Prêche sur une improbable porte vitrée
Luc 13,22-29.
Quelqu’un lui dit : – Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Il leur répondit : – Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. Car je vous le dis : beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. Quand le maître de la maison se sera levé et aura fermé la porte et que vous, étant dehors, commencerez à frapper à la porte en disant : – Seigneur, Seigneur, ouvre-nous ! il vous répondra : – Je vous le dis ; je ne sais pas d’où vous êtes ; retirez-vous de moi, vous tous, ouvriers d’iniquité. C’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le royaume de Dieu et que vous serez jetés dehors. Il en viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi et ils se mettront à table dans le royaume de Dieu.
Prêche
Quel est le bon adjectif à accoler à la porte ? Faut-il « étroite » comme nous l’impose Jésus, « entr’ouverte », « béante » pour laisser quiconque passer, « fermée » comme celle du maître de la maison ? Comment puis-je passer par la porte ? Comment puis-je être sauvé ? Telle est la question du moine Martin Luther que nous, protestants, nous reprenons tant pour nous-mêmes devant Dieu que pour nous réclamer de la Réformation. Quel est le bon adjectif pour être sauvé ? Dieu est-il, à la manière d’une porte, étroit, fermé ou est-il ouvert ?
Dans le dialogue avec Jésus, l’interrogation semble être plus détachée comme si l’angoisse de celui qui la pose est pudiquement dissimulée. Un espoir de salut pourrait-il être quémandé tel un carton d’invitation que nous n’aurions guère mérité ?
Ne serions-nous pas tentés de nous inclure dans ce « un peu » cherchant un soulagement à notre effroi soudain ? Si une telle quête de consolation est humainement compréhensible, ne nous laisse-t-elle pas un goût d’égoïsme amer ? Notre inquiétude pourrait-elle cesser ? Si une telle certitude nous était donnée, nous serions tentés de fermer la porte, avec satisfaction et soulagement. Par une porte négligemment laissée battante, trop d’immigrés risqueraient de s’engouffrer et manger de notre pain… Et notre inquiétude s’apaiserait-elle ? s’accroîtrait-elle ?
De quel côté de la porte sommes-nous ?
Martin Luther, s’interrogeant sur son salut, ne pensait-il qu’à lui-même ? Ferma-t-il la porte de sa cellule de couvent oubliant le reste ? Non, il ne ferma pas une porte ; selon la légende, il en cloua même une afin d’y laisser ses quatre-vingt-quinze thèses à la vue de ceux qui, justement, étaient dehors. En la clouant, il ouvrit toute grande la porte de l’Église pour la réformer. Refermée est la porte de notre parabole. Celle de l’Église ne serait-elle pas ouverte à tous ? Y aurait-il donc un jardin infernal pour ceux qui n’ont pas le bon carton d’invitation ou qui n’en ont pas du tout ?
À peine visible à l’intérieur de la maison, la lumière de l’espoir peut s’éteindre. L’ouverture étroite suffit-elle pour que nous nous y engouffrions ? Non, il faut faire un effort d’autant plus méritoire si nous avons le malheur de n’être point bien charpentés, sportifs ou d’une santé irréprochable. De quel côté de la porte sommes-nous ?
Le mérite, rejeté par Martin Luther en tant que cause de salut, nous fait retomber dans une pensée de salut individuel, égoïste. S’il y a peu de gens et si la porte est entr’ouverte, je vais pousser : je vais passer et je veux passer ; je veux être sauvé. Il y a si peu de gens qu’il n’y a plus que moi. J’entre dans la maison mais j’y demeure seul. Seuls sommes-nous ? Nous nous trompâmes donc de maison ; revenons à celle de la parabole.
Trop crispés sur notre petite personne, nous risquons de nous occuper de « mon salut » et non du salut de Dieu qu’il offre à chacun par grâce. Sommes-nous protestants ou bien ? Dieu donne par libéralité, par pure volonté de sa part, non selon nos mérites.
Dieu donne par pure grâce… avec une porte fermée. Il n’y a pas de porte de sortie à notre réflexion ainsi en écueil. En revanche, Jésus nous apprend que la porte fermée peut s’entr’ouvrir. Le passage est étroit.
Comment nous en sortir ? Notre imagination glisse, non pas à travers la porte, mais du « peu d’ouverture de porte » au « peu de personnes ». Et elle glisse encore du « peu de personnes » au « peu de salut » que Dieu donnerait. La réponse de Jésus nous laisse dans notre humanité abîmée : pourquoi Dieu a-t-il fait une porte si étroite ?
Nous sommes en train de l’accuser quand Jésus semble enfoncer une porte ouverte : il nous parle d’effort pour le salut ; il faut mériter. À quoi ces efforts mènent-ils si Dieu est si mauvais à gêner l’ouverture de la porte ?
À quoi ces efforts mèneraient-ils davantage si Dieu était si bon à ouvrir grande la porte ? À rien ou à une catastrophe, celle d’être envahie d’étrangers. Jésus nous renvoie à l’échec de nos entreprises : « efforcez-vous ». Il nous laisse découvrir que nous sommes du mauvais côté. Comment allons-nous franchir la porte ? En poussant pour que l’étroitesse du passage augmente ?
La question ne semble plus être la bonne. Dieu n’ouvrirait-il la porte du salut que pour peu de personnes ? C’est bien le sous-entendu de notre question de départ.
