Prêche sur une maisonnée dont la clef de voûte s’élève
Épître aux Éphésiens 2,19-22.
Vous êtes de la maisonnée de Dieu, édifiés sur la fondation des apôtres et des prophètes, la pierre d’angle étant le Christ Jésus en qui toute la maisonnée assemblée s’élève en temple saint dans le Seigneur mais en qui vous êtes édifiés ensemble pour un lieu d’habitation de Dieu dans l’Esprit.
Prêche
Dieu a-t-il une maison ? Nous croyons en lui. Nous possédons une maison ; nous possédons la foi. Avoir la foi est une affirmation abstraite et malheureuse. Nous vivons et professons une appartenance, une relation avec Dieu que nous habillons d’images.
La Lettre aux Éphésiens nous en propose une : la maisonnée. Vivre dans la foi, c’est habiter une maison. Notre foi peut apparaître individuelle ; telle est la caricature du protestantisme : « moi et mon Dieu ». La relation personnelle est vitale tant qu’elle est le fondement d’une expérience de foi mais elle rejoint celle de la foi des autres.
Vous êtes de la maisonnée de Dieu – « οἰκεῖοι τοῦ θεοῦ » (19). Nous sommes habitants d’une même maison. Dieu est-il une maison ? Est-il le propriétaire d’une demeure ? Toujours est-il que nous habitons chez lui.
L’image est, bien entendu, tirée d’un contexte ; elle sert dans une communauté justement en proie aux tensions : il y a les juifs qui suivent Jésus et gardent leurs coutumes et habitudes familiales et les païens qui, eux, suivent le Christ sans passer par toutes les obligations de la loi. Chacun est membre de la maison, de manière distincte. L’image vise donc une réconciliation : chacun ne pense pas comme le voisin, n’a pas le même mode de vie mais est appelé à habiter à part entière. La maisonnée est un tout. Elle favorise une croissance de personnes diverses qui vivent leur foi en Dieu mais à partir d’expériences humaines bien différentes. Grande est la maison. Chacun a une famille déjà. Les liens du sang font que chacun a souci des siens dans la maisonnée – « μάλιστα τῶν οἰκείων » (Première épître à Timothée 5,8). À côté d’une maison de famille, est-il question d’en avoir une seconde ? Une de plus ? Pratiquer le bien de tous semble tout autant aller de soi mais Paul insiste sur « celui de la maisonnée de la foi » – « ἐργαζώμεθα τὸ ἀγαθὸν πρὸς πάντας, μάλιστα δὲ πρὸς τοὺς οἰκείους τῆς πίστεως » (Épître aux Galates 6,10). C’est la même maisonnée de foi que nous retrouvons dans l’Épître aux Éphésiens.
La maison est bâtie de pierres ; la maisonnée est bâtie de membres qui vivent ou sont appelés à vivre une même expérience de foi. Il n’y a pas de pierres pourtant. Il est question de fondation néanmoins. Celle-ci est constituée d’une double existence entre les apôtres et les prophètes – « ἐποικοδομηθέντες ἐπὶ τῷ θεμελίῳ τῶν ἀποστόλων καὶ προφητῶν » (20). Sont-ils membres aussi ? La fondation indique un socle de pierre commun alors que les apôtres renvoient à la parole de Jésus qui choisit ces derniers et les prophètes, à la parole de Dieu révélée dans l’ancienne alliance. Sola scriptura. Il s’agit d’une fondation unique de paroles de laquelle chacun se met à l’écoute et qui circulent dans la maisonnée. Comment peut-elle donc être unique ? La parole est choisie et se transmet en une même expérience de Dieu. Les habitants de la maisonnée la font leur et vivent leur foi dans l’écoute des apôtres et des prophètes. L’unité de la maisonnée manifeste la foi : nous habitons chez Dieu dont nous faisons l’expérience, confirmée par l’écoute de celle des autres avant nous et avec nous.
Nous devenons membres par ce que nous entendons. La maison se construit.
Dans une de ses lettres aux habitants de Corinthe, Paul parle encore de fondement d’une maison. Il explique qu’il posa le fondement selon la grâce de Dieu qui lui fut donnée afin que d’autres viennent bâtir – « Κατὰ τὴν χάριν τοῦ θεοῦ τὴν δοθεῖσάν μοι ὡς σοφὸς ἀρχιτέκτων θεμέλιον τέθεικα, ἄλλος δὲ ἐποικοδομεῖ ἕκαστος δὲ βλεπέτω πῶς ἐποικοδομεῖ » (Première épître aux Corinthiens 3,10). Il construit donc aussi ajoutant son expérience : son ministère rassemble et édifie des communautés, des maisonnées éparses de Dieu. Dans l’Épître aux Colossiens, il convient de marcher, enracinés tel un arbre et fondés telle une maison en Jésus-Christ – « ἐρριζωμένοι καὶ ἐποικοδομούμενοι ἐν αὐτῷ, καὶ βεβαιούμενοι ἐν τῇ πίστει, καθὼς ἐδιδάχθητε » (2,7). Le fondement de l’édifice de Dieu, n’est-il donc pas ici, dans le Christ ? Paul rappelle la spécificité de son ministère : il annonça le Christ là où aucun fondement ne fut établi – « οὕτω δὲ φιλοτιμούμενον εὐαγγελίζεσθαι, οὐχ ὅπου ὠνομάσθη Χριστός, ἵνα μὴ ἐπ’ ἀλλότριον θεμέλιον οἰκοδομῶ » (Épître aux Romains 15,20). Il insiste encore : Jésus est le fondement et nul ne peut en poser un autre que lui – « θεμέλιον γὰρ ἄλλον οὐδεὶς δύναται θεῖναι παρὰ τὸν κείμενον, ὅς ἐστιν Ἰησοῦς ὁ Χριστός » (Première épître aux Corinthiens 3,11).
