Que, dans la connaissance historique, l'Europe fonctionne comme référent tacite, c'est ce qui apparaît sur un mode tout à fait ordinaire. [...] Les historiens du Tiers-Monde éprouvent le besoin de se référer à des travaux d'histoire européenne; les historiens de l'Europe ne se sentent nullement obligés de leur rendre la pareille.
Anti-fascism and the Left's Euro-Secular Arrogance
Anti-fascism and the Left’s Euro-Secular Arrogance
Fighting fascism cannot be done with cheat-sheets, graphics, or slogans ; it must involve building vibrant, tolerant, and culturally-rich communities that refuse to discard spiritual meaning. And that cannot be done without interrogating the secular arrogance of the left’s “founding fathers.”
An editorial, from Rhyd Wildermuth
Perplexity, shock, and a revulsion she tried to temper with all else…
Le lien entre la raison et l'individu autonome, souverain et propriétaire postulé par Locke était enraciné dans l'approche chrétienne de la relation entre les humains et leur créateur. Avec le temps, comme l'ont noté de nombreux commentateurs, les propositions théologiques de Locke ont été sécularisées sous la forme d'axiomes fondamentaux de la pensée politique européenne moderne et marxiste. Cependant, l'histoire de la sécularisation au Bengale n'a pas été la même qu'en Europe. Et les dieux et les déesses n'ont pas du tout été sécularisés au cours de la modernité bengalie de la même manière que le dieu doué de raison du christianisme.
L'avènement de la raison nous procure-t-il nécessairement la même manière universelle d'être humains - à la fois libéraux et rationnels? La pensée historiciste décrit cette évolution comme l'histoire de la modernité. Ainsi, l'histoire de la renaissance bengalie au XIX siècle a-t-elle souvent été peinte comme l'histoire de la répétition d'un thème populaire dans l'histoire européenne : « la libération de l'esprit de toutes les servitudes aveuglantes liées aux superstitions et aux coutumes du Moyen Age». Dès lors, lutter contre cet historicisme, c'est tenter de proposer une autre histoire de la raison.
Provincialiser l'Europe - la pensée post-coloniale et la différence historique, Dipesh Chakrabarty (2000)
L’Europe n’est plus le centre du monde. Pourtant, les catégories de pensée et les concepts politiques occidentaux continuent de régir les discours produits sur les mondes non occidentaux, perpétuant l’idée selon laquelle l’histoire de l’ensemble des sociétés humaines devrait être lue au prisme de l’évolution de ce continent. Or le capitalisme n’a pas réussi à unifier l’humanité. S’il s’est mondialisé, il ne s’est pas universalisé. D’où la nécessité de provincialiser l’Europe, autrement dit de reconnaître que l’appareil scientifique occidental ne suffit pas à comprendre nombre d’éléments des sociétés et des cultures des pays du Sud.
Avis
Ne me demandez-pas pourquoi je me suis lancé dans la lecture de ce pavé historiographique questionnant le modernisme et plus globalement l'historicisme universalisé imprégnant les sociétés européennes depuis le XIXème siècle, au regard de l'histoire de la société bengalie dont l'auteur est issu. Le fait est que je l'ai pris avec moi, que je l'ai lu... et plus important que je l'ai fini !
Je n'y crois toujours pas, mais malgré sa densité (420 pages en format "poche") et son thème assez complexe, j'ai été happé : happé par la thématique ayant poussé Dipesh Chakrabarty à écrire ce texte (la perception du "progrés" et le modernisme encore une fois très présent dans la société européenne, et impactant de fait la pratique de l'Histoire scientifique) ; happé par les aspects de la société bengalie qui transparaissent pour aider l'auteur à avancer sa pensée (histoire littéraire, spirituelle, sociale...) ; happé par les ressources philosophiques et scientifiques globalement mises en oeuvres par l'auteur (penseurs européens marxistes, penseuses féministes, éclairées des penseur.euses indien.nes).
L'auteur démontre dans cet ouvrage pourquoi la vision de l'histoire favorisée en Europe, depuis les philosophes de la Révolution française à Marx, ne permet pas de comprendre parfaitement l'histoire et les sociétés non-européennes. Il aborde profondèment des notions vues comme évidentes de nos jours : nation et nationalisme, raison, humanisme... et les travaille, les questionne par le biais de la société bengalie dont lui-même est spécialiste.
Ce fût un ouvrage peu facile d'approche malgré la fluidité de l'écriture (le sujet est en effet assez hardu, et requière des compétences en historiographie et en sciences humaines assez larges je pense), mais j'en ressort émerveillé et d'autant plus curieux de creuser l'histoire indienne, les textes des auteur.es de ce pays, et de questionner finalement ce qu'est l'histoire et sa pratique au regard de la théorie post-coloniale dont est issu l'auteur.
Une pépite d'historiographie, à avoir entre les mains dès que l'on s'intéresse à ce sujet ou que l'on a pu s'y intéresser par le passé. Ce fût révelateur pour moi, a mis en lumière plein de doutes que j'affronte déjà dans mon travail, et offert des pistes pour continuer de faire Histoire hors des carcans européano-centrés que l'on connaît.
J'appellerai passés « subalternes » ces manières subordonnées de se rapporter au passé. Elles sont marginalisées, non pas en vertu d'intentions conscientes, mais parce qu'elles représentent des moments où l'archive qu'exploite l'historien acquiert un certain degré d'indocilité vis-à-vis des finalités de l'histoire professionnelle. En d'autres termes, il est des passés qui résistent à l'historicisation, de la même façon qu'il peut y avoir, dans la recherche ethnographique, des moments qui résistent au geste ethnographique. Les passés subalternes, au sens que je donne à cette expression, n'appartiennent pas exclusivement à des groupes qui occupent une position sociale subordonnée ou subalterne, ni aux seules identités minoritaires. Les élites, les groupes dominants peuvent eux aussi avoir des passés subalternes dans la mesure où ils prennent part à des mondes vécus qui ont été assujettis par les récits « majeurs » des institutions dominantes.