Je joins à cette lettre un daguerréotype sur plaque de cuivre que nous avons fait prendre par les Rumédier après la mort d’Adèle. Comme vous pouvez le voir, cet évènement a été très difficile pour moi et m’a donné un coup de vieux... De gauche à droite, vous pouvez voir Joséphine portant Auguste, Marie sur mes genoux, mon fils François et sa soeur jumelle Louise. Joséphine est le mélange entre sa grand-mère et sa mère, tandis que Louise ressemble beaucoup à son oncle André quand il était jeune (et à moi, à ce qu’il parait...). Marie est très semblable à Louise, en plus jeune. Je ne sais pas trop à qui ressemble François, je dirais qu’il a beaucoup pris de ses deux parents. Ces “photographies” (c’est comme ça que ça s’appelle) coûtent vraiment très chers, aussi je ne pense pas que nous en reprendrons de ci-tôt.
L’état de défiance dans lequel je trouvais mes enfants en rentrant à la maison m’a horrifié. Ils étaient sortis, tous, debout devant la maison, me dévisageant avec insolence. Même Auguste. Auguste, mon seul fils, mon héritier, rallié à l’insoumission de ses soeurs. J’ai dû les sommer de rentrer deux fois pour qu’ils daignent finalement obtempérer. Tous les voisins nous regardaient, étaient spectateurs de leur rébellion contre l’autorité paternelle - mon autorité, à moi, qui aie tant fait et tant sacrifié pour eux, pour leur protection, leur sécurité ! Mes filles m’ont regardé sans rien dire, puis elles sont rentrées dans la maison où je les ai suivies, fuyant l’humiliation où m’avait plongé leur indiscipline publique.
Je les ai battus, tous - Marie avec fureur, Joséphine avec lassitude, Auguste avec regret. Ils ne comprennent pas que tout ce que je fais, je le fais pour leur bien.
Jacques
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Jacques Le Bris : Qu’est-ce que vous faites là ? Rentrez !
Nous extrayons ce qui suit du procès. Le procureur Badin, après quelques mots adressés aux assistants, rappelle les chefs d’accusation et les lois en vigueur qui réglementent la peine pour un tel crime, et énonce les preuves à l’encontre M. Le Bris en s'appuyant sur les lettres des sergents chargés de l’enquête.
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Juge Esquirol : La Cour voudrait maintenant informer le procureur qu’il a possibilité de faire un bref exposé concernant les chefs d'inculpation à l'encontre de l’accusé.
Maître Badin : Monsieur le Juge, Messieurs les Jurés, je souhaite faire un bref exposé concernant les faits reprochés à l’accusé.
Maître Badin : Conformément à l'article 433 du Code Criminel, est coupable d’un acte criminel et passible de la peine capitale toute personne qui, intentionnellement, cause par le feu un dommage à un bien, que ce bien lui appartienne ou non, dans le cas où elle sait que celui-ci est habité ou occupé, ne s’en soucie pas, et où le feu ou l’explosion cause des lésions corporelles à autrui.
Maître Badin : La nuit du 11 septembre 1849, à 1h28 du matin, l’accusé Monsieur Jacques Le Bris se rendait devant la résidence du Révérend Pierre Hérintois et mettait le feu à sa maison à l’aide d’un tissus imbibé d’alcool enflammé grâce à son briquet. Il en résultat des dommages aussi bien matériels, puisque toute la maison a brûlé, qu’humain, puisque le regretté Révérend a trouvé la mort dans ces circonstances tragiques.
Maître Badin : La culpabilité de l’accusé n'est plus à prouver, puisqu’elle a été avérée par Messieurs les Sergents Hautpoul et Laborde, responsables de l’enquête, dont les dépositions vous ont déjà été remises.
