Nous nous inquiétons beaucoup de votre situation en France. Les journaux parlent de pénuries, de rafles et de camps pour les opposants politiques. Je crains en permanence de recevoir une lettre qui brisera ce silence et nous apprendra qu’il vous est arrivé quelque chose. Je t’en supplie, Noé, viens au Canada avec tes filles et ton fils. Tu retourneras en France quand la guerre sera terminée. La maison est bien assez grande pour vous accueillir tous. L’appartement d’Agathon à Kingston est vacant puisqu’il fait sa convalescence sur l’île. Si Aurore et les enfants voulaient venir, nous pourrions les accueillir aussi.
Je t’embrasse affectueusement. Ta famille et toi êtes dans toutes nos pensées.
Ton cousin,
Lucien LeBris
P. S. : Agathon a voulu qu’on le photographie quand il est rentré pour avoir de quoi se défendre si on lui reprochait de ne pas être engagé. Il en a fait tirer au moins dix exemplaires. Je t’ai en ai joint un.
Ou du moins, c’est ce que cet épais avait voulu nous faire croire. Oui, voulu, Noé. Mon frère, dans toute sa splendeur. Il s’était délecté de nous voir écarquiller les yeux devant ses révélations, le souffle court, de voir la pauvre Sonia terrorisée dans un coin de la pièce. Et en fait… ce n’était qu’un canular élaboré pour se jouer de nous. Un canular qui se basait sur des vérités : Lorita était bien morte, elle avait bien tué le père de Sonia, elle travaillait bien pour un gang et notre cuisinière aussi, elle avait bien vendu de la cocaïne à Lola. Mais tout ce plan alambiqué, cet interrogatoire qui nous avait tous rendus fous… n’avait servi à rien d’autre qu’à nourrir l’histoire fantasque sortie de son cerveau malade, dans le simple but de nous faire marcher. Lorita n’avait pas été assassinée. Elle s’était tuée toute seule et sa mort était un accident.
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Agathon LeBris : Revenons en arrière. Sonia apporte le thé à Lorita et descend. Lucien, peux-tu me confirmer que ton journal était fourré dans ton bureau ?
Lucien LeBris : Oui, c’est là que je l’ai trouvé.
Agathon LeBris : Est-ce que tu te souviens de l’y avoir mis comme cela ?
Lucien LeBris : Non, maintenant que tu le dis, je plie mon journal. C’est désagréable de tourner les pages quand il est chiffonné.
Agathon LeBris : Lorita l’a lu avant toi. Elle a découvert l’arrestation de Luis Ortega - balancé par un « associé ».
Agathon LeBris : Lorita avait la fâcheuse tendance de détourner une partie de l’argent dû à Ortega pour le garder pour elle. Il l’avait menacée plusieurs fois… Autant dire qu’en ce moment, elle n’était pas dans les petits papiers de la bande.
Agathon LeBris : Les soupçons se seraient dirigés vers elle, et elle allait porter le poids d’une double conséquence : ou bien les anciens associés d’Ortega allait venir pour le venger, ou bien la GRC allait venir pour elle. Elle a préféré se suicider en mélangeant des plantes toxiques…
Dolorès LeBris : … Mais la fausse électrocution ?!
Agathon LeBris : … sauf qu’elle ne l’a pas fait.
Agathon LeBris : Par lâcheté, par crainte, parce qu’elle a changé d’avis, je n’en sais rien. Le fait est qu’elle n’a pas bu le thé. À la place, elle a vidé le service dans l’évier de la salle de bain, elle a fait la vaisselle, elle l’a remis à sa place encore humide, et secouée par son état d’esprit précédent, elle a repris son ménage.
Agathon LeBris : Le choc de la découverte de l’arrestation d’Ortega l’avait rendue négligente, surement était-elle en train de réfléchir à la manière de s’en sortir… Le fait est que, les mains encore humides de sa vaisselle, elle a commencé à nettoyer la prise. Et le reste, vous le connaissez.
Si soupçonner Layla paraissait abracadabrantesque, cela l’était beaucoup moins en ce qui concernait Gizelle. En apprêtant le corps afin que Lorita fût visible pour les visiteurs qui ne manqueraient pas de vouloir lui rendre un dernier hommage, Irène avait vu ma sœur adoptive subtiliser quelque chose dans les affaires de la morte. Après m’avoir déposé la curieuse lettre, Agathon monta à l’étage pour l’interroger.
