Le Parc funèbre ; parcourant farouche le parc funèbre, les tombes crachant les mâchoires des crânes, nez en terre et croix abattues, la jeune fille échevelée avec peine garde sa raison. Les briques pleuvent, les murs crèvent. Est-ce l’heure de la repousse des chairs ? Pas encore. Pas encore. Une grande table est mise. Une grande table nue. Nue à quelques couteaux près, à quelques personnes près, lasses et préoccupées, assises côte côte, face au couvert insuffisant, côte à côte mais séparées par le précipice de ce qui n’est pas soi. Aucun pain ne leur est offert. Si la vie ne gagne rien, la mort ne prend personne. De quoi se plaindre ? Par terre, un homme gît, secoué de convulsions, mais personne ne fait attention. Un gibet aussi est dressé pour une exécution qui sûrement ne va pas tarder, mais personne ne fait attention. L’un, la tête affalée sur la table, crayonne les formules mathématiques de l’horoscope d’un prince qu’il croit qu’il va connaître, l’autre se taillade de coups de couteau le poignet qu’il accuse opiniâtrement de l’avoir trahi. Mais personne ne fait attention. Chacun à son affaire, chacun tout seul à la dérive, à la grande table longue du Parc funèbre sur l’Esplanade du château désert. Henri Michaux, La Vie dans les plis, Gallimard, 1972












