Somebody To Love, Daphné B. (Septembre 2015)
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Somebody To Love, Daphné B. (Septembre 2015)
Problème
Problème (Baron m’explique), Daphné B. (Août 2015)
my peroxyde days
Une fois le crime du bleachage commis, je traîne ma tragédie grecque jusqu’au Jean-Coutu le plus proche. Je ne veux pas m’aventurer plus loin, sous peine d’avoir à affronter les professionnels du cheveu. Dans leurs bouches, se bleacher soi-même est une faute évidente, quelque chose comme rappeler son ex. On sait comment ça va finir et tout le monde devine qu’il ne faut pas faire ça.
Ce sont les mêmes qui me disent qu’il faudrait que je prenne soin de mes cheveux. Cette responsabilité se paie en crèmes et en pommades, en traitements et en huiles de toutes sortes. Un discours du genre a l’avantage de transformer la beauté physique en commodité. Accessible, elle se « prend en main » et s’acquiert. Parallèle à cette rhétorique pharmaceutique se déploie aussi un véritable slut shaming cosmétique, qui culpabilise la laideur. S’il nous incombe d’être beau, la laideur est honteuse, voire criminelle. Chacun devenant son propre censeur, un physique disgracieux est fautif, puisqu’il est le signe d’une négligence. Tu ne prends pas soin de toi. Voilà ce que mon amie me souffle en scrutant ma crinière abîmée.
Les gens ne se gênent même plus pour toucher à ma chevelure. Ils s’amusent de sa texture de paille comme s’il s’agissait d’un châtiment bien mérité. Depuis qu’on me juge coupable, on se donne la permission de m’humilier. Je suis coupable de négligence capillaire et je le suis aussi d’avoir voulu plus que ce qui ne m’était destiné. J’ai fait preuve d’orgueil. Comme une héroïne tragique, j’ai voulu transcender ma nature humaine et devenir non pas un dieu, mais une icône, (penser : Marilyn Monroe).
Coupable. Mon père m’aperçoit et sans même réfléchir, balbutie : « je te renie ». Ma mère me présente à des invités: « Daphné n’est pas comme ça d’habitude ». Elle insiste sur le fait que le blond n’est pas ma couleur naturelle. Ce n’est pas tout à fait ma fille, ma véritable fille. Pourtant, cela fait plus de dix ans que mes cheveux se parent de tous les coloris disponibles en pharmacie. Du roux carotte au noir corbeau de mes 14 ans, la couleur n’est jamais naturelle. Or, personne n’avait jusqu’à ce jour pris le parti de souligner mon artificialité.
On me punit pour avoir voulu me rapprocher un peu plus de l’idéal sexuel véhiculé par la blondeur. Je suis coupable, parce que sexuée. Hitchcock a d’ailleurs refusé un rôle à Marilyn, en lui disant qu’il n’aimait pas les blondes qui portaient un sexe dans le visage, i.e. les contre-nature, les blondes peroxydées. Ces femmes qui ne sont pas nées blondes et qui osent recourir à l’artifice, il faut les châtier.
Au Moyen Âge, on punissait publiquement les délinquantes sexuelles en leur imposant une coupe de cheveux publique. En effet, la construction de la féminité est intimement liée à la chevelure. L’égo tombe par terre, en même temps que les mèches. C’est aussi l’histoire d’Izzy Laxama, 13 ans, humiliée sur les réseaux sociaux il y a à peine un mois. Après l’avoir surprise en train d’envoyer des photos compromettantes à des garçons, son père a fait circuler une vidéo dans laquelle il la punissait en lui coupant les cheveux. L’humiliation devenue publique, Izzy s’est suicidée quelques jours plus tard.
On se permet aussi d’humilier publiquement les blondes peroxydées. En vraies délinquantes, elles osent se sexualiser, faire tourner tous les regards. Le corps social les châtie en leur octroyant un statut inférieur, celui d’individus dépourvus de raison, parce que dominés par les passions et les pulsions (penser : jokes de blondes). Se bleacher les cheveux, c’est un crime sexuel.
Peroxydées, les femmes affichent ouvertement leur recours à l’artifice. Loin d’être vierge comme Marie, (entendre : intouchées, pures, inaltérées), elles façonnent plutôt leur image à leur gré et modifient ce qui était auparavant naturel avec un composé chimique. Cette torsion identitaire est jugée comme inauthentique.
Je lis le tweet d’un fameux historien de l’art au sujet d’une gigantesque coquerelle qui, dans un bar à cocktail de l’Upper East Side, « scares the crap out of three blondes ». Si on ne se moque généralement pas de notre égal, on le fait plus souvent de ce que l’on estime inférieur à soi. Ces fausses blondes, considérées factices, sont aussi moins humaines. Ainsi, dans la tête de l’intellectuel new-yorkais, il devient normal de composer un tweet dégradant à leur égard.
Tant pis d’ailleurs si le blond vire au jaune, si les coquerelles new yorkaises parcourent des kilomètres simplement pour venir les effrayer. Tant pis pour le talon qui cède, le maquillage qui coule ou la jupe qui remonte. Quand on joue à la poupée, il ne faut pas avoir peur du ridicule.
Le bleach nous sexualise et vient aussi modifier notre construction identitaire. Chez les femmes, la chevelure agit comme une véritable prolongement de soi. Endosser un blond si lourd de significations n’a d’autres choix que de venir altérer la perception que l’on a et que les autres ont de nous. Même pour la comète, du grec ancien ο komêtês pour astre chevelu, la chevelure est ontologiquement capitale. En effet, sans cheveux (une atmosphère fine et brillante qui entoure son noyau), elle n’est qu’une simple étoile.
Le bleach permet une fluidité identitaire. Ce glissement, qualifié par plusieurs de mascarade, vient en effet fragiliser les images que l’on se fait de soi et des autres. Mobiles, elles changent au gré du peroxyde. Le comportement des gens qui nous entourent s’en trouve modifié. Ainsi, mon père et ma mère ont tous deux porté un regard culpabilisateur sur ma nouvelle identité. Il faut se rappeler que la construction du lien social dépend de la stabilité de certaines figures. En les déstabilisant, le bleach devient un acte subversif. L’humiliation publique que subissent les fausses blondes sert, en partie, à rétablir l’ordre social. On les punit pour cette liberté qu’elles se sont octroyée de conférer à leur image une grande mobilité et parce qu’elles font preuve d’un grand pouvoir d’auto-détermination. Armées d’un kit d’alchimie disponible en pharmacie, celles-ci sont terriblement artisanes de leur propre image, voire même ravageuses, anarchistes et subversives.
Daphné B., my peroxyde days (Juillet 2015)
Daphné B., En manque (Juillet 2015)