PEOPLE JUST DO NOTHING : MODERN FAMILY EN BIEN
En bon gros fan de l'émission Strip-tease, je suis fasciné par la vie perfectible des autres surtout quand elle est condensée en quelques images. Ces documentaires, montés donc artificiels, jouent plus ou moins ouvertement avec le pathétique et le vide des existences (toutes les existences). Qu'importe leur caractère “réel” ou leur portée sociologique ou culturelle, il s'agit – si on est un brin honnête - de divertissement pur et dur. Les “mockumentaries” fonctionnent sur le même principe mais en faisant tomber les barrières qui existent entre le réel et la fiction. En jouant avec les codes, ils donnent du poids et de la chair à l'écriture des intrigues et des personnages, et font voler en éclat les poncifs du genre. People just do nothing est une série méchamment efficace et drôle qui nous entraine dans le quotidien foireux de perdants qui dirigent une radio pirate dans un petit bled anglais. Derrière le prétexte du documentaire sur une sous-sous-culture et la non épopée de Kurupt FM, les histoires bancales de personnages qui tentent maladroitement de vivre et de connaître le succès. VERS LE COIN DE LA RUE ET PAS TROP AU-DELÀ
Si avant la violence, il y a bien un trait commun à toutes les “banlieues” qu'importe le pays, c'est bien l'ennui. Dans les déserts urbains, il n'y a rien à faire et les perspectives pour s'arracher à cette routine ne sont pas légions. Le UK garage – dont le grime est le dérivé - est une facette purement british du hip hop (comprendre issus des quartiers pauvres). Créé avant qu'internet ne devienne cet accélérateur incroyable de carrière pour tous les artistes, son expansion s'est faite à travers les radios pirates. Des générations entières d'adolescents anglais ont rêvé de devenir les prochaines stars de ce mouvement underground et s'y sont lancées pour le meilleur et pour le pire. People just do nothing se focalise sur cette classe populaire qui a fantasmé le succès dans sa définition la plus brute et caricaturale. Le mode d'emploi n'existant pas pour réussir, nos personnages se bricolent des existences meilleures avec les moyens du bord. Le résultat est bancal. Les échecs, récurrents. Mais chaque petite victoire – même en demi-teinte – les encouragent dans leurs choix discutables de vie. Cette non-aventure artistique est le prétexte parfait pour apprendre à les connaître, se moquer d'eux mais surtout s'y attacher.
MOCKUMENTARY DU NÉANT ET SA RICHESSE
Malgré son esthétique très “docu de société”, la série est taillée uniquement pour nous faire marrer et puise sans s'en cacher dans les classiques du genre. Il y a du The Office, du Spinal Tap, du Curb Your Enthusiasm, du Peep Show ou du Ali G dans son écriture. Mais Asim Chaudhry et Allan Mustafa – les deux créateurs et acteurs principaux – font la différence en prenant un malin plaisir à utiliser leur background respectif. Ils ont été ou ont côtoyé les personnages qu'ils dépeignent. En les décrivant et en les jouant, ils se les remémorent avec beaucoup d'amour et de nostalgie. Autre influence majeure qui aide à comprendre la genèse du projet, le documentaire “Tower Block Dreams”. Tout est déjà là. La réalité baise même la fiction à bien des égards et offre une base exceptionnelle pour une comédie. Choisir la forme du mockumentary fait sens pour des raison économiques et pratiques évidentes, surtout pour une série destinée à la base à Youtube. Son deuxième avantage réside dans les possibilités qu'elle offre en matière de ressorts comiques. Le décalage entre la réalité et le point de vue forcément subjectif des personnages vient souligner le ridicule de chaque situation. Retranscrire de tels flottements via une sitcom classique est impossible ou sonnerait faux. L'équipe télé qui les suit fait office de témoin mais explique aussi l'attitude exagérée du crew qui veut faire bonne figure et ressembler à ses groupes de rap favoris. Les rapides coups d'oeil à la caméra, les silences gênés, les commentaires débiles... il y a une richesse infinie dans ce vrai faux rapport. Quand Modern Family se contente d'user des codes du mockumentary pour rafraichir les schémas vus et revus du sitcom, People just do nothing les transcende sans en faire des tonnes ou en tirer une morale. L'humour anglais – moins millimétré que l'américain – finit d'enfoncer le clou. C'est imparable.
RIRE ET S'EN FOUTRE
Dernièrement, la télévision a vu l'arrivée de comédies toujours plus riches et complexes. Pour les réalisateurs et scénaristes, il ne s'agit plus seulement de faire rire mais aussi de refléter notre époque et ses problématiques. Transparent ou Master of none sont de vraies réussites mais donnent l'impression que “faire rire” pour “faire rire” ne suffit plus et qu'il faut absolument faire réfléchir le spectateur (au même titre qu'éduquer les enfants avec les dessins animés). People just do nothing vient compléter de la plus “stupide” des manières l'offre en matière de séries et surclasse - en à peine trois saisons - la plupart des grosses productions actuelles trop portées sur les bons sentiments. Pour ceux qui auraient vraiment besoin de se rassurer en riant “intelligent” ou qui culpabiliseraient de se moquer gratuitement, vous pouvez toujours vous convaincre qu'il s'agit d'une “comédie humaine et sociétale sur la classe populaire anglaise” (un peu comme avec Strip-tease). Ou vous branler un coup. Ça marche aussi.
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