Je crois t’avoir déjà expliqué les soucis d’alimentation de ma petite sœur adoptive. Si nous dînons avant midi, elle utilise cette excuse pour se lever tard et sauter le repas. Comme nous étions en fin de semaine, nous avions dîné beaucoup plus tard que d’habitude, sans nous presser, ce qui avait permis à Gizelle de nous rejoindre.
Le mercredi et le dimanche, contrairement aux autres jours, Lorita faisait nos chambres l’après-midi. C’est ce qu’il y avait de plus commode pour elle : le dimanche matin, il était fréquent qu’au moins l’un d’entre nous restât dans sa chambre toute la matinée, ce qui la dérangeait pour faire le ménage. Gizelle l’avait croisée, impatiente, lorsqu’elle s’était trainée hors de sa chambre vers une heure et demie pour nous rejoindre à table. Elle était, à notre connaissance, la toute dernière personne à l’avoir vue vivante.
Le repas avait duré un peu moins d’une heure, après quoi Sonia nous avait préparé un thé trop infusé et nous avions tous vaqué à nos occupations. Layla avait passé l’après-midi à lire d’un œil distrait à côté du téléphone, par crainte de manquer le moment où il sonnerait. Lola était sortie échanger quelques passes avec moi. Irène était partie rattraper sa nuit trop courte sur la chaise à bascule de la nurserie. Sonia avait débarrassé la table et s’était retirée dans la cuisine - Agathon, qui s’était éclipsé dans la bibliothèque, avait entendu le cliquetis des assiettes et avait aperçu sa silhouette à travers la porte-fenêtre embuée.
Gizelle était sortie promener sa chienne. Elle avait marché le long du chemin qui mène à la plage, s’était promenée dans le bois, avait descendu la butte sur laquelle est construite l’église jusqu’à la falaise, puis elle avait longé la jetée sur laquelle elle avait croisé notre voisine qui courrait quelque part, jusqu’à la maison. En rentrant, elle avait été frappée du même constat qu’Irène - elle ne voyait personne, mais elle ne nous avait pas spécialement cherchés. À la place, elle était monté à l’étage pour regagner sa chambre, nous avait tous trouvés groupés dans la mienne, et était venue voir ce qu’il se tramait.
Elle avait passé la soirée à suivre Irène et à s’occuper, avec elle, de toute la partie concrète des conséquences de sa mort. Appeler la police. Préparer le salon funéraire. Préparer le corps. Malgré ses airs nonchalants et le fait qu’elle ne soit pas aussi impressionnable que mes sœurs, côtoyer la mort de si près l’avait épuisée, et elle s’était retirée dans sa chambre dès qu’elle avait pu le faire, sans parvenir à fermer l’œil cependant. Oui, c’est vrai, elle avait récupéré quelque chose dans la chambre de Lorita, mais c’était un objet qui lui avait paru sans valeur - une vieille affiche défraichie et tâchée, pliée en huit au fond d'une poche. Elle l’avait fait sans arrière pensée, par simple volonté de préserver la chose. Se voir traitée comme une criminelle par mon frère l’avait paniquée, elle lui avait donc abandonné sa trouvaille sans discuter. Cette affiche, tu la trouveras au fond de cette enveloppe.
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Agathon LeBris : Bonsoir, sœurette.
Gizelle LeBris : Tu m’as fait peur. Je ne t’ai pas entendu arriver.
Agathon LeBris : Je ne pensais pas te trouver debout à cette heure. Surtout étant donné que tu es montée la première.
Gizelle LeBris : J’avais besoin de tranquillité. Aujourd’hui a été… mouvementé. Je ne pense pas que qui que ce soit dans cette maison trouve le sommeil facilement.
Agathon LeBris : Qu’est-ce que tu as volé dans la chambre de Lorita ?
Gizelle LeBris : Je n’ai pas…
Agathon LeBris : Arrête de me prendre pour un cave. Irène t’a vue. Qu’est-ce que c’était ?
Gizelle LeBris : Ce n’est rien, je te jure… C’est juste un papier que j’ai trouvé dans la poche d’une robe. Je l’ai trouvé joli, j’avais peur qu’on le jette… Alors je l’ai gardé.
Agathon LeBris : Quel genre de papier ?
Gizelle LeBris : Je ne sais pas, une sorte d’affiche.
Agathon LeBris : Montre-la moi.
