Tout doit disparaître - The Deuce, ou la fiction chez David Simon
« The pourers are rigged, huh? [ … ] I mean, if every drink is pre-measured, how you gonna give a regular an honest pour? »
Dans un hommage posthume Ă Jean Baudrillard, Sylvère Lotringer Ă©crit « Si l’AmĂ©rique n’existait pas, il l’aurait inventĂ©e. Et je pense parfois que c’est ce qu’il a fait ». Et Dieu d’être un Ă©crivain de seconde zone. Les États-Unis d’AmĂ©rique ne sont peut ĂŞtre qu’une expĂ©rience Ă ciel ouvert, la seule qui soit digne d’intĂ©rĂŞt. David Simon en Ă©tend la matière Ă loisir sans pour autant la distordre : l’ouragan Katrina, Saddam Hussein, ou le Deepthroath de Damiano sont autant d’élĂ©ments folkloriques, autour desquels vient s’enrouler la fiction, jeu rĂ©tro-temporel rĂ©vĂ©lateur dans le cas de The Deuce dont l’épilogue Ă©tait comme une injonction Ă Ă©crire ce papier esquissĂ© mentalement Ă force de re-visionnages.Â
Initialement vendue par HBO comme une série télévisée narrant l’essor de la pornographie, The Deuce - nommée ainsi d’après le surnom donné à un segment de la 42ème Rue new-yorkaise - raconte en fait la Bataille pour New York, épisode tragique de la modernité contenant tout les autres en son sein. Ou comment la rue, artère au sens propre comme figuré, lieu de vie canalisant un urbanisme au potentiel monstre (les « sidewalks of New York » que chantera Debbie Harry en conclusion du show, reprenant là une chanson populaire écrite à la fin du XIXème siècle) est devenue en l’espace de quelques décennies le « lieu de l’intimité solitaire, où chacun suit le fil de sa propre expérience », dixit l’urbaniste italien Marco d’Eramo. L’ultime séquence du programme donc, celle dans laquelle un Vincent Martino au crépuscule de sa vie arpente, comme dans une vaine tentative de retrouver la sensation propre à la première prise, un Time Square de science-fiction, est une vignette symbolique faisant écho à la Fin de l’Histoire de Fukuyama. Les trois saisons de la série peuvent d’ailleurs être lues à l’aune de leurs chromaties respectives, et la dominante bleue attribuée au XXIème siècle, façon formol embaumant le cadavre du monde, parachève graphiquement la victoire des énergies cool où « non-coercitives » venue conclure une dernière saison par-dessus laquelle planait déjà l’ombre d’un Ange Exterminateur au regard vide, celui de la prophylaxie.
The Deuce compte donc trois saisons, se dĂ©roulant Ă quelques annĂ©es d’intervalles les unes des autres, respectivement aux environs de 1972, 1978, et 1985. En fait, le bornage temporel est dĂ©limitĂ© par deux commissions d’enquĂŞte Ă©voquĂ©es en filigrane au cours de certains Ă©pisodes de la sĂ©rie : En 1967, la police d’Atlanta perquisitionne la demeure d’un nommĂ© Robert Eli Stanley Ă la recherche de preuve quant Ă son activitĂ© suspectĂ©e, il serait bookmaker. Pourtant, en lieu et place des documents espĂ©rĂ©s, les flics locaux, Ă©paulĂ©s par des agents fĂ©dĂ©raux, repartent avec trois pellicules contenant « orgies successives, actes sexuels et sodomie », comme autant de museaux plein d’écumes gardant la porte des Enfers. La lĂ©gislation gĂ©orgienne condamnera Stanley Ă un an de prison conformĂ©ment Ă une loi interdisant la possession d’obscĂ©nitĂ©s. NĂ©anmoins, et ici l’anecdote fait l’Histoire, la Cour suprĂŞme des États-Unis se saisira du cas en 1969, invalidant la sentence prononcĂ©e puisque les premier et quatorzième amendements de la Constitution empĂŞchaient de faire de la possession de tels documents un crime. Selon Thurgood Marshall, premier afro-amĂ©ricain Ă avoir siĂ©gĂ© Ă la Cour suprĂŞme, alors dĂ©cisionnaire : « a State has no business telling a man, sitting alone in his own house, what books he may read or what films he may watch. Our whole constitutional heritage rebels at the thought of giving government the power to control men's minds ». Suite Ă quoi, une enquĂŞte sur la pornographie sera mise en place par l’administration Johnson et son rapport publiĂ© en 1970, sorte de bombe Ă retardement dĂ©mocrate, statuera que ce potentiel onzième art ne prĂ©sentait aucun danger ni n’incitait la jeunesse Ă la dĂ©linquance. Évidemment, Nixon, dĂ©sormais au pouvoir, rejettera ses conclusions, condamnant sa « faillite morale ». Mais la messe Ă©tait dite, le Mal Ă©tait fait. Quinze ans durant, Cerbère aurait d’autres os Ă ronger. Marilyn Chambers, John Holmes, et tout leurs avatars marcheraient sur Terre impunies, l’âme en paix comme en peine.Â
