Répertoire d’homme: le poète maudit, alias mon premier fiancé
La dernière fois qu’on s’est parlé, je vous avais raconté le moment où j’ai quitté ma campagne pour m’installer en ville. Au début, ça n’a pas été facile : j’étais en grand manque d’espaces verts, de chainsaws, de bières au skate park.
Mon entrée au cégep, ça a pas mal changé tout ça. Vous savez, le cégep, c’est un moment bien particulier : on a 17-18 ans, on essaie de savoir ce qu’on veut faire dans la vie (comme si on pouvait vraiment savoir ça à 17 ans!) et on se redécouvre. Je dis bien « redécouvre » parce qu’on change de gang. On recommence à zéro, on peut essayer d’être plus près de nos aspirations, parce que les gens dans notre programme, bien souvent, bien ils aiment les mêmes affaires que nous autres. Ce n’est pas toujours le cas avec tes amis d’enfance; on est comme « amis par défaut ». Ce que je veux dire par là, c’est qu’à 10 ans, tu ne deviens pas ami avec ton voisin parce que vous aimez tous les deux l’art contemporain.
Ça fait que moi, bien je me suis mise à parler de livre, d’art, de musique, de poésie; à jouer de la guitare, à boire du vin et à rêver en écoutant « Imagine » de John Lennon. Un soir, ce devait être à la mi-novembre, il y avait une soirée poésie au cégep, avec du vin, pis du fromage. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre. J’écoutais les apprentis poètes déclamer leurs vers en rêvassant, quand tout à coup, une lumière est descendue du ciel. Je ne voyais que lui : cheveux longs et bouclés aux épaules, tricot de laine, lunette, grand, musclé, beau bonhomme, pis en plus, il me regardait en lisant ses vers. J’ai rien entendu, rien compris, j’avais les yeux dans « graisse de bines ». Deux verres de vin plus tard, j’avais assez de courage pour aller lui parler. « Salut… euh…. C’était vraiment beau tes poèmes… » « Ah oui, lequel as-tu préféré? » Merde. Je m’étais fait avoir, comme on dit. Vite, changer de sujet. « Tu es dans quel programme, je ne t’ai jamais croisé en Arts et lettres. » La diversion a fonctionné et de fil en aiguille, on a fini la soirée ensemble. Ne vous imaginez rien de bien tordu : Guy était bin tranquille et n’avait jamais eu de femme avant. Mais Guy était drôle, gentil, avait un char (t’sais, quand tu as 18-19 ans, c’est important ces affaires-là), pis je le trouvais dont bin intelligent (pis poète!). Ça fait qu’un mois après, je lui ai « sauté dessus ». Ah, dévergondée étais-je!
On est sorti ensemble peut-être un an avant que ça commence à déraper. Le problème, c’est que moi j’étais bin romantique et que je croyais en l’amour vrai et éternel, alors que Guy, lui, était persuadé qu’on vivait dans un monde à part, un genre de « matrice » dans laquelle on était contrôlé et où nos émotions étaient factices. Guy, en fait, était à l’image du poète maudit du 19e siècle français. On vivait dans un monde noir, l’amour étai une illusion et je ne sais pas trop quoi d’autres. C’était un “moi” tourmenté, mon Guy. Un poète maudit. Bien trop sensible, à chaque fois, je pleurais. Pas trop sain comme relation, vous allez me dire. Je suis bien d’accord, mais ça, je ne le savais pas encore.
Ça a quand même pas empêché qu’on se fiance. Oui, oui, avec la bague, pis toutes. L’affaire, c’est que quand j’ai eu 18 ans, je me suis acheté un billet pour la France, sans le dire à personne. J’avais envie d’aventure. Mes parents capotaient. Mon chum aussi, mais pour me « garder » il avait demandé ma main à mon père. J’imagine pas la face que mon papou devait avoir! Néanmoins, j’ai fini avec une petite bague au doigt avant de partir. Avoir su ce qui allait se passer….