Désintéressé
Édito
par Laurent Boyer
L’art est désintéressé récitent les manuels de philosophie car l’activité artistique ne cherche pas le profit, l’œuvre d’art est gratuite. Cette conception de l’art s’appuie sur un humanisme classique où la culture et la vie de l’esprit n’ont pas de prix. Mais tant d’expériences montrent le contraire.
Une des plus grandes joies de l’artiste est celle de vivre de son art, que l’on soit dans le marais des intermittents du spectacle, dans les réseaux de la culture institutionnelle ou sur les plateaux de l’industrie du divertissement. Il est absurde de séparer la pratique artistique des réalités financières car elle s’inscrit toujours dans le tissu des échanges marchands. Le cachet ou le revenu sont à la fois le moyen de se nourrir, d’être identifié, de continuer son activité sans souffrir d’un emploi alimentaire, moyen enfin de bénéficier des prérogatives inhérentes à la fonction d’artiste, au choix parmi : le respect, l’admiration, la gloire, la richesse, l’idolâtrie. Ces derniers points révèlent d’autres intérêts de l’artiste : satisfaire l’amour de soi jusqu’à la vanité et la suffisance parfois. Ajoutons à cela les motivations du spectateur, qui ne « sort » pas seulement pour s’élever, mais pour se divertir, paraître, espérer des rencontres.
Cet idéal du désintéressement, compris comme un art indépendant des intérêts financiers ou psychologiques est donc une mythologie. Ce mythe d’ailleurs justifie le financement public de la création artistique, argent ou aides considérés moins sales et offrant plus de liberté que les revenus commerciaux. Pourtant, dans ces circuits, l’entregent vaut souvent talent, et l’artiste y rencontre la corruption, les devoirs d’allégeance, la soumission.
C’est bien dans cet espace économique que s’inscrit le magazine SPIR!T, gratuit, culturel, mais entièrement financé par la publicité, entièrement dépendant des budgets com’ auxquels SPIR!T est attaché. En quel sens alors est-il possible que la culture soit désintéressée ? Comment conserver cet idéal au cœur même des calculs égoïstes et des intérêts de village ?
Etre désintéressé signifie non pas être sans prix, mais désirer au-delà du prix. La vie de l’esprit, la culture, sont un projet dépassant leur mode de financement. Que la culture se donne ou se vende, cela a peu d’intérêt, ce qui compte est ce qu’elle invente, ce qu’elle montre, ce qu’elle révèle et ce sur quoi elle pose le doigt. Ce qui intéresse l’artiste, et donc ce qui nous intéresse, est ce soin apporté aux êtres humains, à leurs yeux, à leurs oreilles ; ces traits de lumière et d’ombre débordant les empreintes des routes et la ligne des arbres, ces sonorités vacillantes surpassant le bruit des voitures et le chant des oiseaux.
Il n’y a de désintéressement qu’au profit d’un intérêt supérieur, celui de croire qu’il serait insupportable de vivre sans donner naissance à des formes inconnues, inattendues, sans parler, sans manifester notre vie intérieure. Il serait insupportable et sans intérêt, de vivre sans essayer de saisir les forces qui construisent notre intimité, notre localité, notre société. C’est en ce sens que SPIR!T est gratuit.