Revenons à la maison d’Éphèse. Quelle parenté entretenons-nous avec les prophètes plus lointains ? Ils sont à l’origine de la parole de Dieu. Dans la maison, nous faisons la lecture des Écritures, de l’ancien avec les paroles des prophètes, d’un moins ancien avec la parole des apôtres dans les évangiles. L’unité de parole tient les deux testaments ; c’est le même Dieu qui s’engage envers l’homme. Il n’est perçu que par de telles expériences humaines dont il convient de recueillir le témoignage prophétique ou évangélique.
De quoi rendent-ils témoignage ? La maisonnée est une harmonie dont la pierre d’angle fait tomber. Quelle est cette histoire ? C’est encore un oracle de prophète, celui d’Ésaïe (28,16) : « Voici je vais, dans Sion, ériger une pierre de fondation, une pierre éprouvée, une clef de voûte, une pierre d’angle solidement fixée. Quiconque s’y appuiera ne sera pas réduit à fuir » – « Ἰδοὺ τίθημι ἐν Σιὼν λίθον ἀκρογωνιαῖον, ἐκλεκτόν ἔντιμον· καὶ ὁ πιστεύων ἐπ αὐτῷ οὐ μὴ καταισχυνθῇ » (Première épître de Pierre 2,6). La pierre qui sert de clef de voûte se loge donc en bas et fait culbuter. La maison s’écroule. La prophétie est bien à la fondation mais il lui faut une réinterprétation pour lui donner vie, pour que la maison ne soit pas qu’éboulis et désolation. La puissance de Dieu maintient ensemble toutes les parties de la maison qui, autrement, s’écroulerait en tas de ruines.
La maisonnée d’Éphèse dont nous sommes membres, elle, est bien debout et non pas seulement. L’objet de notre attention reste la pierre d’angle de la maison évoquée par Ésaïe. Est-elle en bas ou en haut ? Si elle était en bas, il y en aurait quatre, une à chaque coin. Or, il n’y en a qu’une. Cette unique partie de l’édifice nous fait lever le regard. Paul attire notre attention sur le plafond voûté de l’étrange habitation. Dieu s’engage envers l’homme en Jésus-Christ. Le Christ devient, non pas tant le fondement de l’édifice, mais le cœur de l’expérience, la clef de voûte. Solus Christus.
Dieu l’a ressuscité ; il le remit debout, vivant. Son existence est donc dans la gloire, dans les hauteurs. Ainsi, dans notre jeu d’images, il convient regarder un peu en l’air sur le plafond. Jésus-Christ nous couvre. Dans les hauteurs, il saisit tout ou tout est saisi par lui ; telle est la fonction de la pierre d’angle, de la clef de voûte – « ὄντος ἀκρογωνιαίου αὐτοῦ Ἰησοῦ Χριστοῦ » (20).
Les murs poussent et s’agrandissent puisque nous sommes de la maisonnée de Dieu et que nous entrons, ensemble, au fur et à mesure. La maison ne peut tenir ; Dieu en est l’architecte ; la foi qui pousse les murs est la marque de la maison, la raison d’être de notre présence ; notre perception de Dieu est qu’il fait tenir l’édifice. Il est l’architecte et le constructeur – « ἐξεδέχετο γὰρ τὴν τοὺς θεμελίους ἔχουσαν πόλιν, ἡς τεχνίτης καὶ δημιουργὸς ὁ θεός » (Épître aux Hébreux 11,10). Dieu est à l’œuvre. Sola gratia. La clef de voûte est là afin de provoquer une chute : sans la foi, nous nous retrouvons dehors culbutant sur un tas de pierres. Si nous l’enlevons, tout s’écroule. Jésus-Christ maîtrise la poussée en force des colonnes de nos différences ; alors que tout nous sépare, nous sommes en communion de la maisonnée de Dieu – « οἰκεῖοι τοῦ θεοῦ » (19).
Être de la maisonnée de Dieu n’est pas tant de former une maison que d’habiter en sa présence. Les murs qui poussent et s’écartent relèveraient de l’absurdité si l’image ne renvoyait qu’à une bâtisse en pierres ou en bois comme le premier temple à Jérusalem. S’il y a une poussée, il y a bien une croissance. Il y a donc une finalité à la maison. Avec la confusion entre membres et bâtisse, croît l’étrange demeure à la clef de voûte fixe et aux murs mouvants : toute la maisonnée assemblée s’élève en temple saint dans le Seigneur mais en qui nous sommes édifiés ensemble pour un lieu d’habitation de Dieu dans l’Esprit – « ἐν ᾧ πᾶσα ἡ οἰκοδομὴ συναρμολογουμένη αὔξει εἰς ναὸν ἅγιον ἐν Κυρίῳ » (21).
