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La Clope, le Café, un Geste Social inhérent au tournage
Cette article, comme la plupart sur ce blog, est un corpus de constats : sa subjectivité se doit d'être prise avec objectivité. Par ailleurs, il est la possible base d'un travail théorique plus poussé, interviews et données scientifiques à l'appui (il y a des gens qui doivent rendre des devoirs, parfois).
Fumer, c'est mal : ça donne le cancer, une haleine de chiotte, et ça emmerde les non-fumeurs.
Mais la cigarette est un allié non négligeable lors d'un tournage de Cinéma. C'est d'ailleurs très cinématographique, cette clope au bec que pourrait arborer Godard ou Belmondo, et qui fût un renfort de poids durant la période de la Nouvelle Vague (tout ce beau monde a le cancer maintenant, du coup c'est plutôt mal vu de cloper à l'écran de nos jours, mais pour des raisons autres : à lire, ce genre de bêtises pas mal logiques).
L'on n'évoquera pas ici la cigarette au cinéma, mais celle du pré-film; celle que l'ingé-son grille avec le chef-machino en parlant de sa tante, juste avant de shooter un travelling ou un panoramique en contre-plongée.
Cette cigarette-là peut-être considérée comme un geste social, acteur inhérent dans la mise en place d'une ambiance sereine permettant une bonne communication entre les différents éléments composant le tournage d'une oeuvre cinématographique. Je m'explique.
L'idée est simple : si la cigarette divise, elle peut également joindre à loisir. La pause nicotine est pratiquement obligatoire sur un tournage : elle permet de prendre du recul, de légèrement se détendre, de faire le point sur le plan de travail. Les interactions sociales qui entrent en jeu semblent peut-être ridicules, mais ont leur rôle à jouer : on demandera du feu, voire carrément une cigarette pour les plus courageux. Il n'en faut pas plus pour qu'une conversation s'embraye : on discutera du cadre, de la prestance d'un acteur, d'une mauvaise lumière, de tout et n'importe quoi. S'ensuit un lien plus ou moins fort que l'on partage avec la personne : le jour suivant, on la saluera prestement entre deux prises; le jour d'après, ce sera une poignée de main; jusqu'au jour ou vous l'ajoutez sur Facebook, et où elle vous proposera possiblement du boulot. Le déclic est fait : la crainte palpable d'une destinée cancéreuse funeste vous a rapproché un temps, dont la durée et l'intensité dépendra de chacun des deux actants. Ce genre de relations doit être privilégié sur un plateau de tournage : non seulement elle détend et apaise une atmosphère inéluctablement électrique (j'ai déjà vu des amis faire des moues dont je ne les aurais jamais cru capables : un tournage stresse, énerve et impatiente au possible), mais elle permet aussi aux plus opportunistes de gratter quelques noms pour son carnet d'adresses perso, carnet qui reste essentiel pour creuser sa place dans le domaine du Cinéma et de l'Audiovisuel.
Mieux encore, la cigarette n'est que rarement source de conflit : on verra rarement un réalisateur engueuler son opérateur parce qu'il ne lui a pas filé une clope; à l'extrême, peut-être braillera-t-il sur le stagiaire, qui n'est pas allé lui chercher un paquet. De même, La tension négative que pourrait ressentir tel ingénieur à l'égard d'un autre s'éteint bien souvent d'un coup, ou du moins le temps de quelques minutes, à l'allumage d'une cigarette amicalement partagée.
Petit point noir cependant, conséquence directe de cette relation : cela peut pousser certains à commencer la cigarette, d'autres à reprendre. Le lien qui unit les fumeurs rejette également un peu les non-fumeurs, qui se sentent alors "obligés" de créer ce lien.
Heureusement, pour ceux que cela n'attire guère ("beurk c'est dégueu, j'ai du tabac dans la bouche et les doigts marrons !"), il reste LE CAFÉ.
Présentant à peu de choses près les mêmes caractéristiques que celle de la cigarette, il permet de renforcer d'autant plus le lien : en effet, quoi de plus normal que d'apprécier le type qui partira se geler les noix pour aller vous chercher une boisson chaude ! Il implique souvent une donnée financière (avec cette fameuse phrase : "non t'inquiètes, cette tournée-là est pour moi", donnant naissance à une réciprocité sourde et plus ou moins faussement désintéressée), et permet de mettre du baume aux coeurs et de la chaleur aux corps. On fait pas plus social.
Et, pour ceux qui ne fument pas et haïssent les boissons chaudes, il leur reste à paraître plus sympathique encore. Les fumeurs vaincront (mais moins longtemps).