Cendrier, verres et horloge – feutre noir fin et gouache rouge, carnet nº 10, 1979. En mémoire de Sylvain Courbon, disparu le 24 novembre 2010.

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Cendrier, verres et horloge – feutre noir fin et gouache rouge, carnet nº 10, 1979. En mémoire de Sylvain Courbon, disparu le 24 novembre 2010.
Je suis ce chant dont on ne peut retirer un mot, ce fil torsadé dont on ne peut retirer un bout. Si je ne vous plais pas — ne me chantez pas, si je ne < mot manquant > — ne me revêtez pas. Mais de grâce n’essayez pas de corriger : ceci n’a rien d’humain, mais tout de divin : viendra l’heure — où moi-même (c’est-à-dire par un autre vouloir !) je délierai, dénouerai, déploierai : livrerai mon chant à tous les vents, mon fil - à tous les nids. Ce sera l’heure de ma mort, de ma naissance dans une autre vie. Mais pour l’instant c’est soudé, noué, couplé — ne m’approchez pas, cela signifie seulement que je suis encore vivante.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva
“Poète en amour.” Non, sois poète dans la boue, cela oui.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva
J’oublie que je suis Reine, mais quand tu l’oublies — toi.
Mon devoir < au-dessus de la ligne : bon plaisir >, en tant que femme < au-dessus de la ligne : en tant que Reine >, oublier que je suis une Reine, ton devoir, en tant que courtisan — me le rappeler.
Je m’oublie seulement avec qui ne s’oublie pas.
Si j’ai oublié que j’étais une Reine, je n’en ai pas pour autant oublié que tu étais courtisan.
J’oublie que je suis une Reine seulement < au-dessus de la ligne : jusqu’au moment où >, tant que — toi, tu ne l’oublies pas…
J’accepte d’oublier que je suis une reine, à condition que tu ne l’oublies pas — toi.
Mon pouvoir de souveraine : oublier que je suis Reine ; ton devoir (de courtisan) me le rappeler.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva
On dit que minuit est l’heure la plus propice à l’amour. Ce n’est pas vrai : c’est l’heure des fantômes. Et aussi : l’aube. Ce n’est pas vrai : on écoute les sirènes des usines et des gares, l’angoisse du jour qui s’annonce. Il n’y a pas d’heure propice à l’amour. Et s’il y en avait une, ce serait plutôt midi, l’aveuglement, l’heure où l’âme se retire.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva
Se jeter l’un sur l’autre. Certes, mais pas pour la jubilation, tout de même ! Pas pour l’agrément. Se jeter comme à l’eau.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva
Je n’aime pas les rencontres dans la vie : on se heurte de front. Deux murs. Pénétrer devient impossible. Une rencontre doit être un arc — A <dessin de l’arc> B — plus c’est haut — (loin) — mieux c’est : plus long dans le temps. La rencontre exemplaire : A et B au même niveau et un élan (dans les airs) égal : la rencontre est inévitable. Il y a là une espèce de loi, simple même, probablement. Mais néanmoins — un café — insignifiant, abandonné de Dieu (remémoré !) — le mieux serait dans un port (voulez-vous ?), avec des tables de bois poisseuses, dans la fumée, - les coudes et le front - mais mes tentations, je les cantonne, elles aussi, dans l’esprit.
(dans une lettre à Boris Pasternak)
La rencontre doit être un arc. Pas droit dans les yeux, sinon les fronts se heurtent, mais en arc-en-ciel, pour que réellement, on se rencontre.
Plus les piliers de l’arc sont éloignés, plus l’arc est élevé. Il nous faut beaucoup de recul / Pour l’élévation nécessaire à la rencontre, il nous faut prendre beaucoup, beaucoup, beaucoup de recul, et peut-être même (battant en retraite) faire un léger faux pas dans le néant — / à la limite / de l’autre côté.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva
Sentiment que la route s’évanouit derrière moi : que, sur mes talons, les herbes l’envahissent.
Les Carnets (Carnet 10, 1923) - Marina Tsvetaeva