion sur la question du féminisme. A tout le moins peut-on reconnaître que les Spice Girls et autres stars du « féminisme pop » sont, à l’instar des Bikini Kill ou des Femen, une forme possible de revendication féministe.
En revanche, cette image féministe possible est, particulièrement dans la culture pop, exploitée – et rarement par celles et ceux qui en sont les porteur. ses.
Retour à Aqua : l’entreprise qui produit Barbie, Mattel, attaque le groupe en justice pour l’image qu’il en donne. En 2009, Barbie Girl sert de fond sonore aux pubs Barbie. Moralité ? Y’en a pas. Justement. L’image – puisque c’est de ça dont il est question - féministe dans la musique pop n’est pas tant à interroger en soi quand dans ce qu’elle donne à voir d’une esthétique globalisée et « sans prix »(2), qui ne porte de valeurs – en l’occurrence féministes – que dans ce que la marchandisation de masse peut générer comme profits.
Texte de Nathanael Picard, étudiant à l’ESADSE
(1) Beyoncé estelle féministe ? ... et autres questions pour comprendre le féministe, Osez le Féminisme ! (collectif), First, 2018.
(2) Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix. Beauté, laideur et politique, Paris, Stock, coll. « Essais - Documents », 2018.