La dépression serait le mal du 21ème siècle d'après les sociologues. Autant dire que 2015 sera une année hautement représentative. On a assisté à un espèce d'avènement du rap 2.0, sorte de rap coupé à un spleen où la weed ne serait plus seulement vendue mais consommée par palette entière, maquée a des litres et des litres de codéine pour noyer les humeurs suicidaires et sanguines d’hommes ayant décidé de condenser leur haine sur la feuille. Avec d'un côté un spleen autotuné de (presque) tous les instants à grands renforts de PNL, de Jorrdee, Jul, Semaphore, A-Wax, des quelques extraits, à l'heure où j'écris ces lignes, de Tenebreuse Musique.. De l'autre, la surpuissance des vétérans qui ne se sont toujours pas passés la corde au cou, Vîrus en tête, DFHDGB en relève plus que talentueuse. Comme le monde entier l'a fait remarquer avant moi, c'était l'année de Future (et du meilleur morceau de Drake, soyons sérieux un instant), avec 56 Nights, DS 2 et la collab avec le Drake sus-dit qui, étonnamment, est un rappeur déprimant sous codé. À croire que les États Unis ont 10 ans d'avance. Vu qu'on s'en bat un peu les couilles des codes chez tnbrsclq, vous n'aurez pas la chance d'avoir de top 10, juste un vrac des projets qui nous ont marqués.
Jorrdee / La Nuit Avant Le Jour
Commençons par le commencement, avec rien de moins que le rookie de l'année (désolé Russ), Lestat De Lyoncourt, son blase de producteur, Jorrdee, Jorrdee, membre du 667, dont je n'ai pas encore écouté le projet, et dont, de fait, je ne parlerai pas ici. Jorrdee, c'est une espèce de Fuzati pour les sorties off beat maîtrisées de A à Z, pour la déprime absolue, sauf que contrairement à Fuzati, Jorrdee a appris à se servir de son environnement. Grosse maîtrise de l'autotune, des adlibs complètement fous, et surtout des prods. Jorrdee, en plus de toutes ces choses qui en font un ovni, c'est une voix. Un genre de mouette tellement haut perchée que Teki ou Libann Style passent pour des rappeurs normaux à côté... Le seul problème de La Nuit Avant Le Jour, c'est la surpuissance de Rolling Stones et Tri6Cle Mafia, qui font passer tout le reste des titres pour des morceaux moyens, alors que ces deux derniers sont simplement trop bons.
L'homme est prolifique. Deux "albums" gratuits, ainsi qu'un EP trois titres inégal mais comprenant l'exceptionnel Inomek au refrain plus qu'entêtant, un passage plus que remarqué dans la Boulangerie Française de Weedim... Le recette reste ici inchangée, toujours plus de dépression, plus de vide, plus de nanas et de pulsions de morts. Et des refrains encore plus effrontément hypnotiques. Il m'est absolument impossible d'écouter l'album en entier, arrive Ri1NeChange et le repeat mode s'active. Je pourrais en répéter des tonnes sur la qualité des prods, la maîtrise des techniques utilisées. Mais à quoi bon, si vous ne donnez pas sa chance au produit après un paragraphe, vous ne le ferez pas après deux.
Avant même de parler du marseillais, il me semble important de lâcher un petit shoutout à Hyacinthe sans qui j'aurais jamais pris la peine d'écouter deux des entités que j'ai le plus écoutées cette année. J’ai découvert Jul en me baladant dans la jungle internet avec Je Tourne En Rond, le titre éponyme. Un spleen que je n’aurais jamais pu imaginer émaner du petit blondinet de Saint Jean La Puenta, et qui a eu un effet d’electrochoc, voire de révélation divine. A quoi bon écouter autre chose quand ce titre apporte tout ce qu’il faut?
Le morceau tourne en boucle jusqu’à la sortie de l’album, avec la découverte du début de la carrière du bonhomme, au fur et à mesure. Au début, c’était hit or miss, titre par titre, puis j’ai fini par m’habituer aux gimmicks du bonhomme, à son flow, son autotune omniprésent, ses références à la pop musique des années 90, pour finalement comprendre le génie du bonhomme et déplorer, d’un coté les gens qui refusent de l’écouter, et de l’autre, ceux qui l’érigent au pinacle. Le tout pour de mauvaises raisons.
Après s’être brouillé avec son label pour une histoire que je n’ai pas totalement suivie, le boug décide de lancer son propre label, D’Or Et De Platine, pour toujours plus de tee-shirts importables et de sons dance 90′ qui sont plus déprimants qu’un album de black dépressif.
Enfin, c’est ce que je croyais. My World s’avère être son album le moins déprimant, ce qui est encore plus marqué de par sa proximité temporelle avec Je Tourne En Rond. L’album aligne tube sur tube, dont l’excellent feat avec le non moins excellent Alonzo mais il manque, pour moi, cette tristesse inhérente à Je Tourne En Rond pour vraiment l’apprécier à sa juste valeur. Nul doute que les gens qui écoutent Jul pour ses morceaux dansants un peu stupides vont adorer. Kudos tout de même à Ne M’en Voulez Pas (et à ses rivals.), C’est réel, Mama et Pour Les Taulards.
Jul, c’est un peu comme PNL. Si t’aimes pas, t’as simplement pas assez écouté.
Pendant longtemps, un gars de ma clique m’a dit “gros, tu devrais rapper.”, la réponse était toujours la même. “Aucun intérêt, Vive la Vie a déjà été écrit.”. Après la découverte de Rufyo et de sa musique, le refrain a changé. “Aucun intérêt, 00h92 a déjà été écrit.”
