2010
Mélissa Angelini
Maïla Gracia
Justine Xavier-Cochelin
Aya Tateishi
Charlotte Nguyen
Yuanyuan Zhou
Cette exposition réunit six jeunes artistes, à peine sortis de l’École d’Art. Ils ont été choisis parmi les étudiants de la cinquième et dernière année du cursus, qui aboutit à un diplôme national, le DNSEP. C’était il y a seulement quelques mois. Mais maintenant le diplôme est passé, il est passé «derrière». Aussi, entre le moment du choix des artistes et celui de l’exposition, quelque chose a basculé, une césure décisive s’est produite dont on ne pourra que plus tard mesurer l’effet. D’une certaine façon, cette exposition se situe directement dans l’ombre portée de cette césure, dont on ne connaît pas encore la portée. La forme qui lui a été donnée est particulière : il s’agit d’une certaine façon d’une exposition collective, puisque six artistes sont appelés à présenter leur travail. Mais les expositions collectives sont normalement des moments communs, où les différentes propositions cohabitent et se confrontent dans une totalité composée à l’intérieur de laquelle le spectateur est convié à circuler. Ce n’est pas le cas ici, puisque chaque artiste va exposer successivement et que cette exposition n’est collective qu’au sens où elle nous livre une série de propositions qui viennent à la suite l’une de l’autre, comme autant de chapitres d’une histoire qui cesse peut-être justement d’être une histoire commune, ou comme autant de regards, chacun valant par lui-même, par ce qui le constitue comme un point de vue singulier.
Les étudiants ont donc été choisis par un petit jury qui est venu plusieurs fois à l’école dans la seconde partie de l’année, rencontrer quelques uns des étudiants dans leur atelier, découvrir leur travail et en discuter avec eux. Soyons clair : ce jury n’avait pas pour fonction de dresser un quelconque classement parmi les étudiants, ou de sélectionner les éléments les plus représentatifs de ce qui se faisait.
D’une part, la question n’était pas de s’inscrire dans le processus pédagogique, mais plutôt de se mettre sans a priori dans une situation de rencontre et de laisser toute sa place au «coup de coeur». De plus, les logiques de travail sont différentes selon les étudiants, comme elles le sont entre les pratiques, les matières et les démarches. Et les rythmes du développement sont propres à chacun, sans compter que les circonstances les plus diverses viennent rendre tel ou tel travail plus propice à la rencontre selon les périodes. Il en résulte que tous les étudiants de la cinquième année n’ont pas été rencontrés par le jury, ce qui aurait demandé d’y consacrer beaucoup de temps et une toute autre organisation. Or, le jury était extérieur à l’école, il était mû par son propre mouvement, il n’avait la responsabilité d’aucune fonction de représentation sinon celle d’imaginer librement une exposition.
D’autre part, le visage d’une promotion ne donne qu’une vision très partielle et fragmentaire de ce qui se fait dans une école. Il change bien sûr chaque année et d’une façon bien plus profonde qu’on ne pourrait l’imaginer, parce qu’il manifeste une somme de parcours individuels avant que de traduire un projet pédagogique.
Cette année, la peinture se trouvait être la pratique dominante - il est donc logique qu’elle se retrouve à l’honneur parmi les artistes choisis par notre jury. Mais cela signifie aussi que cette exposition résulte d’une série de rencontres et que ce sont ces rencontres, chaque fois particulières, qui ont contribué au choix des artistes dont le travail est présenté à l’Atelier de Cézanne. Même si la plupart d’entre eux ont déjà exposé, le moins que l’on puisse dire est que présenter son travail à l’Atelier de Cézanne est un sacré bel endroit pour marquer par un geste ce moment symboliquement chargé du passage de l’état d’étudiant à celui d’artiste. C’est une chance et c’est aussi un pari. L’Atelier de Cézanne n’est pas n’importe quel lieu et si il n’est évidemment pas question de jouer la confrontation, ce qui serait prétentieux, arbitraire, dépourvu de signification, il n’en reste pas moins qu’il y a là quelque chose d’émouvant pour celui qui vient, au début de sa propre aventure, poser son petit caillou provisoire aux pieds du bâtiment que le vieux maître avait fait construire sur la fin de sa vie pour y travailler, dans ce jardin qui a su garder un petit air de sauvagerie espiègle. Et de fait, il ne s’agit vraiment pas ici de confrontation, mais d’ouverture, d’expérimentation, de respiration. De ce point de vue, le pari n’est pas seulement celui des artistes, c’est aussi et d’abord celui des responsables de l’Atelier de Cézanne, qui ouvrent un lieu logiquement appelé à participer d’une mise en valeur historique et patrimoniale à des propositions non seulement actuelles mais largement en devenir.
Il y a dans une exposition de ce genre quelque chose d’à la fois fragile et vigoureux : fragile, parce qu’il s’agit d’un travail certes constitué, mais encore attaché par des fils invisibles aux éléments qui forment son commencement, un travail qui met à chaque pas en place son vocabulaire, qui s’avance sur un territoire en cours d’invention, qui se découvre en même temps qu’il s’énonce. En tout cas, il s’agit d’un travail qui n’a pas encore pris la mesure des ruses multiples par lesquelles les apparences peuvent être sauvées ou risquées à bon escient, qui ne se préoccupe pas vraiment de stratégie. Et vigoureux, pour les mêmes raisons, mais regardées maintenant d’un autre point de vue, comme ce qui porte et manifeste l’énergie qui produit sa propre existence, comme ce qui est mû par son envie de faire avant que de l’être pour inscrire un territoire ou satisfaire une attente extérieure, entrer dans une connivence pressentie et jouer sur le clin d’oeil. Bref, ce qui se montre témoigne en même temps d’un regard et d’un élan et ce sont ce regard et cet élan qui en font d’abord la valeur. La beauté de la chose est qu’ici la faiblesse particulière ne peut pas être sauvée ou compensée par la présence des autres propositions, comme c’est souvent le cas dans les expositions collectives. Chacun y va à son tour, rejoue la donne à partir de zéro, reformule entièrement une proposition d’ensemble. Et comme l’espace imparti suppose un effet de densité et de concentration, comme tout est en situation d’être donné en une seule fois et d’un seul coup, il s’agit aussi d’un geste, d’une proposition au sens grammatical de l’énoncé qui se contient entièrement dans ses éléments nécessaires.
Jean Cristofol
Professeur à l’École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence









