Grâce à M. Pastel (encore !), je suis retournée au Kamtchatka. Étonnant, après avoir passé 45 ans à tout ignorer de ce bout du monde, d’y aller, en littérature, deux fois en une semaine.
J’ai donc lu le récit de Nastassja Martin, anthropologue de renom, qui, au cœur d’une forêt sauvage et glacée aux confins de la Russie, a rencontré un ours.
Cette rencontre fut plutôt une collision. Elle aurait pu lui coûter la vie, elle lui a coûté un bout de mâchoire, deux dents (et des mois de soins douloureux) et lui a offert ce qu’on pourrait presque appeler une nouvelle identité.
A la base, cette jeune femme, savante et dotée d’un sérieux bagage universitaire, est tout de même attirée par l’animisme, les croyances des peuples des âmes sauvages comme elle les appelle, aspirée par la sagesse du chamanisme, bref, ouverte à l’idée que la nature et les animaux sont tout autant habités par une âme que nous dans ce cosmos.
Après cette rencontre brutale, elle est défigurée. Et comme le médecin le lui fait lourdement remarquer, son visage en vrac peut faire vaciller son identité. Et c’est exactement ce qu’il se passe, mais pas comme prévu par les médecins, évidemment. Comme si son corps devait désormais coexister avec les traces que l’ours a laissé en lui, pour devenir un être hybride, mi-femme, mi-animal. En plus il existe un mot russe pour ça, dans les croyances chamanes.
Elle raconte avec beaucoup de sincérité et d’humour son expérience. Elle décrit son tâtonnement lors sa reconstruction physique et psychique. Ses rêves. La porte entrebâillée aux esprits puis complètement ouverte. J’ai trouvé ça courageux, de survivre vaillamment à ce traumatisme, et de le recevoir comme une série d’incertitudes, de les envisager, sans courir vers une solution de repli, puis de le raconter ensuite, avec honnêteté. De bout en bout, elle écoute son instinct, et avance, un pas après l’autre, et c’est peut-être cela, entre autres, qui force le respect, du moins le mien, et montre cette façon autre d’être au monde, reliée à une conscience ancestrale, mythologique, intime, où soi-même et le monde ne sont pas antinomiques.