Méditer et libérer son karma
Publié le 08/07/2020 - Entretiens
Qu’est-ce que méditer ? Qu’est-ce que le karma ? En quoi ces deux notions venues d’Orient sont-elles liées ? Marc de Smedt revient sur ces fondamentaux du bouddhisme qui imprègnent aujourd’hui l’Occident.
Alors qu’elle a pris place dans bien des champs de notre vie, avec des vertus antistress avérées, la méditation offre avant tout une voie d’éveil de la conscience, toutes traditions confondues. La méditation, précieux chemin de libération du karma, pourrait modifier en profondeur notre façon de vivre et de penser, sur les plans individuel et collectif. Rencontre avec Marc de Smedt, auteur et pionnier dans le domaine de la spiritualité, qui nous invite à repenser notre rapport à la liberté et à la responsabilité.
Le karma est un mot passé dans le langage courant. On parle de bon ou mauvais karma. Pouvez-vous nous en donner une définition précise, selon la tradition orientale ?
Le mot vient du sanscrit karman provenant de la racine kr-, qui signifie « agir, faire», et qui est à la base du latin creare et du français « créer». Dans l’hindouisme, il définit donc nos actes et actions. Concept lui aussi central dans la tradition bouddhiste, le karma est constitué de nos intentions et des traces que laissent tous les mécanismes et les rouages que notre être projette dans le monde. Nous arrivons avec un karma généalogique, nous acquérons un karma familial et d’éducation, nous créons le karma de notre réalité actuelle… À chaque instant, nous suscitons du karma. C’est une des forces motrices de notre existence dans l’Univers. Dès lors que le souffle nous est donné, en avançant dans la vie, nous créons du karma, positif ou négatif…
Quel est le lien entre le karma et la méditation ?
Chacune de nos intentions nous place dans un mouvement perpétuel : le samsara. C’est ainsi que nous créons de la destinée, et du karma. Il faut bien avouer que nous courons sans cesse après des buts multiples. La méditation est l’arrêt de ce mouvement. En méditant, nous cessons d’être acteur de tout ce qui nous agite pour regarder à l’intérieur de nous. Le film de notre karma est composé de tout notre vécu, que ce soient nos amours, nos soucis bancaires, de travail, familiaux ou de santé, tout comme par l’imprégnation émotionnelle du visionnage des infos ou de séries télé… Dans la méditation, nous cessons de nous identifier à tout cela, pour prendre la place du spectateur (et non plus de l’acteur) de notre propre univers. C’est à cet endroit que se joue le lien entre les deux. En devenant témoin, nous nous détachons de notre propre karma qui occupe tout le champ de notre conscience.
Au lieu d’être agi par celui-ci, nous prenons une distance, nous pouvons alors le « maîtriser». Le mental est le reflet de notre karma et donc nous domptons ce cheval ou singe fou, comme l’appellent les Orientaux. La méditation va agir à différents niveaux : d’une part comme un thermostat, elle permet de régler la température émotionnelle en cas de surchauffe et d’exaltation ou en cas de baisse de tonus et donc d’une forme ou une autre de fatigue et de dépression. D’autre part, comme un révélateur, en nous plaçant devant le miroir de notre être. Le reflet agité que nous contemplons dans le miroir intérieur, cette projection que nous voyons, c’est nous, et à la fois ça ne l’est pas. Mon maître zen, Taisen Deshimaru, disait qu’en méditation, le grand ego, le meilleur de nous-mêmes qui recherche calme et sagesse, regarde le petit ego, notre moi karmique, futile, agité, préoccupé, mesquin, violent, malheureux…
Vous dites que la notion de liberté est au cœur de la pratique. De quoi avons-nous à nous libérer ?
