Jour mordoré. Pierres sinistres du blockhaus de la plage. Intempéries de tournis temporel. Sait-on ce que l’on désire véritablement ? Désirs changeants et inexprimables. Un cheval d’une couleur vive enjambe les étoiles et s’ébroue à la course aux autres. Compas contre vagues. Aiguille sur Nord. Roc noir et écume.
Le rêve de l’homme lui fait porter un scaphandre. Il peut couler, se débattre ou plonger. Ceux qui n’en portent pas ne mettent pas longtemps à mourir. Les rais du Soleil ne balaient qu’une partie du royaume marin. Les profondeurs abritent les sirènes. Une trace dans ce monde n’est pas une trace de pas, ni une trace de toi. Le malheureux de l’épave sera transporté jusqu’au palais du roi des mers. Un fantastique souverain l’accueillera alors. Sel de l’océan et éclats de perles. Coeur pressé par pression. Il touchera votre coeur entre vos côtes d’os. Ossements de baleine bouffés par le sable, gardant dans leur ombre la lumière trop discrète d’une fenêtre jamais illuminée.
On n’arrache pas à un mort sa mort comme on a pu lui arracher sa vie. Renouveaux éternels. Les poings fermés n’accueillant pas les caresses des sirènes, elles tendaient leurs poignets joints pour faire comprendre qu’elles aussi étaient prisonnières. Des épaules trop accommodées au fardeau. Sensation de venin délicat dans les veines. Porté sous les rangées uniformes de corail rouge et blanc, un homme voit défiler les souvenirs d’une vie qui a été la sienne sans qu’il ne la reconnaisse. Des cieux se larment pour cette macabre procession.
Je suis maladroit, pense-t-il. Elles me portent et je ne les remercie pas. J’étais heureux, pourtant, hier. Je vais crever, lucide. Dans un corps qui va se désarticuler. Un corps, prison de ma conscience. Ma salive se mêle à l’océan, mais je devrais la ravaler ou ce roi fabuleux me fera avaler des couleuvres ... Car la mer a sa gargouille. Elle veille jusqu’au lointain horizon, atlante cheveux aux courants, de coquillages et de sel, courroux de la nuit du vide, des bras en l’air, sur les jambes, en croix. Il ne pense pas si bien dire.
Théâtre marin des ombres. Fresques de pêcheurs rongés par l’obsession de l’océan. Voûte d’étoiles dans le plafond délabré de l’autel de Poséidon. Ils vont me faire tout ce qu’ils ont toujours voulu faire à une créature comme moi, pense amèrement l’homme. Son regard rencontre celui, plus humble et vieux, d’un être de fantasmes, de délires surhumains, le roi pourtant. Dans les pupilles de Poséidon jaillit le tumulte doux des nuits pluviales.
Ce n’est pas ma faute, seigneur des profondeurs. L’appel du phare retient mon âme. Les sirènes me disent que je suis insaisissable et qu’elles n’aimeront jamais un autre que moi. Pourtant, cent cœurs se lient et se délient à la surface et ces cent cœurs furent liés au mien. Ont-elles menti ? Je prenais vie dans des jours de pluie, lorsque j’expirais un souffle divin sur leur toison d’airain. Lorsque les poches de yeux saoulaient plus que mon martini. Le jour de pluie, c’était un jour un peu spécial. Pas une nuit de pluie, mais mon idéal. Ces cœurs se sont dressés contre moi, mais je ne leur en veux pas. Ils furent des comètes au gué de la lune. Parfois, ces sirènes, en âmes furieuses, me livrèrent une danse de mort jusqu’aux plus longues heures de la nuit. Je crus les lendemains de ces soirs trop sombres qu’il resterait encore une partie de moi en elles. Mais le futur fut celui de leur absence. Être atlante, suis-je un enfant ? Ai-je un coeur de sel ? Sont-ce crache-misère et crache-poussière que j’entends dans les fourneaux industriels de mes aortes ? Je veux croire à une autre mélodie en moi ... Qui ne me craquèle pas l'âme et ne m'étend pas sur de blanches dunes projetées sur la lune ... Vos femmes-même sont prisonnières, qui ne l'est pas. Le déserteur ? Prisonnier de soi. Le mort ? Prisonnier de l’oubli. L'oublié ? Prisonnier du silence. Vivre, est-ce une chose inadapté à un être comme moi ? Mes bagaes n’ont pas de sens et mon corps n’a nulle direction. Ce monde, je voudrais le parcourir, l’explorer, le ressentir, et me voilà qui m’endort partout où je le peux, qui détourne mon regard de tous les autres ...