La bâtisse est donc extensible, une coque de noix qui grandit et grandit encore. Est-ce une coquille vide ? Le sanctuaire du temple de Jérusalem, le saint des saints, était vide. Ce qu’il y a de plus saint, c’est Dieu. Lui seul est saint. À Dieu seul, revient l’adoration. Il est donc matérialisé par un vide d’image et de son. Dieu est un vide pour nous. Seulement, Paul vient perturber le lieu d’adoration habituel. Nous sommes de la maisonnée fondée sur les apôtres et prophètes, fondée sur la parole prêchée. Chacun de nous, assemblés en communauté, investissons le lieu très saint et vide au point de nous y confondre ; il y a donc un son : celui de chacun de nous à l’écoute et en réponse à la parole de Dieu.
L’image, simple figure apparente de rhétorique, ouvre une porte sur l’adoration de Dieu. Dieu, où est-il dans ce vide chassé par notre présence en adoration ?
La foi est le désir de quitter la maison. Abraham quitte la sienne pour vivre sa foi. Tout quitter pour habiter chez Dieu ? Dieu, où habite-t-il ? Nous risquons de faire fausse route avec de telles questions sur ce qui est hors champ de notre expérience alors que c’est sur nous-mêmes que l’interrogation devrait porter : comment sommes-nous rentrés ? Sola fide. La foi en Dieu nous édifie telle une maison en construction dans l’Esprit – « ὑμῶν πίστει ἐποικοδομοῦντες ἑαυτοὺς, ἐν Πνεύματι Ἁγίω προσευχόμενοι » (Épître de Jude 20). La foi en Dieu est jetée en fondation inébranlable – « μὴ πάλιν θεμέλιον καταβαλλόμενοι μετανοίας ἀπὸ νεκρῶν ἔργων καὶ πίστεως ἐπὶ θεόν » (Épître aux Hébreux 6,1). Le fondement n’est donc pas le Christ mais bien ce que nous nous approprions de la parole des apôtres et prophètes qui disent l’œuvre de Dieu pour nous-mêmes.
Dieu, où habite-t-il si nous habitons chez lui ? Il n’a de maison nulle part ; nous nous retrouvons en errance. Mais nous sommes de sa maisonnée. « Tu les amèneras et les établiras sur la montagne de ton héritage, au séjour de résidence que tu as préparé pour ton habitation » (Exode 15,17). Nous sommes conduits par Dieu vers un lieu que nous ne saisissons pas. Est-ce une montagne à la manière du Sinaï ? Une maisonnée à la manière du cénacle ? Un temple à la manière de nos assemblées ? Dieu, où est-il ? Où et comment préparer son habitation ?
Nous ne savons que gémir dans la tente en attendant notre demeure céleste – « ἐν τούτῳ στενάζομεν τὸ οἰκητήριον ἡμῶν τὸ ἐξ οὐρανοῦ ἐπενδύσασθαι ἐπιποθοῦντες » (Seconde épître aux Corinthiens 5,2). La tente est de l’ordre du provisoire. Nous sommes pourtant de la maisonnée de Dieu. Si nous sommes une maison de pierres ou de bois, certes dont les murs se poussent pour accueillir chacun de nous au fur et à mesure, n’est-ce que pas plutôt sous une tente précisément que nous nous essayons à rencontrer Dieu ? Une tente à la clef de voûte en pierre.
Gémir de l’errance est une sorte de souffrance. L’Esprit gémit en nous en des sons ineffables ; il est le biais par lequel Dieu entre habiter chez nous. Il établit sa résidence dans la communauté des croyants rassemblés qui l’adorent. Peu importe la fragilité des gémissements de la tente ou du silence de la bâtisse qui devrait exploser sous le nombre. Dieu habite en nous – « ἐν ᾧ καὶ ὑμεῖς συνοικοδομεῖσθε εἰς κατοικητήριον τοῦ θεοῦ ἐν πνεύματι » (22). De nos gémissements d’errance, l’Esprit en fait un acte d’adoration si bien que chacun peut se réjouir car, ensemble, nous pouvons adorer Dieu dans la fragilité d’une maison de louange toujours provisoire et en devenir dans notre croissance.
Quand nous écoutons la parole de Dieu transmise par les prophètes et les apôtres, nous sommes de la maisonnée de Dieu. Nous poussons la clef de voûte, le Christ, vers Dieu. Notre élévation devient un lieu d’habitation de Dieu où il se fait adorer. Soli Deo gloria.
Le lieu saint, notre présence en ôte le caractère sacré ; il n’y a plus rien de sacré. Le saint des saints, le cœur du temple de Jérusalem, n’est plus vide ni sacré pour nous ; c’est nous-mêmes en acte d’adoration. Soli Deo gloria.
Amen.