Le défenseur combat le portrait dressé par le procureur de l’accusé et met ses actions sur le compte de la misère et le dénuement dans lequel se trouve le prévenu dans une succession d'évènements tragiques que le sort lui a infligé. Le défenseur termine en insistant sur l'état de démence dans lequel se trouve M. Le Bris depuis la mort de son fils lors de l'épidémie de typhus de 1847. Le juge lève l’audience et se retire avec la Cour pour débattre la sentence.
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Juge Esquirol : J’aimerais proposer à la Défense de répondre à la déclaration liminaire du Procureur.
Nathanaël Rumédier : Messieurs les Jurés, Monsieur le Juge, je suis Nathanaël Rumédier. Je ne suis pas juriste. Je suis négociant, mais je suis surtout l’ami de l’accusé, Monsieur Jacques Le Bris, accusé d’incendie volontaire et d’homocide, et je crois fermement que tout homme a le droit d’être défendu.
Nathanaël Rumédier : Loin d’être le barbare décrit par le Procureur, Monsieur Le Bris est un homme blessé, meurtri. Arrivé au Canada il y a plus de trente ans, loin de sa famille restée en France, il me faisait leur écrire des lettres annuellement pour en pallier le manque.
Nathanaël Rumédier : C’est seul qu'il a dû affronter une première tragédie, la mort de son épouse, Adèle Le Bris, décédée en couches en 1843.
Nathanaël Rumédier : Seul, il a dû affronter l’acharnement du sort avec la disparition de son fils aîné lors de l’épidémie de typhus qui nous a sévèrement touchés il y a trois ans, et dont les effets se font encore sentir à ce jour.
Nathanaël Rumédier : Nouvelle tragédie au printemps 1848 : sa benjamine, Mademoiselle Marie Le Bris, est frappée par la foudre et survit miraculeusement. Ce dernier évènement a eu raison de la sanité de l’accusé, dont la seul motivation est devenue la protection de ses enfants.
Nathanaël Rumédier : Nouveau coup dur en juillet 1848 : sa fille cadette mineure s'enfuit pour épouser un homme au-deçà de sa condition et elle est mariée illégalement par le feu le Révérend Hérintois, contre lequel l’accusé avait déjà des griefs depuis sa tentative de séduction de son épouse devant témoins en automne 1838.
Juge Esquirol : Vous plaidez la non responsabilité ?
Nathanaël Rumédier : Oui, Votre Honneur. Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action.
Nathanaël Rumédier : Combien, ici, n'ont pas été meurtri par la mort d'un proche lors de cet évènement tragique ? Combien ont été épaulés par leur épouse ? Quels auraient été l’effet d'un tel cumul de pertes sur votre psyché ? Monsieur Le Bris est coupable, Monsieur les Jurés, de n'avoir pas eu les épaules assez solides pour survivre aux acharnements du sort. J’ai terminé.
Juge Esquirol : Nous arrivons à la fin du débat. La Cour va lever l'audience et se retirer dans la Chambre des délibérations. Nous reprendrons cet après-midi et proclamerons la décision de la Cour. La séance est levée.
Auguste est un brave garçon. Il m’est encore fidèle, il ne faut pas que je le laisse se faire corrompre par ses soeurs. C’est mon dernier fils, mon héritier. Je dois le protéger coûte que coûte.
Jacques
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Auguste Le Bris : Papa, pourquoi ne peut-on plus aller dehors ?
Jacques Le Bris : Dehors, c’est dangereux. Tant que tu restes ici avec moi, rien ne peut t’arriver, tu comprends ? Est-ce que tu douterais de ton père ?
Auguste Le Bris : Oh, non !
Jacques Le Bris : C’est bien. Tes soeurs ne comprennent pas encore, mais toi, tu es un garçon malin. Tout ce que je fais, je le fais pour votre bien.
Auguste Le Bris : Papa, vous me faites mal…
Jacques Le Bris : Chhhh. Tout va bien. Je vais tout arranger.
Sous-estimer Louise a été ma première erreur. Ma seconde a été de mésinterpréter les intentions des Bernard. Ils m’ont faire croire qu’ils voulaient séduire Joséphine, quand tout ce qu’ils voulaient, c’était me ravir Louise !
