À Umberto Eco, un lecteur (quand même) reconnaissant
La mort d’Umberto Eco est survenue alors que, pour mon travail sur Chandler, je venais de faire une excursion dans son Dire presque la même chose, un recueil de textes datant de 2003 (édition italienne), sous-titré Expériences de traduction et traduit, comme la plupart de ses essais, par Myriem Bouzaher. À la recherche de suggestions sur la manière de comprendre quelques vers de T. S. Eliot cités dans The Long Goodbye, je tombe, en suivant les improbables mais toujours féconds chemins du web, sur un passage où Eco livre quelques réflexions pertinentes sur « The Love Song of J. Alfred Prufrock », le poème dont sont extraits les vers en question. Je passe le plus clair de ma soirée là-dessus. Le lendemain matin à mon réveil, j’apprends la mort d’Eco. Je dois préciser qu’il y avait des années que je n’avais pas mis le nez dans un bouquin du sémillant sémiologue italien, qu’il s’agisse de ses romans ou de ses essais. J’avais été ulcéré par son livre d’entretiens avec Jean-Claude Carrière, N’espérez pas vous débarrasser des livres (2009), que j’avais trouvé dégoulinant d’autosatisfaction conformiste. Eco particulièrement m’avait beaucoup déçu. Il étalait ses goûts de bibliophile érudit et fortuné, sans une seule considération qui vaille sur l’avenir du livre à l’heure du numérique, pour reprendre la formule consacrée. Cette dernière expérience de lecture venait pour ainsi dire renforcer celle des romans, je devrais plutôt écrire : de la non-lecture des romans. À part Le nom de la rose, lu dès sa parution et que j’avais savouré, je n’ai jamais pu finir un roman d’Eco. J’ai fait une ou deux tentatives, à chaque fois le bouquin me tombait des mains, l’histoire m’ennuyait, je ne voyais pas l’intérêt de m’enfoncer pendant des heures dans ces récits sophistiqués mais sans intérêt à mes yeux. Je les mettais dans le même sac que ceux de Kristeva, pour lesquels j’ai fait les mêmes tentatives, sans plus de succès. Quand ces théoriciens se mêlent d’écrire des romans, me disais-je, le plus intéressant est ce qu’ils en disent. Leurs interviews dans la presse sont truffés de réflexions pertinentes sur les sujets traités, le rapport avec leur travail théorique, etc. Mais quand on commence à lire leurs récits pour de bon, on s’ennuie — c’est du moins mon cas.
J’en étais là de mon rapport à l’œuvre d’Eco quand a surgi cette soirée où j’ai repris son bouquin sur la traduction, acheté au moment de sa parution, survolé à l’époque mais jamais vraiment lu, encore moins travaillé. Et je me disais alors, en le lisant, que je devrais reprendre les essais d’Eco, à commencer par ceux qui s’alignent dans ma bibliothèque. Le bonhomme, me disais-je, en plus de sa formidable libido sciendi est animé par un vrai amour de la littérature qui a quelque chose de revigorant. Le lendemain, donc, j’apprends sa mort, je me dis que c’est là une de ces coïncidences improbables dont seule la réalité a le secret et je me promets de tenir ma résolution de la veille : lire ou relire Eco, en tout cas son travail de sémiologue, ma méfiance vis-à-vis de ses romans ne désarmant pas. (Tout de même, me disais-je après l’avoir entendu en parler à la télé dans une de ces célébrations du genre « Umberto-Eco-sa-vie-son-œuvre », je relirais bien son Nom de la rose pour voir quel effet il me ferait aujourd’hui.) J’ai donc effectué quelques sondages dans ses Limites de l’interprétation (1990) où j’ai retrouvé quelques passages sur « l’interprétation de la métaphore » soulignés par moi, probablement à l’époque où je m’étais procuré le livre. Et puis je me suis rendu dans une librairie où j’ai acheté, en poche, Lector in fabula (1979) et De la littérature (2002). (Je me suis aperçu, après coup, que ces deux titres, comme beaucoup d’autres d’Eco, étaient disponibles en numérique mais curieusement, alors que c’est pourtant devenu