Reste qu’en 1986 le vent s’était refroidie : le rapport Meese, commanditĂ© deux ans plus tĂ´t par Ronald Reagan dans l’intention de rĂ©parer l’erreur faite en 1970, mit en relation la consommation de matĂ©riaux pornographique avec la perpĂ©tration de crimes sexuels et, peut-ĂŞtre plus dangereux encore, les toujours suspects « comportements asociaux ». Par le truchement d’une acrobatie rĂ©thorique audacieuse et perverse, que traite d’ailleurs frontalement la sĂ©rie dans sa dernière saison, l’administration rĂ©publicaine s’était adjoint les forces de Women Against Pornography, collectif fĂ©ministe Ă la radicalitĂ© Ă©prouvĂ©e, dont certains membres viendront tĂ©moigner devant la commission en Ă©voquant les droits civils comme rempart face aux violences faites aux femmes le long des kilomètres de ruban vidĂ©o Ă©coulĂ©s par Sony et son Betamax, position que corroborera l’autobiographie de Linda Lovelace parue en 1980, sobrement intitulĂ©e Ordeal. LibertĂ©s crĂ©atives restreintes, dĂ©mocratisation des technologies permettant la captation vidĂ©o, c’en Ă©tait fini de l’âge d’or porno au mi-temps des annĂ©es 1980. Ă€ croire que le monde n’était plus assez chic.Â
David Simon, Ă©paulĂ© notamment par George Pelecanos (crĂ©ditĂ© en tant que co-crĂ©ateur du show), se saisit donc de ce fragment temporel au baroque exacerbĂ© pour poursuivre son grand oeuvre tĂ©lĂ©visuelle, sorte de mise Ă jour de l’Americana, porte dĂ©robĂ©e vers un territoire sans cesse au-devant de l’Histoire. Les États-Unis, ce sont 9,834 millions de kilomètres au carrĂ©, et au moins autant de signes Ă dĂ©crypter, d’impulsions Ă saisir. Si, perdu dans la grisaille de Baltimore, un canapĂ© orange et dĂ©crĂ©pi, sorte de Radeau de la MĂ©duse nouvelle version, figurait une amorce thĂ©matique Ă©vidente, le Deuce et sa foultitude de signaux explose instantanĂ©ment le champs des possible, et c’est aussi ça de faire le trajet jusqu’à la grande ville. Disons que New York « encode » bien davantage que le rĂ©el, c’est une vision du futur hantĂ© par l’AntiquitĂ©, la plus vieille ville du monde Ă bien des Ă©gards. La portion de 42ème Rue faisant la jointure entre les Septième et Huitième Avenues ressuscite Subure : Disney cherchera Ă se l’approprier dans les annĂ©es 1990 pour y dĂ©velopper des salles de rĂ©alitĂ©s virtuelles et Ă©difier des bâtiments emblèmes de sa « culture », tandis que Jim Carroll se rappelait Ă cette mĂŞme pĂ©riode y avoir grandi effrayĂ© par la bombe : « l’ancien point de radiation maximum au sol pour lĂ oĂą les Russes devaient lâcher leurs missiles Ă©tait lĂ 42ème Rue ».Â
Subure, ses roses et leurs épines donc : Simon investit ce territoire historique et géographique en délocalisant son plateau de tournage par-delà Harlem, en bordure de New York, là où les passions anthropophages déchaînées en haut des tours n’ont pas vraiment frappées. De ses années en tant que journaliste, il a notamment conservé un certain sens de l’allégeance : chez lui la fiction est un devoir. En fait, avec ses scénaristes, il pratique le roman à clé - ce qui nous intéresse ici. La « réalité » telle que l’entend David Simon n’a pas à voir avec l’esthétique, elle n’est pas corollaire d’une valeur-signe (ce à quoi nombres de biopics et autres productions audio-visuelles de ces quinze dernières années l’ont réduite), mais