Des paroles qui sont paroles d’écluse, il ne déverse rien que l’eau de l’océan. Des croyances d’interrogé multiple l’affligeant à chaque détour, il les esquive dans mille croisements invisibles. Poséidon, qui n’est ni tribunal, ni ami, ni vestige. Naïveté punie. Limbes torturées. Frontières qu’on ne repasse plus. L’homme tendit un objet aussi haut qu’il le pouvait. Pas très haut, certes, mais c’était plus par faiblesse que par mauvaise volonté qu’il le tendait si bas. Poséidon le prit quand même. Son poing de géant engloutit la main du naufragé. Il tourna et retourna l’objet entre ses doigts de symboles. Les étoiles filantes filent parfois un mauvais coton de nuit. Sur d'autres continents elles projettent des lueurs interdites, et les nations folles pointent leurs canons vers ce qu'elles pensent être un ennemi, mais ce n'est qu'un fantasme humain libre.
Puis l’homme disparut des livres, des romans, des chansons et des albums de famille. Il n'avait tout simplement pas trouvé de hublot étanche pour respirer. Pourtant, on utilise encore son nom. Quand on ne sait pas comment appeler quelqu'un, ou qu'on veut cacher qui il est, on dit ----. Pensez-y. Un mort, ça ne fait pas peur, mais ça fait pleurer. Comment pourriez-vous écrire l'eau sans la laisser se déposer d'elle-même sur les feuilles ? Veillez toutefois à ce que la pluie de vos âmes ne noient pas vos mondes de papier ... C'est ce silence que les humains gardent. Ils l'élèvent en de gris jardins, sous des bâches de souvenirs et dans les serres de leur avenir. C'est le silence qu'ils aiment. Un silence, seulement troublé par le ballet des feuilles mortes contre leurs fenêtres et le clapotis de l'eau de pluie dans leurs gouttières. Qu'il est agréable de se libérer sous les nuées fantastiques de ce plafond de nuages céleste dans sa colère ! Qu'il est agréable d'être réprimandé par son père l'eau, d'une goutte élégante qui se balade au creux de la nuque, entre les deux épaules, dans le bas du dos ... Alors, oui alors, nous nous sentons vraiment humain ! C'est quand la pluie masse nos pieds endoloris, lave notre libido en coloris, imbibe nos habits et revigore notre peau sèche, battue par le soleil et les vents, que nous prenons toute la mesure de la vie !
Toutes ces heures passées sous de fous nuages à s'enhardir de fous mirages ... Ont-elles été gâchées, gaspillées ? Non, car toujours le silence a accompagné. Toujours il a veillé sur ces jours pleurés. Quel est le sens de ce voyage ? Il aime à croire que du limon il a été tiré et au limon il reviendra. Pour tous les fleuves de pluie qu'il traversera sur sa pirogue, aux jungles vertes dominées par l'eau tombante et les frontons de pluie, il ne s'en portera que bien différemment ! Et lui, dansant sous cette pluie de vie, comme sur les planches d'un théâtre solitaire, écoutant les voix des aquatiques, il ira rire sous les ponts ! Puisque je vous dis que ce monde n'est ni maussade ni sinistre !
A ses carreaux elle tambourine, insistante, pressante, entêtante, elle bat comme sur l'enclume des cristaux ! Comment résister à son appel, s'il est des plus naturels ? C'est bien cette pluie-là, qui lui tombe sur la tête, qui enfante ruisseaux et cascades, canaux et fleuves, lits de rivières et bassins ? N'est-il qu'un obstacle sur son intemporel chemin ? Dans sa tête toute creuse sa mélodie résonne encore. C'est bien cette eau qui peut, selon son humeur, incarner une barrière puissante, une tempête à secouer les sirènes et les navires fantômes ou un océan de battements ? Vous pourriez croire que ce ne sont pas des torrents qui s'en prennent à ses tuiles, mais parfois elles se décrochent, il prend cela comme un signe. Un signe des femmes aux cheveux bleus, bleus en bijoux, de ces femmes tentatrices accrochées à leur rocher, elles ne sont pas avares en chants et en compliments et on raconte qu'il en est qui se perdent dans la pluie. Oui, je parle de chants de sirènes !
Il n'en veut pour rien à ces fleuves qui coulent tout bas, bien tassés dans leurs lits, endormeurs et charmeurs, mais qu'ils lui font de l'oeil ! Combien de gouttes vous composent, géants des vallées ? Quel delta magnifique a fait de vous ce que vous êtes ? Dans vos profondeurs bordées d'algues et de mystères, sont-ce quelques trésors fabuleux qui scintillent ou les bancs de vos poissons insaisissables ? Dans la pluie lui encore danse, seul, mais peut-être viendrez-vous le rejoindre ... Et dire qu'il pleut sur les océans. Certains ne parlent plus et ne veulent pas plus vivre. L'assaut du monde dégage invariablement une grande détresse.














