Gabon/CNSS : L'État bloque les frontières
Le Gabon interdit de sortie les dirigeants débiteurs de la CNSS. Problème : l'administration centrale figure parmi les plus gros mauvais payeurs. Quand le voleur crie au voleur. Par AM DWORACZEK-BENDOME | 24 février 2026 Une caisse vidée, des coupables protégés La Caisse nationale de sécurité sociale du Gabon agonise. Cet organisme de droit privé chargé d'une mission de service public pour les travailleurs du secteur privé, pensions vieillesse et invalidité, prestations familiales, maternité, accidents du travail, se retrouve exsangue après des années de pillage organisé. Son statut hybride, associant droit privé et responsabilités publiques, en fait théoriquement un pilier du contrat social gabonais. Dans les faits, elle est devenue la variable d'ajustement de trésorerie des employeurs voyous, publics comme privés. Dès la fin des années 2010, les audits ont livré un diagnostic sans appel : près de 260 milliards de francs CFA d'arriérés de cotisations dus par environ 71 entités publiques, parapubliques, privées, collectivités locales et administration centrale. Le scandale ne réside pas seulement dans le montant. Il tient au fait qu'une part significative de ces sommes correspond à des cotisations déjà prélevées sur les salaires des employés mais jamais reversées à la caisse. Autrement dit, des employeurs, dont l'État, ont ponctionné les travailleurs avant d'empocher l'argent destiné à financer leurs futures retraites. Richard Ndi Bekoung, secrétaire permanent de la FESTAC et président du Sypross, sonnait l'alarme dès 2022 : "Le diagnostic de Finactu nous dit que la CNSS sera en cessation de paiement d'ici juillet 2022, si rien n'est fait. En clair, ça veut dire que nous perdrons nos emplois". Trois ans plus tard, la CNSS survit à crédit, contrainte d'emprunter plusieurs milliards chaque mois auprès des banques commerciales pour servir les pensions. En 2023, elle revendiquait 121 milliards de francs CFA recouvrés grâce au durcissement des contrôles, tout en admettant que le non-paiement chronique la condamnait à la faillite. Ce naufrage d'une caisse autrefois excédentaire expose un système où les plus puissants transforment la protection sociale en pompe à fric personnelle. Verrouillage généralisé, une méthode de gouvernance Le 10 février 2026, l'arrêté n°00007/MASPEF/MIS/MDN signé par les ministres des Affaires sociales, de l'Intérieur et de la Défense nationale frappe fort, en apparence du moins. Désormais, tout dirigeant d'une entreprise débitrice envers la CNSS se voit interdit de quitter le territoire national jusqu'à apurement intégral de la dette sociale. Cette mesure intervient une semaine après la suspension des réseaux sociaux décidée le 17 février 2026 par la Haute Autorité de la Communication. Deux décisions, une même logique : fermer, bloquer, verrouiller. D'abord les flux d'information numériques, ensuite les flux physiques de personnes. Le régime d'Oligui Nguema révèle progressivement sa méthode de gouvernance par la restriction des libertés, bloquant tour à tour l'expression publique puis la mobilité des acteurs économiques. Cette séquence déroute les Gabonais qui découvrent un pouvoir installant méthodiquement un contrôle autoritaire sur tous les leviers de la société. L'interdiction de sortie, prononcée à la requête de la CNSS par les autorités sécuritaires, transforme une obligation contractuelle en assignation à résidence économique. Les dirigeants, résidents ou non, se retrouvent coincés au Gabon tant que leur entreprise doit un franc à la caisse. Olivier Rebienot Pellegrin, directeur général de la CNSS, présente cette mesure comme une procédure établie mais enfin appliquée : "Auparavant, cette mesure existait, mais elle était rarement appliquée. C'est un dispositif coercitif destiné à inciter les entreprises à régler leurs cotisations". Selon une source proche du ministère des Affaires sociales, c'est la fuite récente de dirigeants d'une entreprise de sous-traitance pétrolière, abandonnant des employés dont les cotisations n'avaient pas été reversées, qui a déclenché cette offensive. Le problème, c'est que cette fermeté sélective masque une réalité gênante. Qui figure sur la liste des débiteurs ? Les chiffres existent, mais la transparence, elle, brille par son absence. L'audit de 2019 pointait 71 entités cumulant 260 milliards de francs CFA d'arriérés sans détailler systématiquement qui devait quoi. En mai 2021, Patrick Ossi Okori, alors directeur général, avait publié une liste d'une centaine de sociétés défaillantes incluant Rougier Gabon, Siat Gabon, Foberd, le Fonds gabonais d'investissements stratégiques, l'Agence nationale des bourses du Gabon, l'Agence nationale des infrastructures numériques, l'Agence nationale de l'urbanisme, l'Autorité de régulation des transports ferroviaires et la Caisse des pensions et des prestations familiales. Le secteur BTP s'illustrait particulièrement par des retards chroniques. Mais cette liste, déjà incomplète, date de 2021. Depuis, silence radio. Les salariés découvrent par la presse que leurs cotisations disparaissent dans la nature, sans que personne ne leur dise précisément qui vole leur retraite. Pendant ce temps, les entités publiques et parapubliques, pourtant identifiées parmi les plus gros débiteurs, bénéficient d'une opacité protectrice. L'asymétrie est brutale : interdiction de sortie pour les patrons du privé, omerta confortable pour les responsables publics. L'État juge et partie, le cynisme institutionnel Voici le cœur du scandale. L'État gabonais se drape dans les habits du justicier social en verrouillant les frontières aux dirigeants débiteurs, tout en figurant lui-même parmi les pires mauvais payeurs. Les audits identifient sans ambiguïté