Pourquoi Dieu se lève-t-il de table ? Il se lève par le bruit dérangeant de notre propre question ; il se lève afin de barricader la porte ou, au moins, afin de s’assurer que nul ne peut entrer dans sa maison. Pourquoi Jésus se lève-t-il ? Il se lève parce que Dieu le relève de la mort ; il se lève ; il ressuscite pour notre salut. Que voulons-nous alors ? Dieu ressuscite que nous le voulions ou non, le croyons ou non ; il se lève pour fermer la porte. Ainsi, tous, nous nous retrouvons dehors. Et il n’y a personne dans la maison. Qu’est-ce, ce Dieu ? Non, que sommes-nous ? Que voulons-nous ? Nous frappons à la porte. Nous crions ; nous usons d’air charmeur ; nous en supplions l’ouverture. Peu importe. La parole tombe :
– D’où êtes-vous ?
Nous sommes devenus des sans-domicile, des expatriés. Dieu ne nous reconnaît pas en plus de fermer la porte. Pourquoi laisserait-il des étrangers entrer dans sa maison ? Le ferions-nous à sa place ?
Mais Dieu finira-t-il par nous reconnaître, lui qui nous crée chacun ? « Ouvriers d’iniquité » : voilà ce que nous sommes à ses yeux. Nous œuvrons à l’injustice. Nous n’avons aucun motif de justification pour détenir le droit d’entrer.
Or, nous voyons l’intérieur de la maison. Trouvez-vous cela logique ? Expliquons-nous comment, un instant, nous aurions joué les passe-muraille. La porte, est-ce une porte vitrée ? Ah voilà ; nous sommes devant la porte vitrée du salut. Nous allons enfin savoir ce qui se passe. Que voyons-nous ? Non, que verrons-nous ? Nous verrons Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes à table ; nous verrons des personnes venir de l’orient et de l’occident, du nord et du midi.
Nous avons là la réponse posée à Jésus. Dieu ne donne pas chichement. Il en vient des quatre coins de la table, des quatre points cardinaux, de l’orient et de l’occident, du nord et du midi ; telle est l’expression d’une plénitude. La maison est remplie de convives.
Et nous ? Nous sommes jetés dehors, œuvrant à l’injustice. Seulement, nous voyons l’intérieur de la maison. Quelque chose d’autre ne convient pas. Si nous sommes mis dehors, c’est que nous étions dans la maison déjà ; si nous voyons l’intérieur de la maison, c’est que nous y sommes bien. Où est la logique ? La porte, vitrée ou non, n’était pas fermée, étroite certes ; elle fut fermée… Comment, avec cette foule, serions-nous entrés aussi rapidement ?
Dans la maison, certains sont identifiés : Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes. Pourquoi cette énumération ? Celle-ci désigne la première alliance biblique et la seconde alliance prophétique dont Dieu nous fait l’honneur quand la première échoua.
Avons-nous remarqué que, dans la parabole, il n’est question que du maître de maison ; il n’est jamais mentionné de maison. C’est bien notre imagination qui la crée. Mais où sommes-nous ? Il ne s’agit pas d’être à l’intérieur ou à l’extérieur d’une demeure. Il s’agit du « royaume de Dieu » qui est déjà au milieu de nous. Et la maison alors ? Il n’y a plus qu’une porte au milieu de nulle part.
N’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Jésus parle de porte mais il n’y a aucune maison. En revanche, il y a Abraham, Isaac et Jacob et les prophètes discutant à la table de l’alliance. Tel est le royaume… derrière une porte. Or, nous faisons l’expérience d’être de l’autre côté de la celle-ci et d’être témoins de cette scène d’intérieur comme s’il s’agissait d’une porte vitrée. Comment entendre et prendre part aux conversations ? Comment entrer ?
La question de Martin Luther revient : suis-je sauvé ? Dans un monde de doutes, de douleurs, de bûcher pour les hérétiques, il fit l’expérience d’être aux portes du royaume sans trouver nul passage, non même entr’ouvert. Il ouvrit une brèche et, nous, nous sommes protestants après lui. Ouvrir une brèche suppose bien qu’il n’y avait aucune porte.
Comment est-il entré dans le royaume sans porte aucune ? Le Dieu de la Réformation ferma toute issue à tout effort, à toute œuvre humaine. Le salut est verrouillé. Il n’y a personne qui puisse être sauvé. Martin Luther saisit la parole de Dieu, adressée à Abraham, Isaac et Jacob et aux prophètes. Il la traduit afin que tous puissions comprendre. Il ne franchit pas de porte. Il trouve une clef et il invente une porte adaptée à la clef qu’il trouva.
S’il est impossible de pénétrer la maison, Dieu, seul, peut nous y faire entrer, non par le poids ou l’effort de ce que nous faisons de bien, mais par la clef de sa bonté ; « sola gratia » ; Dieu peut nous faire entrer parce qu’il le veut. Et c’est tout.
Efforçons-nous de passer par la porte étroite où Dieu nous invite au passage. Sans ce désir que Dieu met en nous, le salut reste impossible ; l’important n’est donc pas l’existence d’une porte ni la taille de l’ouverture. Dieu nous fait entrer mais il ne peut le faire que si nous acceptons de franchir la porte étroite de notre cœur désirant quand il n’y a aucun passage humainement possible.
Quel est le bon adjectif pour être sauvé ? Dieu est-il étroit, fermé, ouvert telle une porte ou est-il le Dieu des brèches taillées dans le rempart de nos existences ?
Croyez-vous que la porte soit vitrée ? Si Dieu est, comme l’affirme Martin Luther, un rempart, c’est qu’il n’y a aucune porte, ouverte ou close, pleine ou vitrée. Il y a l’honneur que Dieu nous fait d’entrer.
Amen.