Nous avons justement à nous libérer des chaînes que nous forgeons par nos comportements, donc de l’emprise de notre karma et surtout des nœuds que cela forme dans notre être psychosomatique. La libération est intérieure, bien sûr. Chaque jour, chaque instant nous sommes différents ; nos cellules, notre perception des événements, nos pensées sont différentes… La méditation nous fait prendre conscience que nous pouvons être neufs à chaque instant.
Ce maître zen, Taisen Deshimaru, disait aussi : « La méditation coupe le karma. » Comment est-ce possible ?
Nous ne sortons pas d’un temps de méditation tels que nous y sommes entrés. Il utilisait une image: la vie est faite d’une série de points, ceux où nous sommes conscients, séparés entre eux par tous les espaces de non-conscience. Plus les points de conscience vont se rapprocher, plus nous créerons une ligne de vie forte. La méditation va jouer ce rôle avec succès. De la répétition de nos pratiques et de nos prises de conscience va émerger une constante libération.
Quelle est la part de la conscience dans cette libération ?
La conscience est la clé qui ouvre la porte de notre prison. La conscience se confond avec notre présence au monde. Prenons la métaphore orientale de la montagne. En méditation, vous êtes cette montagne. Il y a les nuages, plus ou moins nombreux, de nos diverses préoccupations et angoisses, et aussi le vent de notre souffle. Peu importe que vous soyez dans le brouillard, la conscience est le ciel infiniment bleu, qui se situe au-delà de tout ça et auquel vous accédez avec la respiration consciente, ce vent qui pousse les nuages. Vous n’êtes pas que vos émotions et vos fantasmes… Vous êtes ce ciel bleu, la vastitude de la conscience. Sans conscience, nous sommes enfermés dans nos identifications, nous sommes prisonniers de l’inconscient et de notre karma.
La méditation peut-elle avoir des effets transgénérationnels ? En d’autres termes, peut-on guérir notre arbre ?
Deshimaru répondait que cela peut se produire, mais que ce n’est pas l’effet recherché. La méditation doit se pratiquer sans but ni esprit de profit, avec concentration, attention, et esprit de bienveillance. Alors bien sûr, notre méditation influence le monde entier. Le Bouddha disait : « Quand je me mets en posture méditative, immobile ou en mouvement, mon visage, mon être, sont empreints de bienveillance envers tout ce qui existe, animé ou inanimé » ! Donc aussi bien ma famille et mes amis, mes ancêtres, l’humanité, toute la nature, les pierres, le Cosmos… La méditation agit par cercles concentriques, et à ce titre, elle agit également sur notre lignée et nos proches.
Y a-t-il des formes spécifiques de méditation pour favoriser cette libération karmique ?
Nous sommes tous différents, chacun de nous est unique, écho de l’unicité du divin. Chacun doit trouver ses formes : assise, yoga, marche, qi gong, prières, musique, chant, peinture, lecture… Tout peut être méditation, il nous faut trouver des moyens habiles pour développer l’ouverture de la conscience. Peu importe la forme, c’est la démarche qui compte… la décision de changer quelque chose en soi est un bon début. Il y a autant de chemins initiatiques que d’êtres humains. Chercher par soi-même est une démarche saine, c’est le processus de la conscience qui devient consciente… Ne plus être dépendant de dogmes est déjà une étape de libération.
Au final, quelle serait notre destination ultime dans cette libération : l’éveil ou réinventer notre vie, comme vous le proposez dans votre introduction en citant Jodorowsky ?
Les deux vont de pair : l’éveil est le fait de réinventer sa vie sans cesse. Deshimaru disait : « Votre méditation doit être fraîche, alors votre vie le deviendra. » Fraîche signifie renouvelée, toujours neuve… Il y a une confusion autour de l’éveil en Occident. L’éveil est espéré comme une illumination, un moment ultime, un feu d’artifice, une bascule définitive dans un état suprême. C’est un leurre. En réalité, nous pourrions passer par des états d’éveil constants, c’est à nous de nous donner les moyens de créer ces moments… Par exemple, en créant un renouvellement permanent de ce flux de conscience en nous.
