Parmi le flot d’hommages qui ont déferlé à l’annonce de la mort de Michel Serres, j’ai noté celui-ci, qui s’en démarque par sa tonalité faussement rétive, figure rhétorique qu’aurait certainement appréciée le grand disparu : « Michel Serres se moquait souvent de ceux qui disent que c’était mieux avant. Il avait tort. C’était mieux avant, quand Michel Serres était là, parmi nous, éclairant le monde de son intelligence, de sa douce humanité. » Comme c’est bien dit ! Intelligence et humanité. Encore qu’on pourrait ajouter que chez lui, ces deux qualités se renforçaient mutuellement : une intelligence d’autant plus éclairante qu’elle était nourrie non par des connaissances spéculatives éthérées, mais par une humanité bienveillante ; une humanité d’autant plus tolérante qu’elle s’enracinait non dans des émotions passagères ou des idéologies à la mode mais dans l’étude approfondie des sociétés humaines.
En 1990 Michel Serres fut élu à l’Académie française. Il devait y occuper le dix-huitième fauteuil, où avaient siégé des personnalités aussi illustres que le maréchal Foch, l’ambassadeur François-Poncet et le président Edgar Faure. Fidèle aux coutumes séculaires de l’institution, le nouvel élu prononça un discours dans lequel il évoqua pour l’essentiel les mérites de son devancier immédiat. Et que dit à cette occasion Michel Serres parlant d’Edgar Faure, mais qu’avec le recul nous pouvons attribuer à Michel Serres lui-même ? « Parmi les sens nombreux de l’épithète positif, il me semble que manque, en langue française, celui qui désignerait ou décrirait l’idiosyncrasie d’un homme, qui, par une prédisposition naturelle heureuse ou une force morale constante, s’attacherait à tirer de chaque personne, de toutes choses et des circonstances rencontrées, même et surtout les pires, le maximum de bonté. » Comment mieux cerner la nature profondément bienveillante d’un homme très doué, qui n’excipe pas de son talent pour se retirer sur son Aventin, mais s’intéresse d’abord à ses congénères, à leur manière toujours changeante de faire société, à leurs façons de penser, de peser et de parler. Et cela dans un pays qui se fait depuis toujours un point d’honneur à penser contre, au détriment de l’interlocuteur, voire à son abaissement. Écoutons encore Michel Serres cherchant dans le même discours la raison de ce mot manquant : « Nous ne disposons pas de ce vocable parce que notre tempérament porte à la diatribe et au ressentiment. Pis, la dénonciation, procédé abominable, a même pris des lettres de noblesse, chez nous, en philosophie et en morale. Nous n’affirmons pas seulement nos libertés de manière agressive : la face convulsive de la Marseillaise de Rude excellemment l’exprime. Prêts sans cesse à contredire, nous prenons les attitudes négatives pour de la profondeur et de l’indépendance, de sorte qu’il nous paraît léger celui qui construit vraiment. » Était visé par là, non pas le fameux principe d’Alain disant que « penser c’est dire non », que penser vraiment c’est soumettre toutes les idées reçues à un examen critique, que c’est remettre en question tout ce qui fut jusque-là admis par conformisme, accord tacite ou sagesse coutumière. N’était pas davantage concerné Sartre avouant dans Les Mots : « Je fus amené à penser contre moi-même au point de mesurer l’évidence d’une idée au déplaisir qu’elle me causait ». En revanche, la charge visait ceux qui, convaincus d’avoir déniché la vérité totale, n’en accordent pas la moindre partie à leur contradicteurs. Ceux qui, pour se grandir, ne trouvent pas d’autre moyen que de diminuer ou d’écraser l’autre. Encore heureux si leur pouvoir se limite à un éphémère succès d’estime. Mais que dire de ces rois-philosophes, de ces philosophes-empereurs (qui dans son Kremlin, qui dans sa Cité interdite), assénant des vérités définitives grosses de millions de morts ? Prêtons encore l’oreille au discours de Serres faisant l’éloge de Faure, éloge que nous pouvons une fois de plus appliquer sans peine à l’orateur lui-même : « Quand les théoriciens se contentaient de la spéculation et fermaient les yeux devant le sang que leur abstraction répandait, (il) gouvernait à l’estime. Certes, l’histoire, nécrophage, consacre grands les hommes d’État et les philosophes qui tuent innombrablement : dramatique expérience du siècle. Les solutions qu’il préconisa, au contraire, toujours réduisirent les tensions et ouvrirent à la paix. Reconnaissons donc les philosophies saines et les bons politiques à ce qu’ils minimisent le chiffre des victimes. »
Oui, décidément, c’était mieux avant ! Quand Michel Serres était encore parmi nous, en bonne intelligence avec ses semblables, des plus illustres aux plus modestes. Une intelligence de la bonté, en somme. Soutenue par une bonté intelligente.