1 - L’inconnue d’Isdal
Lorsque le 29 novembre 1970 deux fillettes et leur père découvrent le corps calciné d’une femme dans les sentiers escarpés de la vallée d’Isdalen, non loin de Bergen, toute la Norvège est sous le choc.
La découverte - La femme, cachée entre des rochers, est nue, recroquevillée et les poings crispés dans une position de boxeur, caractéristique des personnes immolées par le feu. “L’odeur nous prend à la gorge”, décrit Carl Havor Aas, juriste à la police de Bergen. Elle est entourée de ses affaires personnelles - un sac à main, des vêtements déchirés, une paire de bottes en caoutchouc bleues, un parapluie, deux bouteilles d’eau fondues, une autre de “Kloster Liqueur” à moitié bue, une pochette plastifiée et une cuillère en argent. À leur arrivée, un premier détail intrigue les enquêteurs : les étiquettes des vêtements et des bouteilles ont été soigneusement retirées. Le cou de la victime comporte une ecchymose, et du pétrole est décelé sous le corps. La peau poncée sous les doigts ne permet pas d’obtenir ses empreintes. La piste de l’homicide paraît alors évidente. Seulement, lors de l’autopsie, environ cinquante pilules de Gardénal - un antidépresseur, aussi utilisé contre certaines formes d’épilepsies - sont retrouvées dans son système digestif, apparemment ingérées à des moments différents. Quelques jours après la découverte macabre, deux valises appartenant à la victime sont retrouvées dans la gare de Bergen. Elles renferment une perruque, des lunettes de soleil, des lunettes sans correction et d’autres cuillères en argent, une ordonnance dont la date et le nom du médecin ont été grattés, deux bouteilles de cosmétiques dont les étiquettes ont été arrachées, 500 deutschemarks et 130 couronnes norvégiennes dissimulés dans une doublure. “Tout a disparu, même les marques du peigne et de la brosse à cheveux.”, affirme Tormod Bønes, l’un des enquêteurs. Enfin, un bloc-notes comportant le nom de plusieurs gares sur la ligne de Bergen, et un code. Seule affaire dont la référence n’a pas été supprimée : un sac du magasin de chaussures “Oscar Rørtvedt” de la ville de Stavanger. Lorsque les enquêteurs se rendent sur les lieux, le fils du gérant se souvient bien de cette femme venue acheter des bottes bleues trois semaines plus tôt. Il en fait une description détaillée : taille moyenne, cheveux longs et foncés, yeux brun foncé, visage rond, aux courbes légèrement marquées, presque potelées, et... aux jolies jambes. Un portrait-robot est alors constitué. On retrouve peu après sa trace dans un hôtel à quelques pas de là, où elle a dormi sous le nom de Finella Lorck, de nationalité belge. Ce qui s’est avéré être une fausse identité. Coup dur pour les policiers qui voient la résolution de l’enquête leur échapper.
