Jour 21: Camelus Bactrianus Sovieticus
Ce n’est pas un petit déjeuner qu’on nous a servi ce matin, c’est l’équivalent d’une mission humanitaire en Éthiopie pour 10 ans. Le luxe étouffe un peu, d’autant que la Mongolie le matin ce n’est pas ça. La Mongolie le matin, c’est les bortzik, la brioche frite, la confiture à la rhubarbe et le thé salé. Pas l’ignoble pâte à tartiner, le pain de mie et le café par dizaine de litre. Mais le luxe a du bon : je n’ai jamais aussi bien dormi. Et il faut avouer que j’ai le ventre plein. Erdene Bat démarre la camionnette : « ce n’est pas très loin » dit-il. En vérité ça n’est jamais très loin. Mais c’est souvent très long.
J’oublie ma rage des touristes de la veille et l’opulence des sources chaudes, dans la steppe d’émeraude. Il y a une règle mathématique qui fonctionne bien ici : rien multiplié par ce que tu veux, ça ne fait quand même rien à l’arrivée. Et la steppe ce n’est qu’un grand morceau de rien, couleur vert. On arrive à Caracorum, la première capitale de l’Empire mongol. Un haut lieu d’histoire. Un monastère et un musée plus loin, on ressort bouffi de savoir sur la vie de Gengis Khan et de sa descendance. Le monastère c’est Erdene Zuu : 108 stupa plantées en carré au milieu de la steppe. Erdene Zuu c’était surtout l’un des plus beaux monastères bouddhistes du monde. Je dis c’était, car les communistes ont détruit une bonne partie du site. Tout ça au nom de la laïcité. La laïcité au fond, c’est comme le plutonium, si on lui fout la paix, y’a peu de chance qu’ils se mettent à massacrer des millions de personnes. Je me demande, au fond, ce qu’il peut pousser quelqu’un à détruire quelque chose de beau. Surtout dans un pays où le beau est rare. La beauté est inviolable. La beauté nous dépasse tous et elle dépasse tout. La religion comme la politique. La beauté c’est elle qui nous a engendrés. Et elle s’est incarnée dans Erdene Zuu.
On repart de Caracorum avec une promesse étrange : on va faire du chameau. Ici mon esprit littéraire et méthodique espère m’obliger à trouver une transition entre le puit d’histoire qu’est Caracorum et une ballade à chameau. En vain, je n’y arriverais pas. Une centaine de kilomètre plus loin, la steppe verdoyante se mue en une longue bande de sable aride, où l’herbe ne pousse plus. Dans cet environnement, le chameau de Bactriane a pris ses aises. Il n’y a rien à dire sur le chameau de Bactriane, c’est un chameau, deux bosses donc, des poils en plus. La ballade d’une heure à dos de chameau ressemble de loin à une simple attraction pour touriste. De près ça l’est encore plus. Ça n’a aucun intérêt, mais faut avouer qu’on n’en a pas l’occasion tous les jours. Le chameau est un animal docile, stupide et absolument inoffensif qui s’immobilise dès qu’on lâche sa bride. D’où ma question : Les chameaux auraient détruit Erdene Zuu si ils avaient étaient au pouvoir à la place des soviétiques ? Bien sûr que non ! Les chameaux sont nuls en dynamite, c’est bien connu.
Ci-dessus, exemple de chameau de Bactriane non soviétique.
Tadaa ! J’ai réussi ma transition. Je vais donc écourter cette chronique en posant une dernière question à laquelle, il me semble, j’ai la réponse.Si l’histoire avait été un brin plus clémente, si la steppe n’était pas jonchée de cadavre de bouteille de vodka et si les mongols valorisaient et protégeaient leur patrimoine, que serait la Mongolie ?
Réponse: sûrement un des plus beau pays du monde.