Recyclage Durant ma balade matinale, ce jour-là, je tombai inopinément sur la Grande Faucheuse. Une rencontre forcément dérangeante — inutile de vous dire que je n’en menais pas large. M’efforçant de faire bonne figure, je l’observai du coin de l’oeil. Elle avait revêtu de bien curieux atours, faits de débris mécaniques astucieusement assemblés, qui lui donnaient un air bricolé, plus minable que menaçant. « Mort, où est ta victoire ? » manquai-je lui demander finement. Me ressaisissant, je me risquai à la complimenter sur son incarnation du moment. « Ces débris vous vont à ravir, Grande Faucheuse », prononçai-je en m’appliquant à éradiquer toute trace d’ironie dans mon propos. Puis, étourdiment enhardi par son absence de réponse : « Feriez-vous dans le recyclage, désormais ? » Toujours aucune réponse. Quelle idée aussi de s’adresser à la Grande Faucheuse, quelle idée surtout d’en attendre une réponse ! J’allais me résoudre à passer mon chemin quand une voix furibarde émergea soudain de ce tas de ferraille organisé : — Je recycle depuis toujours, gamin, tu t’en aperçois seulement maintenant ? — À vrai dire, je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle, avouai-je piteusement. — Votre légèreté, à vous autres humains, m’étonnera toujours. Comment crois-tu donc que tu finiras, pauvre innocent ? Je commençais à bredouiller quelques malheureuses syllabes quand elle ajouta d’un ton sentencieux : — Recyclé. Voilà comment tu finiras, gamin. Recyclé, comme toute chose ayant atteint sa date limite de vie en ce monde périssable. Et elle me tourna brutalement le dos dans un concert de cliquetis avant de disparaître dans l’éther. Il me fallut un peu de temps, on s’en doute, avant de retrouver mes esprits. Je finis par reprendre ma promenade citadine, songeant à ma DLV et considérant d’un oeil neuf les risibles containers de tri sélectif rencontrés en chemin.