Le parcours - Le décryptage du code retrouvé dans le bloc-notes est confié à Tor Martin Røhr Andresen. L’homme réussit à faire coïncider le message avec des lieux que la femme a visités en Norvège. Lorsque les enquêteurs se rendent dans les différents hôtels à proximité, ils découvrent que l’inconnue s’est enregistrée sous de multiples noms et autant d’origines que de passeports. Elle aurait voyagé de cette façon à travers l’Europe. Geneviève Lancier, Claudia Tielt, Vera Schlosseneck, Claudia Nielsen, Alexia Zarna-Merchez, Vera Jarle, Elizabeth Leenhouwfr et... Finella Lorch. Des témoins rapportent qu’elle avait parfois demandé à changer de chambre dans un même hôtel, pour en obtenir une sans balcon ou vis-à-vis. L’un d’eux l’aurait entendue dire à un homme dans le hall d’un hôtel “Ich komme bald” (“J’arrive.”), un autre encore l’aurait vue fumer des cigarettes françaises et entendue parler français. Elle était apparemment recherchée par la police qui la décrivait comme étant une “dame belge parlant anglais”. Le 3 octobre, elle aurait dîné avec un photographe italien à l’hôtel Alexandra, à Loen. L’homme est interrogé ; il certifie aux enquêteurs que la femme venait d’une petite ville d’Afrique du Sud et n’était que de passage en Norvège pour visiter le pays. Un avis de recherche est lancé par Interpol en Europe, Afrique et Proche-Orient : « Environ 25-30 ans. Taille 164 cm, mince avec des hanches larges. Longs cheveux brun-noir, petit visage rond, yeux bruns, petites oreilles. Les dents présentaient de nombreuses réparations, plusieurs des molaires avaient des couronnes d'or, et le travail dentaire est d'un genre pratiqué en Extrême-Orient, en Europe centrale ou méridionale et en Amérique du Sud. Quatorze des dents sont partiellement ou complètement réparées. Il y a une séparation marquée entre les deux dents avant supérieures. »
Les dernières pistes - Lorsqu’elle quitte la chambre 407 de son dernier hôtel qu’elle règle en espèces, elle semble sur ses gardes et monte dans un taxi. Pour aller où, ensuite ? Le chauffeur qui la mena du bâtiment à la gare ne fut jamais retrouvé. Les policiers ne sont pas parvenus à poser un nom sur cette inconnue. Les questions restent en suspens : pourquoi tant d’identités ? Pourquoi tant de déplacements ? Pourquoi tant d’indices dissimulés ? Pourquoi tant de méfiance ? L’inconnue était-elle en fuite ? Meurtre ou suicide ? Certains pensent que le contexte de Guerre Froide y fut pour quelque chose et vont jusqu’à supposer qu’elle était liée à une mission d’espionnage. D’abord suspectée d'opérer pour les services secrets soviétiques, cette piste fut écartée suite aux précisions d’Alexander Vassiliev (lui-même ancien agent du KGB) qui affirma que l’utilisation de nombreux passeports ne font pas partie de leurs méthodes, à la différence de celles du Mossad - agence de renseignements israélienne. Cette piste n’a, elle non plus, jamais été confirmée. Cependant, les dossiers déclassifiés de la défense nationale norvégienne rapportent que plusieurs des déplacements de l'inconnue coïncident avec des essais, à l'époque top-secrets, des missiles norvégiens Péguin, et des témoins l’auraient vue en pleine observation autour de sites sensibles.
Une affaire bouclée ? - La police a retenu le suicide par ingestion de médicaments, ce qui a soulevé des soupçons quant à l’implication de la police elle-même dans cette affaire. L'inconnue de l'Isdal fut enterrée le 5 février 1971 au cimetière de Møllendal à Bergen, dans une tombe anonyme, suivant une cérémonie catholique. À noter qu’enfant, elle se serait échappée d’Allemagne avec ses parents à la montée du nazisme, laissant supposer qu’elle était juive ou tsigane. L’affaire reste médiatisée en Norvège, et certaines pistes semblent ne pas avoir été exploitées. Comme un témoignage - tardif - en 2002. Le 24 novembre 1970, un randonneur aurait aperçu une femme d’apparence étrangère, dont les vêtements élégants n’étaient pas conformes à une promenade en montagne. Elle était apeurée et suivie par deux hommes habillés en noir. Ce témoin potentiel a immédiatement reconnu le portrait-robot. L’un des policiers de l’époque lui aurait répondu “Oubliez-la, elle a été tuée. L'affaire ne sera jamais résolue.” Ce à quoi le témoin obéit. Elle reste simplement le dossier “134/70” à l’hôpital de Bergen où a eu lieu l’autopsie.
Et maintenant ? - Depuis 2016, des journalistes norvégiens de NRK remettent le dossier sur la table. Un portrait-robot a été commandé à l’artiste américain et spécialiste de la reconstruction faciale Stephen Missal. Les analyses ADN évoquent la possibilité qu’elle soit née autour des années 1930, près de Nuremberg. Elle aurait suivi une scolarité en France, d’après son écriture.








