LA SAINT-MICHELOISE PALIMPSESTE
Par Stanislas Razal (photo © Corina Airinei)
Chahuts a confié à l’auteur Hubert Chaperon le soin de porter son regard sur les mutations du quartier. Cette chronique en est un des jalons.
Pratiquer des lieux, c’est, de fait, leur donner un sens. On en a tous l’expérience. Comme en peinture, la superposition des couches de vécu produit une sensation complexe et profonde qui construit une appartenance à un territoire. Les mots qu’il nous inspire, c’est la première surface d’expression de la parole civique. Dire son territoire est à la conscience politique ce que le premier pas est à la marche. À l’angle de la rue Permentade et de la rue des Menuts, attention travaux ! Tout un gros immeuble, après avoir été un lycée de filles, puis un squat, sera bientôt transformé en résidence de jeunes travailleurs et d’anciens combattants migrants. Ici se joue encore une mutation qui est le pendant intime de la mutation de l’espace public. On passe une porte de fer, de ces portes qui, une fois franchies, vous basculent dans un voyage qu’on croirait concocté par un Lewis Caroll trash. Après un tunnel sombre, on est dans une cour de récré un peu défraîchie où trône un platane qui sourit... Il en a vu d’autres !
L’immeuble a été visité, ces derniers temps, par quelques explorateurs artistes qui l’ont lu comme on lit un livre, avant que les travaux effacent les traces. Normal, il y en a dans ce quartier qui tâtent des arts de la parole et savent faire parler les murs... Ici, celle qui raconte l’histoire n’a pas attendu Lewis Caroll pour se faire son film. Alice Caroline débarque là, et n’hésite pas une seconde à suivre le premier lapin qui passe... Stupéfaite, emportée, la gorge nouée, la boule dans le ventre, le sanglot pas loin, elle arpente l’endroit, ne cesse de s’y jeter encore et encore, sans arriver à quitter les images qu’elle dévore à chaque visite ; une longue lecture commence, des mois durant, elle lit le lieu et l’écrit, c’est la même chose... Elle lit les signes des destins successifs de l’endroit et y trouve le sien, de destin... Elle feuillette les pages et aime les âmes errantes qui y séjournent encore. Elle aime les personnages, tombe un peu amoureuse des garçons solitaires qui y ont vécu, y ont laissé des écrits sur les murs. Elle explore un temps déplié, un passé proche, si proche, qu’il ressemble presque à un présent à la gueule patinée. Labyrinthe où un fil rouge nous perd. Des matelas d’amour et de défonce, des mots, des coinstauds bizarres, des chambres de solitaires, des cages d’escalier en coeur, des tours de gué, un chaos regardé par une qui l’a échappé belle. Les travaux vont bientôt commencer. Une nouvelle couche de peinture va recouvrir les anciennes traces. Le lieu va entrer dans son futur.