chez moi un réflexe, l’idée d’une recherche sur le web ne m’avait pas effleuré, comme si j’étais resté moi-même contaminé par les préjugés de N’espérez pas vous débarrasser des livres.) Le premier m’a vite rebuté : trop technique, trop formaliste, je me sentais renouer avec mes vieilles préventions contre la linguistique et la sémiologie quand elles s’attaquent à la littérature. Je n’ai pas souvenir d’un seul auteur de cette engeance qui ait éclairé pour moi une œuvre littéraire. (J’exagère, il y en a sûrement mais, manifestement, je ne tiens pas à m’en souvenir.) Pourtant, je suis convaincu de l’intérêt global de ces travaux. À coup sûr, ma propre lecture de certaines des œuvres qui me tiennent à cœur a bénéficié de mes quelques acquis en matière de sémiologie, de linguistique, de narratologie… Mais je me sens toujours incapable d’y consacrer plus qu’un tout petit peu de mon temps et de mon attention, j’atteins vite une limite au-delà de laquelle j’ai l’impression de m’enliser dans des propos radicalement étrangers à ce qui m’intéresse vraiment. Il y a là une contradiction dont je suis conscient. Car j’attache du prix à l’apport de ces disciplines, aux concepts qu’elles ont forgés — l’intertextualité, par exemple —, aux impulsions fécondes qu’elles ont données — comme sur « le rôle du lecteur », sous-titre de Lector in fabula. Mais tout en attachant, donc, du prix à cette approche, j’ai très vite envie d’en sortir, d’échapper à ce qui m’apparait comme une cage méthodologique et conceptuelle. J’ai donc retrouvé ces sentiments contradictoires en parcourant Lector in fabula et j’ai décidé d’abréger mes souffrances en jetant plutôt mon dévolu sur De la littérature, un recueil de textes variés qui m’ont paru d’emblée plus sympathiques. J’ai lu avec intérêt « Sur le style » (1996), dont je partage la totalité des réflexions, même si je reste sur ma faim à propos de l’objet même mentionné dans le titre : j’aurais aimé des développements plus substantiels sur le style en tant que tel. Et je viens de lire « Sur quelques fonctions de la littérature » (2000), dont j’ai apprécié la hauteur de vue, particulièrement éblouissante en fin d’article. Après avoir montré l’intérêt de l’hypertextualité et des inventions qu’elle permet à partir d’un texte — en le prolongeant ou le modifiant —, Eco en vient à ce qui caractérise toute œuvre littéraire : son caractère immuable, le fait qu’un récit par exemple se termine d’une certaine façon, qui n’est pas forcément celle souhaitée par le lecteur. « La beauté de Guerre et Paix, écrit Eco, c’est que l’agonie du prince André se conclut par la mort, bien que cela nous déplaise. (…) La fonction des récits “immodifiables” est justement celle-ci : contre notre désir de changer le destin, ils nous font toucher du doigt l’impossibilité de le changer. Et ce faisant, quelle que soit l’histoire qu’ils racontent, ils racontent aussi la nôtre, et c’est pourquoi nous les lisons et les aimons. (…) Je crois que cette éducation au Destin et à la mort est une des fonctions principales de la littérature. » Peut-être est-ce le fait de lire ces lignes peu après la mort de leur auteur qui les fait résonner avec une solennité plus imposante, une émotion plus profonde, toujours est-il qu’elles ont suscité en moi une admiration et une adhésion immédiates, comme chaque fois qu’au cours d’une lecture je tombe sur un passage qui me semble enfin mettre en mots une intuition demeurée jusqu’alors informulée. Oui, en lisant un récit qui finit mal, ou pas aussi bien qu’on l’aurait souhaité, bref un récit qui, comme tous les récits, a une fin, nous butons en effet sur quelque chose comme le Destin, quelque chose qui nous rappelle que nous non plus nous ne choisirons pas notre fin, pas plus son heure que sa manière. Pour ce rappel salutaire, le lecteur que je suis sera toujours reconnaissant envers Umberto Eco.