agit comme mètre-étalon, matière vitale qu’incise le scénario pour en révéler le relief, pour jouer avec le plein et le délié de l’Histoire. Dans The Deuce, se croiseront évidemment Warhol, les Dark Brothers, ou encore le sinistre Robert DiBernardo, mais plus que ces figures aux apparitions parfois totémiques, ou du moins servant la temporalité du récit, c’est la connivence qu’instille la série avec ses spectateurs par le moyen de sa galerie de personnages qui fait son épaisseur thématique : ici, il est question d’images rémanentes (où « afterimage », la langue anglaise étant toujours plus explicite). Si Vincent Martino incarne la figure du passeur, sorte de Virgile inculte qui pratiquerait l’art martial et poétique des comptoirs, le suivre dans les entrailles de Time Square c’est croiser cohorte d’individus qui sont autant d’invitations à prolonger le récit, en combler les ellipses, puisque qu’ici la fiction est de Polichinelle : à titre d’exemple, la trajectoire du personage campé par Maggie Gyllenhaal reflète celle d’une personnalité comme Candida Royalle tandis qu’Andrea Dworkin nous apparaît à demi-mot le temps d’un épisode de l’ultime saison et que le personnage de Bobby Dwyer semble préfigurer la légèreté morale d’un Dennis Hof, entrepreneur à succès propriétaire de bordels franchisés. Pour emprunter à Chris Carter - qui lui aussi su faire de la télévision une arme -  sa formule : « the truth is out there », une sentence que David Simon, qu’il soit épaulé par Burns, Price, ou Pelecanos, à toujours pris au mot (il faudra un jour revenir sur ce qui est sans doute son fait d’arme le plus radical : l’adaptation du Generation Kill d’Evan Wright). Si l’analogie avec le créateur de X-Files ne mérite d’être filée puisque Carter se repaît de ces non-dits que l’imagination vampirise là où David Simon s’attache lui à ce que la fiction ne dépasse jamais l’objectivité des faits, le voir délaisser le contemporain pour habiter le canon encore tiède du revolver dont jaillit le passé que notre présent nie permet la réflexion quant au rôle de la fiction face à l’Histoire, quant à la place de la culture populaire dans notre mémoire collective. Simon pratique la série feuilletonnante avec une noblesse d’exécution et une attention au détail pour ainsi dire jamais vu jusque là , The Deuce ayant pour ambition d’inscrire comme partie prenante de son arc narratif une histoire secrète la plupart du temps stylisée à outrance, évidée d’une substance que le spectateur alerte retrouve ici faite forme et fond, substrat alchimique amalgamant rapports de police et romans noir, musique pop et activisme politique. En fait, l’on peut dire d’un tel projet (en mettant d’ailleurs l’accent sur le fait qu’il soit ici question d’une série télé, à savoir l’opium d’un peuple en mal de frissons et d’altérités - ce que déguisent le plus souvent la violence et les cliffhangers) qu’il travaille à redonner à l’Histoire la plus immédiate son sens plein et protéiforme, foutraque même. L’histoire alors qu’elle se vit, celle d’avant les grilles de lecture et le zeitgeist vendu au détail.
En scĂ©nariste responsable, David Simon rend Ă la fiction son pouvoir magique, sa capacitĂ© Ă fendre Ă©crans de fumĂ©e et autres filtres aliĂ©nants - Ă s’opposer constamment au monde tel qu’il est reprĂ©sentĂ© par la matière froide dont sont fait les algorithmes. Dans son « Homme unidimensionnel » paru en 1964, Herbert Marcuse dĂ©crit l’art et, dans son cas, la littĂ©rature, de la façon suivante : « They were essentially alienation, sustaining and protecting the contradiction - the unhappy consciousness of the divided world, the defeated possibilities, the hopes unfulfilled, and the promises betrayed. A rational, cognitive force, revealing a dimension of man and nature which was repressed and repelled in reality ». Derrière son comptoir, mĂŞme Vincent Martino s’y retrouverait.Â