Les similitudes entre les deux MC’s sont assez légères, pourtant. Les deux rappent le rapport complexe aux femmes... Et c’est à peu près tout. D’aucuns diront que je me répète, mais Rufyo, contrairement à Fuzati, sait rapper. Rufyo sait aussi chanter, et Rufyo sait écrire. Et créer un univers. Honnêtement, Rufyo sait tout faire, et c’est plutôt frustrant. A la manière d’un Metek, l’homme est protéiforme, passant d’un sample de Booba à un passage rappé en espagnol tout en restant hyper cohérent et en rappant sur des instrus qui ne semblent pas être la copie de la copie d’une instru moyenne. Un projet étrange, que j’écouterais encore dans longtemps.
LK de l’Hotel Moscou / San Francisco
Je sais pas si le “nouveau public” rap, constitué de mecs comme moi qui débarquent d’autres genres musicaux avec des codes qui sont pas du tout ceux du rap, sont la cause ou la conséquence des récents changements dans le rap. Toujours est-il que les ambiances enfumées portées par des flows glaçants sont devenues un genre à part entière, comme si ClouDDead était enfin reconnu à sa juste valeur, que Teki Latex était enfin unanimement accepté comme l’un des meilleurs kickeurs français, que Ceci N’est Pas Un Disque avait enfin sa place au panthéon du rap français et qu’Alpha 5.20 était écouté.
L’Hotel Moscou, dont j’avais presque pas entendu parler avant de jeter une oreille sur ce projet est un groupuscule de deux hommes, l’un MC et graphiste, et l’autre, nous intéressant plus ici, LK, beatmaker et rappeur. Il a produit tous les beats de la tape, et il est indéniable que ces derniers sont excellents. Des nappes froides entrecoupées de quelques notes de piano ici et là, une espèce de musification de la solitude et du vide. Chape de plomb musicale portée par la voix et le flow monocorde, pour un projet étonnement cohérent. On signalera la présence de Bones, qui est parfaitement à sa place et la grande qualité des textes, surtout celui de Les Hommes, sortes de Psykick Lyrikah 2.0 coupé à la haine et au lean.
J’adore Jok’Air. Son passage sur Ténébreuse Musique est absolument dantesque et je pense que se faire des câlins comme les napolitains est devenu mon activité favorite. Donc avant même d’en parler, je vais simplement souhaiter que Jok’ cesse de taffer avec ses compères talentueux de la MZ et se lance en solo. Ouais.
J’ai d’abord détesté Affaire de Famille. Ne pouvant me concentrer que sur des morceaux qui me hérissent les poils, typiquement, Dans Le Bendo ou Un Noir Tue Un Autre Noir. Même après 30 écoutes, ça passe toujours pas, d’ailleurs. Mais l’album à de nombreux atouts à faire valoir, la surpuissance de Kalina et du couplet absolument tellurique de Jok’air, les ambiances totalement violettes d’un Coca’n’Bourbon, et ce refrain de Jok’air... Bref, Jok’air..
Vous en allez pas, c’est sans doute pas un album immense, et j’ai sans doute un problème de fanboyisme pour Jok’Air, mais putain, les diamants côtoient la boue sur cet album, j’attends beaucoup de la suite.
Et de la carrière solo de Jok’Air. Ou de son intégration dans la Ténébreuse Musique. Oh ouais.
Pour finir en beauté. Le projet de l’année, selon votre humble serviteur. Avant même de parler de Vîrus, il faut parler de Banane, unique beatmaker du rouennais qui ne dépareillerait pas dans des OST d’obscurs films japonais malsain, sa maîtrise des ambiances glauques n’a d’égal que le talent du MC qui l’accompagne. Vîrus n’est absolument pas là pour rigoler, en témoigne la rareté des morceaux qu’il envoie, 4 par CD pour ce projet, pour un total de 8 dans un packaging que ne renieraient pas les plus gros fétichistes.
Inadapté socialement, l’homme raconte son quotidien, constitué d’alcool, de perte d’êtres chers, d’alcool, d’un passage en prison qui l’a marqué, d’alcool, de solitude, d’alcool, de littérature et d’alcool. Son flow glacial semble être à l’image de sa personnalité. Les aigles et les pigeons ne se mélangeant pas, l’homme ne fait aucun feat, seulement un passage avec Lalcko, autre demi dieu du rap français s’il en est. Toute collaboration avec Vîrus est de toute façon vouée à l’échec tant il est trop bon pour s’adapter à qui que ce soit, en témoigne l’Asocial Club sur lequel même Casey semble être un rookie du quartier à coté de l’écorché.
Vîrus fait de la musique pour lui même, comme une thérapie, avant tout. Son cynisme omniprésent, une espèce de non-humour très sombre qui fait mouche à chaque fois, “j’tiens pas l’alcool, mais j’y tiens tellement”, “que je vous noue importe plus que ce que je nous voue”. Ce qu’il nous raconte est tellement viscéral, tellement ancré qu’il est impossible d’y rester insensible.
L’EP est plus noir que l’ébène, plus monolithique que la discographique de Sunn o))) et plus dangereux qu’une lame dans la main d’un suicidaire. 16 minutes comme une longue redescente.
Passez pas à coté de DFHDGB, LOAS + Hyacinthe + Krampf, dont j’ai déjà beaucoup parlé ici, de Russ Le Chou parce qu’il est cool, des derniers Booba parce qu’ils tabassent (92i Veyron, classique absolu du DUC), PNL dont j’ai déjà beaucoup parlé aussi, SCH qui a le sans doute le flow le plus surpuissant de 2015 et bonne année 2016 à mes negros.