Hajeb - Morocco
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higher and higher by hajeb
Projet de "TGV EL Hajeb – Azrou – Ain Leuh"
A son excellence le gouverneur d’EL Hajeb,
A vous qui distribuez généreusement des agréments de taxis et d’autocars tous azimuts aux plus démunis, aux victimes de la guerre et même aux faux résistants, je vous prie de bien vouloir prendre en considération ma requête même si elle vous paraît aux premiers abords un peu étrange, loufoque et délirante. Je vous vois d’ici pouffer de rire derrière votre beau bureau, c’est normal et je vous comprends bien, un TGV sur le plateau d’Itto, rodant comme un anaconda parmi les singes de l’Atlas, c’est un peu fort, je vous l’accorde et pourtant, mon projet est réalisable, fort comme le Rocher d’Azrou qui surplombe la vallée de Tigrigra. Pendant que les ingénieurs se creusent furieusement les méninges pour évacuer toutes les difficultés qui pourraient entraver ce projet gigantesque aux retombées économiques faramineuses, j’espère avoir l’honneur d’être reçu par votre excellente pour vous prouver que l’auteur de cette lettre divague pas trop. Pendant que les topographes installent le poste de commandement du côté de Tizioudad, j’en profiterai, si vos administrés ne vous emmerdent pas trop, pour vous parler de l’histoire de cette région que je connais assez bien avant de passer, naturellement aux choses sérieuses.
Je vous parlerai avec une dose de nostalgie de l’histoire d’un vaste domaine des terres rouges de Ain-Sehend qui appartenaient à mon père Akka au cas où un promoteur sans foi ni loi s’amuserait à élever des gratte-ciels sur l’ossuaire de l’injustice, j’aurais bien des choses à vous raconter, la grande caserne de Batelachour, d’où partaient les Goumiers pour libérer notre amie la France, de leurs épouses qui s’ennuyaient à mourir quand les guerriers étaient au front et qui accueillaient les bergers pour leur frotter le dos. Je me souviens entre autres d’un grand lac, disparu aujourd’hui, d’un lac aussi grand que le Lac Titicaca où broutaient des bœufs sauvages, c’était juste au-dessus de l’ancien champ-de-tir mais je ne pourrai pas vous affirmer s’il y avait à l’époque des zebus, des hippopotames et des crocodiles sur ses rives, tellement la végétation était haute et luxuriante.
Quand nous mettrons les choses au clair, nous parlerons des milliards que notre TGV ne manquera pas de semer sur son passage et qui seront consacrés à des projets socio-économiques et culturels et donc nous confierons la gestion, non pas à nos fonctionnaires qui ont tendance, parfois à se sucrer un peu trop quitte à se choper le diabète mais à « l’association TGV EL Hajeb – Azrou – Ain Leuh » dont vous serez le président et moi votre humble serviteur, le secrétaire général et gare aux prédateurs et à ceux qui oseraient jouer aux acrobates. Certes, nous serons grabataires le jour où notre protégé foncera jusqu’aux falaises de Toumliline mais nous serons toujours là pour le bichonner.
Les bergers et les chômeurs du plateau d’Itto, quand ils apprendront notre présence sur les lieux, nous feront une haie d’honneur en guise de reconnaissance. Nous bâtirons une école d’élevage au voisinage de Tizioudal pour apprendre aux éleveurs à mieux prendre soin de leur bétail au lieu de forcer les braves bêtes à jeuner une bonne partie de l’année, aux cultivateurs-bricoleurs à dégager la pierraille pour que le blé du Saint Coran et de la Bible nourrisse les pauvres de ce bas-monde. A ceux qui grelottent pendant l’hiver, quand la neige les enveloppe de son manteau blanc, on leur dira, avec l’aide de notre association TGV de s’adresser à la Reine Itto pour les réchauffer avec ses vapeurs qui jailliront du fond de la terre.
Plus loin, avant Akbet Zbib, une école pour l’élevage des abeilles naitra sur les hauteurs à l’abri des vents vagabonds. On y apprendra aux jeunes l’amour des abeilles, à produire le meilleur miel du monde comme celui de la Grèce Antique. Un miel unique et aphrodisiaque à partir du thym et des fleurs du chardon bleu. La manne de notre association TGV inondera toute la région pour semer les grains fertiles de l’avenir. A Azrou on demandera au Caïd d’arrêter l’agonie de la plaine de Tigrigra, la pleine où les européens produisaient jadis les plus belles pommes et cerises du Maroc. On n’aura pas besoin de manifester devant le bureau du Caïd pour lui demander d’arrêter la mort de la veine d’Azrou, pas besoin de brandir des banderoles selon la mode de ceux qui veulent semer la merde dans ce beau pays qui est le nôtre. On lui dira qu’on est là pour sauver ce qui reste à sauver Azrou grâce à notre association TGV.
Un autre projet verra le jour dans la région, la création du plus grand institut forestier d’Afrique à Toumliline qui donnera naissance à des millions et des millions de plants, de jeunes cèdres pour ressusciter la plus grande cédraie de la planète. Les jeunes cèdres serviront de muraille à l’avancée du désert, les singes et les panthères reviendront de leur long exil et pourquoi pas les lions de l’Atlas s’ils ont la nostalgie du pays, il leur suffirait de franchir savanes et déserts pour revenir au pays natal et ils en profiteront au passage pour dévorer les « bousaghiouls » et les terroristes à qui on ne cesse de bourrer le crâne.
Le jour de l’inauguration de notre TGV, nous serons tous les deux au premier rang, du moins, j’espère et si nous passons l’arme à gauche, d’ici là, nos âmes escorteront le train du futur au-delà des montagnes de l’Atlas. Nous serons bien sûr aux premiers rangs le jour où le train s’ébranlera sur ses rails luisants en direction d’Azrou, nous snoberons les festivités organisées par les opportunistes pour prendre l’hélicoptère afin de devancer le train qui à coup sûr aura quelques problèmes à franchir les barrières de l’altitude et s’il piétine, on descendra pour le pousser jusqu’à Ain-Leuh.
A Azrou, nous respecterons le même plan de vol, éviter les emmerdeurs de tous bords, juste une petite halte pour faire plaisir à la foule avant de foncer à travers les airs vers Ain Leuh en survolant falaises et forêts. Le TGV a beau être le plus rapide train du monde, l’altitude ne manquera pas de freiner ses élans fougueux, nous en profiterons pour respirer l’air pur des hauteurs d’Ajabou, écouter les sonates de ses cascades et quand les vivas de la foule deviendront assourdissants, quand le TGV atteindra sa destination finale, nous reprendront l’hélicoptère pour faire escale sur le plateau d’Itto, sur les bords des volcans.
Notre surprise, sur le plateau sera grande quand on nous invitera à dévoiler la stèle en marbre à la mémoire du gouverneur et du père du projet TGV EL-Hajeb – Azrou – Ain-Leuh.
Said BILALI
Saïd BILALI est né en 1941, entre El Hajeb et Azrou, dans le Moyen-Atlas Marocain. Lauréat de Saint-Cyr, il fut un officier de carrière, devenu aujourd’hui apiculteur dans la région de Kenitra.
Il est l’auteur de :
Entre le baume et la blessure, Éditions Okad 2005.
Parcelle de vie, Éditions Marsam 2008