Aucun reflet n’émerge de la surface sombre, profondeur mat contenue. De petits débris flottent lorsque le seau tangue et le bord de l’eau s’éclaircit par contraposition avec le plastique grisâtre qui l’enserre. Malgré sa saleté, aucune odeur ne s’en dégage, comme si la souillure du liquide était seulement visuelle, poussière ancienne diluée, matières organiques déjà digérées et disparues, seules leurs traces fossilisées demeurant pour pigmenter le substrat délié. L’anse métallique du seau s’imprime dans la paume de ma main et le poids de l’ensemble tire et sur mon bras et sur mon épaule tandis que mes jambes s’activent à parcourir la distance qui me sépare du lieu de délestage. Le temps me manque et l’attention est dangereuse. L’eau doit disparaître au plus vite et au mieux. Après plusieurs tentatives infructueuses, un vieil homme accepte d’héberger la manoeuvre depuis son salon dépouillé où je remarque, dans un coin, une jeune femme plantureuse, aux boucles brunes relevées par un bandeau, absorbée par une tâche d’écriture qui semble lui poser problème. Elle rature quelques lignes sur un petit carnet, avant d’en inscrire d’autres. Rien ne la distrait, pas même notre mystérieuse arrivée. Le vieil homme au visage buriné nous indique une fenêtre depuis laquelle verser le liquide noir sur la terre. Là, pousse une plante grasse à la forme étrange: longue tige épaisse qui se termine, à plus d’un mètre de hauteur, par une grappe de sphères vert violacé, un sceptre végétal qui ne demande qu’à être saisi. Son pied est planté dans le sol, près du mur depuis laquelle la fenêtre regarde vers l’horizon, et l’endroit est marqué de galets blancs protecteurs qui forment un cercle plein. J’aperçois, un peu plus loin, en contrebas, une autre maisonnette devant laquelle un autre vieil homme semble s’affairer. Mon hôte sosie me rassure toutefois sur la discrétion de notre entreprise et nous presse de nous exécuter, tandis que, derrière moi, je devine la présence de la femme qui s’acharne à écrire, malgré les ratures et les manqués. Je soulève le seau au-dessus du rebord et ma compagne de manoeuvre m’aide en appliquant la paume de sa main sous le fond. Depuis la pénombre brune de la bicoque-patio, la plante étrangement royale dressée vers nous, avant que la plaine vallonnée ne se déroule plus bas: le liquide noir s’approche du bord incliné, laissant voir à nouveau une courte transparence; le temps s’arrête au moment même où les premières gouttes pourraient tomber vers le pommeau de la plante-sceptre. Rien en sera plus comme avant: le poids de l’eau disparue créera un appel d’air et ses sédiments nourriront une poussée organique; la honte qui m’alourdit s’allège et mon âme à l’étroit enfin se déploie. Seul le ciel laiteux m’arrêtera.