Ils avaient voulu filmer le paysage et les grilles qu'il composait. Sur la liste, ils avaient inscrit les plans à faire, un n'était jamais barré d'un trait, le plan d'une roseraie. Et cependant il insitait. Ce serait au petit matin, on filmerait les mains des travailleuses, certainement des roms, assignées à la cueillette des pétales. Ils avaient traversé le paysage et ça n'était jamais assez le matin jamais assez petit, ni le bon moment de l'été ni la fleur assez belle pour que les mains s'activent à remplir les sacs sur le dos. Leur désir avait été précoce comme un bourgeon que le gel pouvait sarcler. C'était interminablement trop tôt trop tôt trop tôt jusqu'au point où sans crier gare ça avait été irrémédiablement trop tard trop tard trop tard. Les champs ratiboisés, les fleurs disparues, la couleur évanouie. Je pense que l'une d'entre eux n'aimait pas la déception. Elle pouvait supporter la colère, la jalousie, l'envie, la tristesse, la culpabilité, l'angoisse mais pas la déception. Un jour qu'ils roulaient dans le quartier de la gare, elle avait pointé une tour d'habitations. À ses pieds, un parterre de rosiers maigrichons sur un sol pauvre mais encore fleuris. Ils s'étaient arrétés. Il avait réglé la caméra pour la filmer debout dans la talle, épluchant de la main droite les pétales de roses recueillis dans la main gauche, accumulation qu'elle laissait s'écouler un peu pour y glisser des nouveaux pétales et faire durer le plan.