Vous citez le Bouddha : « Après enquête, ne croyez que ce que vous avez expérimenté, et qui vous semble raisonnable, ce qui est bon pour vous et pour les autres. Soyez à vous-mêmes votre propre lumière ! » Concernant cette libération du karma, avez-vous une expérience à partager ?
Prenons la situation que nous venons de vivre, celle du confinement, qui nous place à la fois dans une expérience karmique collective et individuelle. Collectivement, nous sommes tous impactés, quelle que soit notre situation, tous nos repères sont chamboulés. Le poids psychique est là, bien réel, pour moi, pour vous, comme pour nous tous. La méditation et la respiration vont peu à peu desserrer cette sensation qui occulte le champ de la conscience ; la baudruche de l’anxiété va se dégonfler… La clarté réapparaît. Méditer me permet de vivre en conscience cette libération du karma individuel et collectif. Concrètement : petit à petit je me redresse, je respire profondément. La situation et la charge karmique ne disparaissent pas, elles cessent de prendre une importance démesurée. Un espace intérieur s’ouvre. La méditation ne change pas la situation, mais ma posture face à la situation…
La libération ne se fait pas sans obstacles à dépasser, selon vous ? Parlez-nous des samskâras, ces vieilles imprégnations que nous avons à surmonter.
Swami Sivananda dit : « Lorsque l’aspirant s’impose une sévère discipline spirituelle, qu’il fait une intense sâdhanâ (pratique spirituelle), en vue d’éliminer les vieilles impressions subconscientes (samskâras), celles-ci s’efforcent de survivre et l’attaquent avec une force redoublée. » Rappelons que le karma est aussi la résultante de toutes les impressions du passé, que l’on appelle le samskâra : notre bagage héréditaire, notre karma familial, tous les écueils fantasmatiques et nos peurs dont il faut se libérer… Comme le mystique et philosophe Georges Gurdjieff le disait : « La voie de l’éveil est un travail ! » Et Deshimaru le répétait : « Sans cesse, l’effort est nécessaire ! » Il faut s’y mettre, se donner les moyens, c’est une forme de combat. La paix intérieure préexiste bien sûr, mais il faut traverser la forêt sombre, affronter nos obscurités, nos défauts, nos faiblesses, pour grandir intérieurement. Swami Sivananda disait aussi : « Les vieilles imprégnations mentales s’actualisent dès que l’occasion se présente. Que l’aspirant ne se décourage pas, elles perdront leur force avec le temps et finiront par disparaître. »
Pouvez-vous nous rappeler le lien entre samsara, karma et méditation ? Est-ce le but ultime de notre existence de faire cesser le cycle de l’incarnation ?
Le samsara définit l’errance. Nous sommes des êtres errants, qui cherchent, toujours en quête. Le samsara est le cycle des existences conditionnées aussi bien par notre ignorance, nos passions, nos illusions, etc. Le karma crée en quelque sorte le samsara, et la méditation nous aide à sortir de ce cycle. Je ne sais pas du tout ce qui va se passer après la mort, mais j’aime beaucoup ce propos du dalaï-lama sur le concept de vie antérieure. « La vie antérieure, c’est ce que j’ai vécu tout à l’heure, ou hier… » C’est en fait tout ce qui s’est passé avant. Quand on dit qu’il faut sortir du cycle des réincarnations, cela veut dire qu’il faut savoir retrouver la fraîcheur de l’instant présent. Sortir de l’ignorance et de tout ce qui nous habite, douleurs, passions, difficultés, toutes les illusions… L’enseignant spirituel Arnaud Desjardins et le maître bouddhiste Taisen Deshimaru s’accordaient sur ce point : tous les gens rêvent du supranormal, or nous devrions apprendre à être d’abord normaux, pleinement là, avec simplicité et clarté…
— Catherine Maillard













