Le pseudonyme
Hier l’orage a une fois de plus imposé sa mauvaise humeur. Monstre glouton avalant les toits sous son passage et les petits cumulus blancs, terrifiés, qui tentaient de fuir au-devant de cette masse sombre et grondante.
Ce matin le soleil sort à nouveau derrière le toit de la grange, juste en face. À travers les feuilles du cerisier, le ciel bleuit. C’est plutôt une agréable nouvelle, car d’après ce que j’ai entendu derrière les volets, pendant mon sommeil, il a plu toute la nuit. Lorsque je suis allée chercher Plume, à l’écurie, pour la garder ce matin pendant que son maître travaille, il a fallu éviter les gros escargots sortis se balader dans les flaques. Mais je préfère ça à la grosse canicule de juin. Pour mes poumons, c’était insupportable. J’entendais tout le monde répéter de manière idiote ce refrain : « c’est l’été, c’est normal » mais non, 34 degrés à la fin du printemps, alors qu’il devrait en faire 25, ce n’est pas normal. Quand on traîne quelques soucis de santé, c’est plus difficile à supporter que pour ces grandes gigues de 35 kg mesurant 1m 80, ne transpirant pas une goutte pendant leur footing. Souvent, dès qu’il fait 23 ou 24 degrés, elles grelottent et il leur faut se cacher sous un tricot, tandis que les gens normalement constitués apprécient une chaleur redevenue celle qu’elle devrait être.
Au retour de la balade avec la chienne, je saisis mon ordinateur et choisis deux maisons d’édition, pour y envoyer mon polar. Mais oui, je m’obstine encore, car la dernière chose qui meurt en moi, c’est l’espoir.
En réalité, je me sens turlupinée par une idée qui m’a été soufflée deux jours plus tôt et qui est allée agripper au fond de mon esprit, un minuscule regain de motivation. Les regains… Seconde naissance des prés avant une nouvelle coupe. Étrangement, comme par un mimétisme amoureux, je suis accordée au rythme des foins.
Par hasard, donc, ce lundi, devant le supermarché, j’ai croisé une ancienne collaboratrice d’une maison d’édition réputée en Suisse et avec qui nous avons à plusieurs reprises partagé nos élans littéraires.
— Pourquoi tu n’envoies pas ton manuscrit aux éditions de Lucien Heier ? Il te publierait très probablement. Sa maison est reconnue partout à présent.
— Parce que lorsque je suis allée signer mon roman au Salon du livre, ce monsieur m’a pris la tête en affirmant que puisque j’étais passée par l’autoédition, je n’étais pas une vraie écrivain et que mes mots ne valaient rien. Je lui ai répondu que l’orgueil de ceux qui ont créé leur propre maison d’édition avait assurément gonflé face aux lettres de refus des éditions standards. Outré, il a pris son chapeau, l’a revissé fièrement sur sa tête et m’a traitée de petite conne. Alors non, je ne pense pas que je puisse lui soumettre mon texte. Il se ferait un plaisir de traverser tout le pays pour venir me le jeter à la figure en m’insultant.
Elle a soupiré, mais elle a compris et m’a promis de m’envoyer le nom d’un contact qui pourrait sans doute m’aider. Hélas, elle ne l’a jamais fait. Dans le milieu des arts, des lettres, des cœurs pleins de rêves, ces promesses sont légion. Elles finissent par s’envoler, emportées par les vents de l’indifférence. C’est pour cela que parfois, il souffle fort.
En plus, franchement je crois que ce Heier ne supportait pas qu’une femme ose s’aventurer sur le même terrain que lui. Il le considérait comme son royaume personnel et n’avait aucunement l’intention d’en céder la moindre parcelle à une concurrente. Ses réflexes misogynes tenaient le gouvernail. Pourtant, et je l’avais constaté plus d’une fois, ce préjugé vacillait dès qu’un décolleté plongeant ou une chevelure blonde ondulée venait l’interroger sur l’origine de son inspiration. Là, il se sentait des ailes, le garçon et son regard ne lui obéissait plus, cherchant à aller se poser sur les jolies vallées féminines. Soudain, ces êtres inférieurs prenaient de la valeur.
Quelle ironie ce serait, si finalement je lui adressais mon thriller ! Après tout, quel risque je courais, hormis celui qu’il refuse mon roman ? Il suffirait de me camoufler derrière un pseudonyme, afin qu’il ne fasse aucun lien avec moi, et je pourrais tenter le coup. Évidemment il serait nécessaire de choisir un nom masculin puisqu’après plusieurs années d’édition, aucune auteure féminine ne figure à son catalogue.
Hé bien, c’est ce que je viens de faire à l’instant, en espérant avoir été assez attentive pour supprimer mon nom de tous les endroits où il figurait. Si je n’oublie ne serait-ce que mes initiales, c’est cuit pour moi, il saurait me dépister.
Je crée chez lui un effet épidermique. Sans agir, sans le vouloir, jute en respirant, je le mets hors de lui. Je représente tout ce qu’il ne supporte pas : une nana qu’on ne regarde pas, sur laquelle personne ne se retourne dans la rue, ronde, passionnée d’écriture et de littérature. Tout ce qu’il déteste, réuni en moi.
Alors, avec Plume soupirant exagérément sur le canapé, je me suis concentrée si fort qu’une nouvelle ride m’est apparue sur le front. À la fin, un peu fébrile, j’ai cliqué. La confirmation « envoyé » s’est affichée à l’écran. Impossible de revenir en arrière.
On verra bien ce qu’il se passe. Si je me base sur les statistiques, peu savantes, de mon expérience, très probablement rien, mais ainsi, je n’aurais pas de regret.
Si je n’avais pas croisé par hasard la douce Bernadette, devant les protes automatiques du magasin, je n’aurais jamais eu l’audace de dépasser mes reculs face au jugement d’un mâle convaincu d’être bien plus légitime que moi, persuadé d’appartenir à une caste au-dessus de la mienne. Parfois, il faut oser au-delà de soi. Même si cela ne mène à rien. Juste pour s’assurer que tout ce qui était possible a été tenté.










