Bangkok Nites - Jardin des Délices reloaded
Kuzoku, trois syllabes tranchantes pour désigner une tribu d’ascendance divine venue s’échouer dans le caniveau. Des personnages imaginés par feu Taku Ikawa, cinéaste et romancier qui fut, aux cotés de Toranosuke Aizawa et Katsuya Tomita, l’un des co-fondateurs de la cellule ciné-dissidente du même nom en 2001. Kuzoku, une assertion qui, une fois explicitée, permet déjà d’entrevoir ce qui compose la matière dont est faite le cinéma de Tomita, devenu en l’espace d’une petite vingtaine d’années et de quatre long-métrages la tête de proue du collectif. Une matière informe et radical, fruit d’une collaboration de chaque instants avec Aizawa, qui irrigue un cinéma à la fois primaire et mystique, syncrétique et essentiel.
Bangkok Nites, dernier film en date du duo, en incarne sans doutes la forme la plus aboutie. Sorte d’ouroboros tiers-mondiste, itinéraire kaléidoscopique à travers un Asie du Sud-Est que « Dieu a oublié » selon la formule consacrée par les vestes de treillis brodées, le film se veut dérive lancinante au coeur d’un enfer que Jérôme Bosch n’aurait su imager. Il s’ouvre sur une citation à Apocalypse Now alors que Bangkok, « résidence du Bouddha d’Émeraude », nous apparaît depuis les hauteurs d’un building grand standing révélée par la nuit. Référence-clef si il en est, le blockbuster (au sens premier et martial du terme) psychédélique imaginé par Milius d’après Joseph Conrad illustre l’entrée dans la modernité brutale de cette région du monde en faisant du choc des civilisations une fête macabre et, en tant que production américaine, permet a Katsuya Tomita une profession de foi méta - son film sera un essai documentaire se jouant de la fiction, comme si le cinéaste revendiquait son droit de réponse (et ce dans un film adoptant certains des préceptes chères au Nouvel Hollywood) en remettant en question le don d’ubiquité propre à l’Empire. D’ailleurs, croiser le regard de Tomita et son scénariste ne trompe pas, l’affabilité toute japonaise qui régit les manières des deux quarantenaires peine à masquer le caractère voyou qui les anime - une âme sans doute nourrie aux mêmes feux que celle qui produisit les pinku-eigas délinquants de Koji Wakamatsu et Masao Adachi un demi-siècle plus tôt. La méthode Tomita donc, c’est d’abord faire de l’entreprise cinématographique un geste courageux, et de fait profondément authentique : être brave, c’est voir le monde dans son entièreté, saisir le vulgaire et l’onirique, les cocktails translucides et la jungle millénaire. Lui et Toranosuke Aizawa ont vécu la Cité des Anges quatre ans durant, parcourant principalement la rue Thaniya, segment du quartier rouge réservé aux japonais, à la recherche de ce que deviendra leur film. Apparaît alors Subenja Pongkorn, martyre besogneuse qui incarne le personnage autour duquel s’articule la structure narrative du métrage puisque le voyage de la jeune Luck jusqu’à la capitale est ici effectué à rebours le temps d’un retour à Isan, province miséreuse et méprisée située au Nord-Est du pays. De là seront abordées Vientiane ou Diên Biên Phu, les fantômes puis les monstres - là où le passé existe, abonde. Katsuya Tomita, pour la première fois acteur dans l’un de ses films, est un homme en marche, une figure vagabonde dont la trajectoire de vie erratique trouve résonance dans le paysage scarifié de cette région du monde entièrement vendue au rêve libéral de l’Occident. Il est ici question de percer à jour « l’utopie totale » (pour reprendre les mots de l’un des personnages du film) que préfigurèrent les programmes Rest & Relaxation mis en place par l’armée américaine à l’époque de la guerre du Vietnam, et dont la capitale thaïlandaise se veut l’épicentre : perdu au coeur de friches asservies et multicolores, Tomita filme une tragédie avec au lèvres le sourire de celui qui n’as plus ni espoirs ni craintes. En résulte un film mutant qui ne saurait être décrypté à l’aune d’un quelconque mouvement, de quelconques écoles - à la rigueur, la filiation avec Werner Herzog semble une évidence, notamment lorsque se pose la question des moyens déployés pour faire un film, mener à bien un projet, accomplir une mission. Le cinéma de Tomita n’est pas cinéphile, c’est celui d’un ex-chauffeur routier en mission selon qui un métrage se construit au fil de rencontres : ici la star d’un bordel, là-bas un vétéran américain resté profiter du soleil … Émerge dès lors une esthétique de l’imprévu, sorte de réalisme-magique contrefait. La caméra est embarquée et laisse le réel nous stupéfaire à mesure que les scènes se tournent : quelque unes des images captées par Tomita saisissent la rétine, la plupart sont vulgaires et désuètes - un peu comme la vie la vraie. Bangkok Nites est une franche réussite visuel en ça qu’il fait esthétique d’une réalité que la fiction au cinéma semble le plus souvent récuser par nombres d’artifices. Le cinéaste et son équipe embrasse le numérique, son voyeurisme haute-définition, pour produire des images désarmantes - en fait, l’on pourrait arguer que depuis Saudade, Katsuya Tomita s’efforce à opérer une mise-à-jour du « cinéma direct » alors qu’il questionne le potentiel pernicieux de l’outil caméra et renvoie au Diable son rictus. Il capte les fragments d’un temps présent ordonné ensuite au montage, le simulacre devenu ordinaire de par son omniprésence. Se créer ainsi un équilibre désarçonnant puisqu’il est difficile, de prime abord, d’y distinguer la voix d’un auteur, de saisir le ton du métrage : Bangkok Nites existe de par les témoignages qu’il entremêle, c’est un voyage initiatique qui arriverait trop tard, une prière électrique et désespérée. Tomita et Aizawa ne filment pas des cicatrices, ils tracent le contour de plaies impalpables mais béantes, faites fondations de villes impossibles et de territoires outragés. Bangkok Nites, où la seule science-fiction que nous méritions.