Transcription
Louise Le Bris : GILBERT !!
Gilbert Bernard : Louise ?! Qu’est-ce que… Comment…
Je me faisais probablement des idées concernant les absences de Joséphine, l’hiver dernier. Depuis que Louise est une jeune fille, elle a toujours mille prétextes pour s’absenter - et connaissant son tempérament, je n’ai pas de soucis à me faire. Elle peine déjà à s’entendre avec d’autres jeunes gens de sa propre condition, ce n’est pas elle qui irait s’acoquiner avec des pouilleux grossiers comme les Bernard.
Faites bien attention à Ygerne, surveillez-la de près. Avec deux jeunes filles dans ma maison, je commence à craindre de voir défiler les prétendants désireux de me les ravir. Attendez-vous à voir la même chose subvenir chez vous... André, pense bien à ménager ton père. J’espère que Marianne s’occupe bien de lui, et la trêve entre ta femme et ta mère n’est que désirable en ce moment - veille à ce qu’elle persiste. Jean-Pierre a besoin de répit, pas de vivre dans un poulailler.
Jacques
Transcription
Gilbert Bernard : Hé, salut Louise. Est-ce que Jo est là ?
Louise Le Bris : Votre chemise est répugnante.
Gilbert Bernard : Vous trouvez ? Vous devez avoir raison, je la porte depuis une éternité. Vu que personne me faisait de remarque, je me disais que c’était bon. Merci !
Louise Le Bris : Ça ne vous vexe pas ?
Gilbert Le Bris : Me vexer ? Ben non. Vous dites pas ça pour me faire chier, et j’aurais continué à passer pour un malpropre auprès de toute l’île si vous n’aviez rien dit.
Louise Le Bris : Si je ne dis pas clairement ce que je pense, comment est-on censé le deviner ?
Gilbert Le Bris : C’est exactement ce que je me dis dès que j’ouvre la bouche.
Louise Le Bris : Enfin quelqu’un qui comprend !
Gilbert Le Bris : … Il parait que des cerfs sont morts congelés dans le ruisseau, ça vous dirait d’aller les voir ?
Louise Le Bris : Avec plaisir.
NDA1 : Les opinions de plus en plus sexistes de Jacques, qui décidément est bien l’hôpital qui se fout de la charité étant donné l’état de sa propre jeunesse, ne reflètent bien entendu pas les miennes.
NDA2 : Entre Louise qui est [Ermite] et [Grognon], et Gilbert qui est [Malveillant] et [Aucun sens de l’humour], ils se sont bien trouvés... Je suppose ?
Vous n’allez pas en revenir : Kingston, la ville la plus proche d’Hylewood où je vendais mes pommes-cajou, est désormais la capitale du Canada ! Voilà qui va être bon pour les affaires et qui promet d’élargir mon commerce.
Je ne vous parle plus trop de mes plants ces dernières années, mais c’est qu’il n’y a pas grand chose à en dire. Pratiquement tous mes pommiers-acajous sont morts ; j’ai suffisamment de côté pour entretenir toute ma famille plusieurs années et grâce à mon ami Nathanaël Rumédier, qui a quelques connaissances en finance, j’attends le bon moment pour investir dans l’ail.
Je vous ai beaucoup parlé de Joséphine, mais je ne vous ai pas dit ce que devenaient François et Louise.
Le premier est très occupé, puisqu’il va à l’école depuis deux ans. Comme on ne veut plus avoir rien à faire avec le Révérend Hérintois et son école paroissiale, on l’envoie en barque à Gananoque tous les matins, et il rentre tous les soirs. On ne le voit pas beaucoup, mais il nous rend très fiers. Il a sympathisé avec une fille de l’île, qui fait le même trajet que lui étant donné ses parents lui payent des cours de dessin à Gananoque. Son père est éleveur de chevaux, il les laisse aller à leur guise sur l’île et il les vend ensuite aux gens de Gananoque et de Kingston.