Piégée, sacrifiée : "Daïnah la métisse", de Jean Grémillon
Réalisé en 1931, Daïnah la métisse est l'une des premières fictions de Jean Grémillon, qui suivent une floppée de documentaires tournés depuis le début des années 1920. Grémillon y définit déjà, après La Petite Lise (1930), l'axe autour duquel tournera l'essentiel de ses films : la femme piégée, sacrifiée (et l'homme à sa suite, s'il l'aime).
Dans ce film court (50 minutes), la narration et le montage sont d'une économie exemplaire. Tout se passe sur un paquebot, sous le soleil du Pacifique, après 20 jours de croisière. La société est représentée par quelques spécimens : commères, courtisans, brutes et indifférents ; ses pires travers sont condensés en quelques scènes : envie, mépris, violence et meurtre. Les masques ne tombent pas, ils ne cachent rien. Ils sont au contraire enfilés pour mieux désigner chacun, après tout juste quelques minutes de film, à l'occasion d'un bal costumé pour le passage de la ligne d'équateur.1 Tous portent au visage la marque de leur personnage : trognes bouffies et déformées pour l'ensemble des passagers à l'exception de Daïnah, dont le masque métallique de tiges horizontales ajourées piège la figure, et de son mari magicien, le seul à garder nue sa tête noire.
Daïnah, comme souvent chez Grémillon, n'est pas aimable. Et pourtant. Très belle femme, elle use de ses charmes sur les hommes, méprise son mari qui ne lui inspire que dégoût ; elle provoque, elle ment. Et pourtant, Daïnah veut aussi gagner sa liberté, vivre comme elle l'entend ; elle profite de ceux qui profitent, elle prend sa revanche sur ceux-là même qui dédaignent sa couleur de peau – merveilleuse scène de sa danse endiablée, où elle finit, hors d'elle, par jeter son masque et s'enfuir, une fois fini le numéro exotique dont les blancs se réjouissent. Son mari est lui aussi tout d'ambiguïtés et de paradoxes : mystérieux, inquiétant, impassible, et en même temps respectueux, résigné, amoureux.
Le film n'abandonne jamais cette ambivalence, il ne tranche pas. Daïnah redoute la vengeance du marin qu'elle a mordu après qu'il ait tenté d'abuser d'elle ; elle se jette pourtant irrésistiblement dans la gueule du loup. Sa disparition, qu'une ellipse laisse hors champ, reste mystérieuse. Son mari veut connaître la vérité sur le drame et va jusqu'à tuer mais lorsque pour confondre l'assassin, il raconte ce qui s'est certainement passé cette nuit-là, on le voit lui-même dans la scène manquante que ses paroles imaginent (au sens propre), témoin du meurtre qu'il ne tente pas d'empêcher.
Si ces deux très beaux personnages, Daïnah et son mari, sont complexes, ambivalents, indécidables, contre tous clichés et préjugés, la société qui les entoure l'est, elle, beaucoup moins. Les deux méchantes et risibles commères qui commentent l'action aux avant-plans, les courtisans qui entourent la belle, les officiers qui préfèrent croire les mensonges du marin, blanc comme eux : tous encerclent Daïnah de leurs a priori immuables, la piègent un peu plus que le bateau et son architecture ne le faisaient déjà, et la sacrifient finalement. En 50 minutes, Grémillon restitue la hiérachie sans appel de cette sinistre société, où l'homme blanc riche est supérieur à la femme blanche riche, qui est supérieure à l'homme blanc pauvre, lui-même supérieur à l'homme noir riche. Tout en bas de l'échelle : la femme de couleur. Avec cette construction parfaite, qui dessine à la fois l'ambiguïté des individus et la grossièreté de leur société, Grémillon réalise un chef-d'oeuvre douloureux.
1Il y aurait beaucoup à dire de la construction scénarique des films de Grémillon – il a parfois cosigné scénario et dialogues –, dont certaines scènes prennent le contrepied de ce que la situation semblait préparer, pour mieux déjouer les clichés, et les idées reçues qui vont avec. Je pense entre autres à la mort de l'institutrice dans L'Amour d'une femme, qui survient alors que son amie médecin, occupée avec l'homme qu'elle aime, reste introuvable. Ce ne sera ni l'occasion d'un déchaînement de colère des habitants, qui réconfortent le médecin en lui assurant qu'elle n'aurait rien pû faire, ni l'occasion d'une repentance du médecin, qui demande instamment à son amant de l'emmener loin avec lui pour ne surtout pas finir seule comme son amie.
Daïnah la métisse, de Jean Grémillon, France, 1931, 50', nb, avec Laurence Clavius, Habib Benglia, Charles Vanel, d'après une nouvelle de Pierre Daye (in Dainah la métisse et autres contes des tropiques)
La rétrospective des films de Jean Grémillon, programmée par la Filmothèque du Quartier Latin à l'occasion de la réédition de Lumière d'été en version restaurée, est prolongée jusqu'au 29 avril. Le programme de la semaine est ici.
Daïnah la métisse, qui n'a pu y être présenté que deux fois, est disponible en dvd là.
PS : merci aux amis qui se reconnaîtront.
















