Dans la tĂȘte de Tom PagĂšs â LĂ©gende du freestyle motocross
AprÚs sa quatriÚme victoire consécutive lors des Red Bull X-Fighters, le français entre dans l'histoire de ce sport. Rencontre.
Il lâa fait. Tom PagĂšs a rĂ©ussi Ă gagner les X-Fighters pour la quatriĂšme fois consĂ©cutive. Le pilote français peut se targuer dâĂȘtre le premier Ă rĂ©aliser une telle performance, le tout avec style, puisquâil a lĂąchĂ© un run final majoritairement composĂ© de ses crĂ©ations : Tsunami, Volt, Special Flip, Alley Oops Flair, Special Flip, Front Flair, Bike flip et 360. MĂȘme si vous ne vous y connaissez pas (et que le nom des figures ne vous a rien Ă©voquĂ©), le freestyle motrocross est suffisamment spectaculaire et explicite pour vous convaincre. DerriĂšre le show, un sport de haut niveau difficile qui demande un engagement total. Du jardin de ses parents Ă lâarĂšne des X-Fighters de Madrid, Tom PagĂšs est revenu avec nous sur sa victoire, son sport et ses ambitions.
Bravo pour ta victoire Ă Madrid. Parles-nous de ce dernier run gagnant.
Je suis en finale. Câest dĂ©jĂ un soulagement. Jâai dĂ©jĂ passĂ© une bonne partie de lâĂ©vĂ©nement. CâĂ©tait une compĂ©tition trĂšs stressante. Le fait dâarriver en finale, ça mâa libĂ©rĂ©. Jâavais rĂ©ussi Ă poser deux fois mon run la veille. Je partais confiant. StressĂ© quand mĂȘme, mais confiant sur certaines figures. Je me disais : âCâest passĂ©, ça peut continuer Ă passerâ. Et tout sâest parfaitement dĂ©roulĂ©.
Quand je parle de ton dernier, câest possiblement ton dernier dernier run.
Ăa peut lâĂȘtre. Ăa peut le devenir du moins. Jâaimerais vraiment travailler sur des figures et pousser ma prĂ©paration sur de la nouveautĂ© et de lâinnovation pour lâan prochain. Je me rends compte depuis le nombre dâannĂ©es que je fais ça que câest difficile dâarriver complet sur une compĂ©tition en travaillant sur de la nouveautĂ© trĂšs forte. Ăa prend du temps et lâexĂ©cution gĂ©nĂ©rale ne doit pas en pĂątir. Il faut continuer Ă sortir un run propre. Si tu nâas pas la propretĂ©, tu es moins bien notĂ©. En travaillant une figure pendant 6 mois, tu ne peux pas arriver 100% prĂ©parĂ© pour un run de compĂ©tition. Le niveau augmente parce que tout le monde rentre des nouvelles figures. Pour le moment, jâarrive Ă tenir les autres. Mais ce niveau, je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir le garder. Jâai 31 ans, câest de plus en plus dur de contenir les concurrents. Je sens quâil est temps de tourner une page.
Tu parles de 6 mois pour une nouvelle figure. Comment as-tu prĂ©parĂ© ton âfront flip flairâ ?
CâĂ©tait la premiĂšre fois que je le passais en compĂ©tition. DerriĂšre il y a eu un gros entrainement. Câest une figure que jâavais commencĂ© lâan dernier avant ma blessure. Jâavais commencĂ© Ă dĂ©grossir tout ça avant de rĂ©aliser ma rampe spĂ©ciale et de dĂ©couvrir que ça pouvait vraiment mâaider. En mars, jâai essayĂ© de la rentrer non stop jusquâĂ avril â mai (donc durant deux-trois mois). Câest une figure qui est venue assez rapidement parce que jâavais compris le move. Il a fallu quand mĂȘme la travailler tous les jours. 4/5 heures par jour. Bac Ă mousse, airbag⊠je passais entre 25 et 30 jumps le matin, et 25 et 30 jumps lâaprĂšs-midi. Câest Ă dire 2h30 le matin, 2h30 lâaprĂšs-midi.
Jâimagine que mĂȘme avec cet entrainement, tu gardes une certaine pression en compĂ©tition.
La rĂ©alisation des figures va ĂȘtre la mĂȘme. La pression, câest le travail de fond. Câest compliquĂ©. Câest difficile dâen arriver lĂ . LâĂ©chec, câest le pire. Câest trĂšs difficile Ă accepter. Câest la grosse difficultĂ© de la compĂ©tition. Pour ce Front Flair, jâavais du mal Ă passer du 3 sur 3. Il y avait toujours un Ă©chec. LĂ , câest passĂ©. La pression mâa aidĂ© Ă me concentrer et Ă assurer.
Les conditions ont une vraie incidence sur tes résultats ?
