On m’a prêté ça et c’était une bonne idée.
C’est un roman extrêmement astucieux, remarquablement construit. C’est à ce point virtuose que, les 6 chapitres qui le composent peuvent être lus dans l’ordre que l’on veut. En effet, ils couvrent des événements qui s’étalent sur la même période et concernent à peu près les mêmes personnages, sauf que le focus se fait sur tel ou tel, avec le protagoniste de l’un qui devient très secondaire dans l’autre, le tout composant un puzzle complexe qui s’assemble une fois l’ensemble lu. Je suppose que si je l’avais lu dans un autre ordre, je n’aurais pas perçu exactement les mêmes choses, que je n’aurais pas eu mes « révélations » au même moment, ça doit être marrant à expérimenter.
L’autre chose notable c’est que d’un chapitre à l’autre, on change de genre, voire de style. On a tour à tour une confidence épistolaire, une enquête avec retranscription d’interviews et bout de journaux intimes, un récit genre polar des bas-fonds, une chronique d’une vie bien loupée…
La construction et l’unité du roman est ancrée dans un lieu, Ironopolis, une ville ouvrière pauvre fictive d’Angleterre qui est vouée à la destruction (et à une reconstruction débarrassée des pauvres plus ou moins relogés à la va comme je te pousse). Quelques fils conducteurs aussi, par exemple cette créature angoissante et familière qui habite les profondeurs de la cité, qui obsède les habitants, leur parle, nourrit leurs craintes ou leurs fantasmes. Un imaginaire angoissé, un substrat commun aux âmes tourmentées qui peuplent les rues alentours, et qui inspire les plus artistes de ce petit monde composite. Ou la présence des chansons de Kate Bush, importante d’une façon ou d’une autre pour de nombreux personnages (j’ai apprécié cet hommage de bon goût).
L’auteur a à cœur de montrer le désastre de la politique tatcherienne, qui laisse les pauvres agoniser dans leur misère, et échoue totalement en matière de logement. Un peu comme Zola, Glen James Brown nous suggère un peu que chacun est le produit de son milieu ; peut-être même celui de sa rue. Mais il a le bon goût de surprendre malgré tout avec des personnages complexes et qui révèlent progressivement leurs facettes les plus intéressantes. Le propos est globalement sombre ; dans ce lieu délaissé et voué à l’oubli, les perspectives ne sont guère réjouissantes, les destins ne sont pas folichons. Alors on danse, ou on s’invente des lubies destructrices, ou les deux. Le roman accuse clairement le gouvernement britannique de laisser sombrer les gens mal lotis (au sens propre).
En somme, l’auteur est assez impressionnant dans sa construction virtuose et sa capacité à créer un monde cohérent à la fois réaliste et teinté de fantastique, et à construire une critique politique acérée et radicale.
L’auteur est jeune, c’est son premier livre, c’est un tour de force. Son deuxième roman a l’air tout aussi brillant et original.


















