Échec du regard
Internet a entraîné une redistribution du visible. Plutôt que de structurer la pensée grâce à un accès décuplé aux contenus, la mise en flux et les tentatives d’archive entraînent un vertige 90. Face à la peur de la perte de données et la volonté d’en avoir toujours plus, l’utilisateur est écrasé par le trop. Les contenus ne se fixent pas, le regard ne se fixe pas, un sens fixe n’émerge pas 91. L’utilisateur serait-il face à du vide ? Si tel est le cas, tout aussi effrayant qu’il puisse être, ce vide attire irrémédiablement 92.
L’ambivalence constante entre attraction et répulsion apparaît comme le reflet d’un moment culturel. Elle trouve écho dans la tension qui émerge des œuvres entre absence d’échappatoire et ouverture des possibles – ou plutôt devrais-je dire des potentialités 93. Alors que l’analyse semble jusque-là pessimiste, il faut toujours garder à l’esprit que l’ambivalence se joue constamment et à tous les niveaux. Si l’œuvre de Jon Rafman, marquée d’une forme d’absurdité, témoigne d’un échec du regard pour donner du sens, elle propose autre chose. Si le sens n’émerge pas des contenus, c’est peut-être car il n’y a pas un sens mais des interprétations.
L’artiste offre donc à son public une œuvre semée d’embûches. Il ne faut pas les contourner mais bel et bien s’y confronter pour en saisir les enjeux. Mettant le spectateur à l’épreuve, il propose, au-delà d’un texte univoque, une expérience de lecture. Ainsi, le spectateur est invité à devenir créateur à son tour : pas de visuel, mais de sens. Lecteur actif. Lecteur-consommateur. Il consomme une production qui, quelle qu’elle soit, ne doit pas être avalée – Érysichthon – mais mâchée et digérée. Le public autonomise sa pensée. Michel de Certeau associe d’ailleurs le binôme production-consommation à écriture-lecture. La consommation des contenus permettrait paradoxalement de se les approprier par l’acte de lecture – interprétation – et de les détourner de leur but initial pour proposer une alternative 94.