Par exemple Ă Madrid. Ăa peut jouer. Il y a des endroits plus difficiles que dâautres. Par exemple aux X-Games, la terre Ă©tait trop dure. On ne prenait pas de plaisir Ă rouler. A Madrid, les conditions Ă©taient parfaites. La terre Ă©tait un peu sablonneuse, accrochait bien. Ăa permet forcĂ©ment de rĂ©aliser des figures au mieux. Ăa se ressent sur le niveau gĂ©nĂ©ral.
On te pose souvent des questions sur la pression. Tu es un athlÚte de haut niveau, ça fait partie du job. Mais comment gÚres-tu la pression de ta famille et de tes proches ?
La plus grosse pression Ă Madrid par exemple, câĂ©tait de voir quâil avait un gros public venu pour me soutenir. Quand jâai commencĂ© il y a quelques annĂ©es, il nây avait pas un drapeau français dans les tribunes. LĂ , tu avais du monde derriĂšre moi. Ăa pour moi, câest une grosse pression. Il y a la famille, les proches, des gens qui ne connaissent pas forcĂ©ment mon travail ou la moto. Tu nâas pas envie de les dĂ©cevoir. Tu sens quâils sont derriĂšre toi. Câest stressant. Pour gĂ©rer la pression des autres, jâai une technique simple : je nây pense pas et je ne leurs parle pas. Par exemple, mes parents savent quâavant et pendant une compĂ©tition, je ne dis rien. Une simple question comme âça va ?â peut avoir un effet dĂ©vastateur.
On sent que tes parents se détendent aprÚs ton Front Flair. Grosse pression pour eux.
Ils Ă©taient vraiment en face du saut. Ăa change tout. Les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, ils Ă©taient sur le hot spot â lâendroit oĂč on attend. Ils ne voyaient pas tout. Je les avais toujours dans mon dos. Ăa change. Ils savent que la chute nâest pas âgraveâ en soi. Ils pensent surtout Ă lâĂ©chec et la dĂ©ception.
Ton frĂšre sâest quand mĂȘme gravement blessĂ©. Tout le monde doit y penser. Ăa marqueâŠ
Jây pense plus ou moins. Ăa peut mâarriver mais ça fait partie du jeu. Ăa arrive Ă lâun, ça arrive Ă lâautre. Ăa mâarrivera surement. Peut-ĂȘtre pas. Le fait de savoir que tu peux tomber â que ce soit mon frĂšre ou un autre â ça te pousse Ă tâentrainer plus, Ă enlever lâincertain. Quand on connait la figure, on ne tombe pas ou on sait comment tomber.
Au-delĂ de lâentrainement physique, il y a un travail mental. Tu bosses avec un coach ?
Je travaille avec une psychologue qui mâaide Ă mâorienter. Pour les prises de risque, je gĂšre comme je peux. Je mâentraine. Jâappelle la psychologue uniquement en cas de doutes. Je travaille avec elle depuis 2009. Jâai commencĂ© la moto Ă 20 ans avant je faisais ça Ă âbas niveauâ. Ăa fait 10 ans que je fais du freestyle. Jâai Ă©voluĂ© trĂšs vite. En deux / trois ans, jâĂ©tais aux X-Games et je commençais Ă en vivre. En 2009, je me suis Ă©croulĂ©. CâĂ©tait super dur. Jâai rencontrĂ© Isabelle qui mâa permis de revenir. Il mâa fallu trois ans mais quand jâai rĂ©ussi, jâai commencĂ© Ă tout gagner.
La compĂ©tition, câest dans ton caractĂšre ?
Oui, mon sport, câest la compĂ©tition mais une compĂ©tition avec moi-mĂȘme. Je me challenge tout le temps. La question qui revient : âest-ce que je vais rĂ©ussir Ă repousser mes limites ?â. Que ce soit Ă lâentrainement ou en compĂ©tition. Ăa me permet de gagner. Mais le but principal, câest de me prouver que je peux passer 8h par jour sur une moto sans me lasser. Câest un challenge Ă©norme. Jâai passĂ© ma vie sur la moto. Jâai du sacrifier beaucoup de choses. Quand tu arrives Ă relever un tel dĂ©fi, câest le plus fort.
Sans la compétition, as-tu une idée du prochain challenge qui pourrait te tenir ?
Il y a pas mal de choses. Je vais continuer Ă dĂ©velopper des figures. Je ne vais pas arrĂȘter les dĂ©mos. Jâaime aller au contact du public. Il y a beaucoup de choses Ă faire. Jâai des idĂ©es et il va falloir les rĂ©aliser. Par exemple, jâai envie depuis longtemps de faire des vidĂ©os dans des spots improbables. Ăa prend beaucoup de temps et câest quelque chose que je ne peux pas faire avec la compĂ©tition.
Est-ce que câest difficile de gĂ©rer lâaprĂšs-compĂ©tition ? De revenir Ă la normale quand on a gagnĂ© ?
Câest hyper compliquĂ©. Je le vis super mal, surtout aprĂšs Madrid. La premiĂšre fois en 2013 quand jâai gagnĂ© le tour, il mâa fallu un bon 15 jours pour arriver Ă me relever le matin et ĂȘtre dâattaque. Dans ta tĂȘte, tu te dis âMais quâest-ce que je vais faire maintenant ?â. Il faut continuer et câest difficile. LĂ , par exemple, Madrid, jâai rĂȘvĂ© de le gagner quatre fois Ă la suite et dâĂȘtre le premier Ă le faire. Bah voilĂ , câest bon⊠Je pourrais continuer mais jâai envie de terminer sur une bonne note. Je nâai pas envie de tomber dans une routine. Il faut que je fasse autre chose. Câest violent. On a cette impression que ça se termine⊠mais ce nâest pas vrai. Il faut rester actif !
Par rapport à la nouvelle génération, tu te places comment ?
Je pense quâil y a Ă©normĂ©ment Ă faire pour le sport en France et ceux qui vont arriver aprĂšs moi. Il nây a rien pour le moment. Si jâarrĂȘte demain, il va rester deux pilotes. Il va falloir dĂ©velopper ça dans notre pays. Jây rĂ©flĂ©chis.
Comment expliques-tu que ce soit si compliquĂ© pour les sports extrĂȘmes en France ?
Il commence Ă avoir quelques skateparks, etc. mais par exemple, dans les Landes, ils construisent des terrains de tennis partout. Les terrains sont souvent vides alors quâĂ cotĂ©, il y a un tout petit skatepark qui est blindĂ© de jeunes toute la journĂ©e. Il y a un dĂ©calage entre les mairies et le gouvernement et la jeunesse dâaujourdâhui.
Comment as-tu réussi à évoluer dans ton sport malgré ce manque de moyens ?
Jâavais absolument rien. Avec mon frĂšre, quand on a commencĂ©, on a fabriquĂ© une rampe sur le terrain de mes parents avec les quelques euros quâon avait en poche. Jâavais dĂ©jĂ une moto. La seule chance quâon avait, câĂ©tait dâavoir du terrain. Jâai appris tout seul, Ă la dure. Mon frĂšre rentrait un truc. Jâessayais. On regardait des vidĂ©os pour essayer de comprendre les techniques. On ne pigeait pas comment certains tricks Ă©taient rentrĂ©s â la vitesse, comment engager la rotation, etc. Du coup, on expĂ©rimentait. CâĂ©tait difficile. Quand certains adversaires dans les compĂ©titions me disent âoui mais nous, on a rienâ, je leurs rĂ©ponds que moi, tout ce que jâai, je suis allĂ© le chercher.
Aucun coach durant ta carriĂšre ?
Non, jâai toujours tout appris tout seul. Câest un sport oĂč il reste tout Ă faire. La crĂ©ativitĂ© paye. Pendant une pĂ©riode, tu suis les autres. Tu apprends et tu deviens meilleur mais en faisant ce que les autres font. Un jour, je me suis rĂ©veillĂ© et jâai eu envie dâaller plus loin.
En quelques annĂ©es, le sport a explosĂ© en termes de niveau. Comment ça sâexplique ?
LâarrivĂ©e des bacs en mousse Ă changer la donne. On sâest mis Ă rĂ©aliser toutes les figures possibles Ă lâenvers. Puis, on a eu les 360. Et lâarrivĂ©e des quarters avec les Flair et les 540. Maintenant, on attend les rampes Ă bascule qui tape la moto Ă lâavant pour pouvoir rentrer des Front Flips, doubles front flips, etc. LĂ , la tendance, câest de faire des doubles back flips mais avec toutes les figures quâon faisait en back flip. Ce sont les prochaines Ă©tapesâŠ
Si tu devais prĂ©dire les plus gros tricks dans les prochaines annĂ©esâŠ
Je pense que ça va ĂȘtre⊠dans 10 ans, ça va ĂȘtre des 1080. Ăa commence dĂ©jĂ Ă le faire mais câest certain quâon va aller vers ça. En faite, avec de lâentrainement, tout est possible. Le plus dur, câest de gĂ©rer ça, plus la compĂ©tition. Les mecs qui font que du best trick, câest plus simple. Moi, je dois construire mon run et rĂ©ussir Ă ĂȘtre propre. Mon objectif, câest de rejoindre ces mecs-lĂ . Je vais pouvoir me faire plaisir !
Que vas-tu faire dans les prochains mois ?
LâannĂ©e est engagĂ©e. Je vais continuer Ă faire les dates et les dĂ©mos. Le mois de juillet va ĂȘtre plus calme et ça va me permettre de rĂ©flĂ©chir Ă mes objectifs.