Stratégies de l’esquive, encore une fois (ses variations et ses faux amis). J’ai envie d’insister sur la dimension active de l’esquive, sa dimension décidée et butée, provocatrice et politique (y compris quand c’est la seule voie qu’il reste, sur le fil, sur la crête, et qu’on ne saurait de toute façon rien faire d’autre - mais tout de même, il faut tenir sur cette crête, et endurer les vents contraires). On pourrait distinguer plusieurs formes d’esquive en amour, ou en tout cas : mettre à distance l’esquive qui ne serait qu’un repli lâche, une “bassesse” orgueilleuse (fuite en arrière). On a déjà écrit sur le “ghosting”, dont parle Claire Marin dans son ouvrage sur les ruptures : le ghosting est une rupture-disparition, où l’on abandonne l’être aimé silencieusement, sans avertissement et sans explication, en s’effaçant progressivement. Et en réalité : on abandonne peut-être moins de cette manière l’être aimé, que l’être aimant, l’être qui aime trop, ou qui dérange parce qu’il a pris trop au sérieux la déclaration d’amour. Dans un article fascinant que m’a envoyé ma collègue Caroline G. (”Par l’amour”), Hannah Arendt raconte une histoire qui permet de dessiner les contours de ces formes différentes d’esquive. Une femme (Rahel) aime un homme (Finckenstein - laissons tomber tous ses prénoms) qui a “voulu qu’elle l’aime”. Mais Finckenstein prend assez vite la fuite, malgré sa déclaration d’amour romantique fabriquée de “clichés” forcés et de “situations imaginaires”, déclaration que Rahel a investie sans compter (”S'il se rapproche d'elle, s'il l'aime, ce n'est que par hasard, car il ne la connaît pas. Il ne fait que lentement sa connaissance, et à mesure que cette connaissance croît, son amour décline”) :
“Difficile de dire s'il l'aime. Il est écrasé par les conséquences que son timide petit début d'amour a déclenchées en elle. Bien sûr, c'est lui qui a voulu qu'elle l'aime ; mais il n'a pas su ce qu'il voulait. Voilà qu'il se sent inexplicablement pris au filet. Il ne le prenait pas tellement au sérieux ; elle lui coupe n'importe quelle retraite, avec son amour. C'est ainsi qu'elle, la conquête, le conquiert lentement. « Je voulais l'aimer d'amour. » En présence de cette détermination, tout ce qu'il fait se change à l'improviste en dérobade ; aussi bien l'optimisme de son espoir que son sentiment d'être inférieur à elle. Son amour perd « son aiguillon » ; il ne peut se tenir à la hauteur de celui de Rahel, « il se détruit lui-même »”.
Plutôt que d’être à la hauteur de ce qu’il a déclenché et qui le dépasse, ou d’oser casser cet attachement trop intense, Finckenstein préfère attendre que les choses passent, qu’elles passent d’elles-mêmes (sans effort de sa part). Il prend la voie d’un abandon “lent et passif”. La réponse passionnée de Rahel consiste alors à forcer/déclencher une “rupture franche et nette” (elle cherche le “refus direct” en se refusant à lui). Autrement dit, elle cherche à endosser la responsabilité de la décision dont il est incapable. Mais elle n’obtient de lui, “ni la rupture, ni le lien définitif”. Elle provoque pourtant, cherche le réel, la blessure qui lui rendra sa pleine puissance d’agir. Mais il ne lui donne rien.
“Impossible de soutirer quelque action à Finckenstein. Elle s'éloigne de lui, le rejetant ainsi dans une solitude, telle qu'il n'est plus en mesure de rien décider, puisqu'il n'est plus rien. Elle-même lui retire l'asile sûr de son amour, après l'avoir arraché à celui de sa famille. Elle lui barre impitoyablement toutes les possibilités d'une fuite, fût-ce d'une fuite vers elle, et même la fuite imaginaire, avec elle, loin des hommes, puis finalement aussi la fuite dans l'instant présent, loin des « voix de l'avenir ». Elle se hâte d'évoquer ce qui ne fait encore que s'ébaucher, non par goût des chimères, mais parce qu'elle sait bien que tout cela se réalisera un jour, et qu'elle est avide de n'importe quelle réalité, fût-ce la plus cruelle”.
L’homme se retire sur la pointe des pieds. Il renonce plutôt qu’il ne rompt. Il dit ne pas comprendre le sens de la rupture. Cesse de lui écrire. La femme qui s’est livrée et exposée réclame la décision franche (”il aurait pu attirer à lui, une fois encore, ma vie entière, s'il l'avait voulu !”). Elle le repousse pour chercher sa vérité. Elle cherche à tenir parole (tout se passe essentiellement dans l’écriture, l’échange épistolaire).
« Tu m'as dit que mademoiselle von Berg t'aime. Il y faut de l'espoir... Je n'ai à y opposer rien qu'on puisse définir ; donc, je me tais. Si tu ressens, si tu distingues dans quelque profondeur de ton âme le désir, le dessein, la pensée de vouloir t'unir à elle, montre-le ; et fais-le tout de suite. C'est tout ce qu'il te reste à faire pour moi. Je t'en somme pour la dernière fois. Dans un an, ou deux, ou trois, ce serait bas et vil. Alors je me considérerais comme une femme sur laquelle aurait craché le destin ; et je ne me garantis plus moi-même ; ce qu'un homme devrait toujours pouvoir. Alors je ne serai plus personne. Sonde-toi, aie du courage ! Ne reste pas avec un pied sur une rive et un pied sur l'autre. Passe le gué. Je ne puis plus agir à ta place. Je ne l'ai pu qu'une seule fois... Ne prends pas tout cela pour une menace. Si tu connaissais mon âme ! Le calice que me tend mon Dieu, je veux seulement le boire jusqu'à la lie ; mais le prendre de moi-même, plus jamais ».