l'administration centrale et les entités parapubliques parmi les plus importants débiteurs de la CNSS, avec des dettes croisées atteignant plus de 90 milliards de francs CFA en 2025 pour la seule CNSS envers retraités et prestataires. Autrement dit, pendant que l'État bloque les dirigeants d'entreprises privées qui n'ont pas payé leurs cotisations, lui-même ne paie pas les pensions qu'il doit. Cette hypocrisie institutionnelle mine toute légitimité de la mesure. Comment oser brandir la menace de l'assignation à résidence économique quand on refuse soi-même d'honorer ses dettes sociales ? Les critiques dénoncent à juste titre une dérive administrative et une atteinte à la liberté fondamentale d'aller et venir. Les interdictions de sortie du territoire visent normalement des personnes physiques dans le cadre de procédures judiciaires établies, après décision d'un juge indépendant. Ici, la dette d'une personne morale se transforme en sanction quasi pénale contre une personne physique, sans garantie procédurale sérieuse. Des acteurs économiques interrogent la prévisibilité juridique d'un tel environnement : un investisseur peut-il accepter qu'une dette sociale, parfois contestée ou directement liée aux arriérés de l'État, se traduise par une privation de liberté administrative sans recours effectif ? Des voix relayées par le journal en ligne Gabon Media Time dénoncent une dérive ciblant les privés avec une vigueur qu'on ne retrouve jamais contre les parapublics protégés politiquement. Cette fracture révèle deux poids, deux mesures : coercition brutale pour les entrepreneurs sans protection, complaisance coupable pour les fonctionnaires du cercle. Olivier Rebienot Pellegrin défend pourtant la finalité d'intérêt général : sauvegarder la protection sociale, sécuriser les pensions, se conformer aux normes de la CIPRES. Richard Ndi Bekoung qualifie la mesure "d'outil de recouvrement forcé des cotisations sociales et de justice sociale". Soit. Mais quelle justice sociale quand le principal voleur est celui qui distribue les sanctions ? Une stratégie régionale risquée Le Gabon ne navigue pas seul dans ces eaux troubles. La décision s'inscrit dans une tendance régionale de durcissement du recouvrement des cotisations sociales sous la pression de la Conférence interafricaine de la prévoyance sociale, créée en 1993, regroupant 17 États et 24 caisses. Lors de sa mission au Gabon en 2024-2025, la CIPRES a émis 84 recommandations d'audit pour stabiliser la CNSS. Mais tous les pays ne franchissent pas le Rubicon de l'interdiction de sortie du territoire. Dans plusieurs États d'Afrique centrale et de l'Ouest, les caisses recourent aux saisies bancaires, aux majorations, aux pénalités, aux poursuites pénales pour abus de confiance quand des cotisations prélevées ne sont pas reversées. L'assignation à résidence reste exceptionnelle, précisément parce qu'elle soulève des questions juridiques majeures sur les libertés fondamentales. Le Gabon, lui, assume ce franchissement. Avec quelles conséquences ? À court terme, la mesure peut effectivement accélérer le recouvrement en plaçant les dirigeants mobiles devant une contrainte directe, notamment dans le pétrole, les services et les grands travaux où la mobilité internationale est stratégique. Mais ce gain tactique masque des risques structurels considérables. Le signal envoyé aux investisseurs est désastreux : dans un pays où l'État lui-même ne paie pas ses dettes sociales, l'appréciation de la défaillance risque d'être politiquement arbitraire. Olivier Rebienot Pellegrin assure qu'une entreprise respectant ses obligations n'a rien à craindre. Sauf que l'opacité sur les dettes croisées entre l'État, les entreprises publiques et la CNSS expose l'appréciation de cette défaillance à toutes les instrumentalisations. À moyen terme, l'efficacité dépendra de la capacité à traiter la dette sociale publique, à sécuriser juridiquement les procédures et à clarifier les voies de recours réelles. À long terme, le Gabon rejoint le club des États qui sacrifient la prévisibilité juridique sur l'autel de l'urgence sociale, sans résoudre le problème de fond : qui contrôle l'État quand l'État est le principal fraudeur ? Assumer ou disparaître L'arrêté du 10 février 2026 ne marque pas une rupture, il consacre un cynisme. La dette sociale devient une affaire personnelle pour les dirigeants du privé pendant que l'État débiteur se soustrait à toute sanction comparable. Cette asymétrie détruit toute légitimité. Le régime Oligui Nguema installe méthodiquement une gouvernance par le verrouillage : après avoir coupé les réseaux sociaux le 17 février pour contrôler l'information, il bloque maintenant les frontières pour contrôler les personnes. Cette stratégie de restriction généralisée des libertés déroute progressivement les Gabonais qui découvrent un pouvoir autoritaire derrière le discours de moralisation. Si le gouvernement veut réellement sauver la CNSS, il doit commencer par payer ses propres dettes, publier la liste exhaustive et actualisée de tous les débiteurs publics, parapublics et privés, instaurer des garanties procédurales strictes avec recours effectif devant un juge indépendant pour toute interdiction de sortie du territoire, et soumettre l'État et ses satellites au même régime coercitif que les entreprises privées. Sans ces préalables, la mesure ne sera qu'un verrouillage autoritaire des frontières au service d'un système corrompu. La vraie question n'est pas de savoir si la CNSS peut bloquer des dirigeants aux aéroports. C'est de savoir qui bloquera l'État quand il pille les retraites des Gabonais. Pour l'instant, personne. Et c'est précisément ce silence qui transforme la justice sociale en farce administrative. DB News Read the full article