Gizelle LeBris : D’accord, mais… est-ce que je pourrais la récupérer après ?
Agathon LeBris : Pas si j’estime que c’est un élément nécessaire à l’enquête.
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CABARET L’OMBRE ROUGE
NOUVEAU SPECTACLE À MONTRÉAL
LORITA
ELLE VA VOUS ENCHANTER !
Toutes mes félicitations à Antoine et Aurore pour la naissance de leurs jumeaux, ainsi qu’à Jean-François pour son mariage. Est-ce en prévision de la démission de Mlle Yvain que vous avez changé les filles d’école ? Vous aviez donc si peur que sa remplaçante ne lui arrive pas à la cheville ?
Je suis absolument navré pour Rose, mais je m’étonne. Pourquoi tient-elle autant Paris en horreur ? Ses tremblements étaient l’occasion parfaite pour qu’elle prenne sa retraite, non ? Après tout, elle n’est plus toute jeune, elle doit avoir des ressources de côté, elle a travaillé toute sa vie… Je pense qu’on peut dire qu’elle l’a méritée. Et puis, elle y vit depuis longtemps. Qu’est-ce qui l’a poussée à revenir à Champs-les-Sims ?
Quelques brèves nouvelles. Les affaires vont bien, cela fait un an que les touristes sont revenus comme avant la crise. Une ligne ferry quotidienne a été mise en place entre Gananoque et Hylewood, cela représente un contrat considérable. Et j’ai donc le plaisir de t’adresser, avec cette lettre, mon tout dernier paiement ! Merci encore, Noé, pour ta patience. Grâce à toi, ma famille est à l’abri du besoin, les affaires tournent, je fais un métier qui me plait et qui me laisse assez de temps libre pour ma femme, ma fille, ma guitare et mes poissons.
Depuis l’année dernière, Gizelle passait de plus en plus de temps chez Agathon à Kingston. C’est au point où j’ai dû le persuader de ne pas lui demander de payer un loyer… Franchement, tu te rends compte ? À sa propre sœur… Bref, elle fréquentait des fêtes, elle était toujours aussi maigre mais pas plus qu’avant, et au moins, elle avait l’air heureuse, donc nous aussi. Elle nous a annoncé un beau jour qu’elle était fiancée. Lola et Layla, qui avaient prévu de faire une cérémonie commune, ont simplement décidé d’intégrer Gizelle à leurs projets. Cela signifie que toutes mes sœurs sont désormais mariées.
L’heureux élu est Marius Rumédier, le fils de la cousine Ada avec qui tu t’entendais bien. C’est un beau parti, puisque c’est le cadet du propriétaire actuel des entreprises Rumédier. Il n’est pas étudiant ou quoi que ce soit, c’est un désœuvré de dix-neuf ans qui vit des rentes de sa famille et qui passe sa vie dans les soirées mondaines, les concerts et les expositions. On ne le voit pas souvent à Hylewood, il préfère la ville à la tranquillité insulaire, ce qui fait que je ne le connais pas très bien et que je n’ai pas grand chose à t’en dire. Agathon le croise de temps en temps au théâtre, toujours au bras d’une nouvelle femme à l’entendre. Mais bon, vu l’habitude que mon frère a d’exagérer, je ne l’ai pas vraiment pris au sérieux. En plus, s’il a décidé d’épouser ma sœur, c’est bien qu’il a décidé de se ranger, non ? Je trouve qu’il a beaucoup d’esprit.
Je te joins leur photo de mariage. Tu vas voir, c’est quelque chose. Heureusement qu’Eugénie n’est plus là pour la voir, elle n’aurait pas manqué de lâcher une remarque sarcastique ! Layla et Lola font les épaisses ; elles en sont si satisfaites qu’elles ont refusé qu’on reprenne un nouveau cliché… malgré que ce pauvre Ives a réalisé qu’il avait une tâche sur son costume au moment où la photo était faite… Fabien, Gizelle et son mari sont les seuls qui ont l’air à peu près normaux.
Le fait est que la maison parait bien vide. Agathon est là en milieu de semaine quand il ne travaille pas. Le reste du temps, ce n’est plus que ma femme, ma fille et moi. Toutes ces chambres vident me foutent un cafard solide… Mais bon, toute la famille se retrouve le dimanche chez Marie pour le dîner. On se voit donc encore tous régulièrement, et puis l’île n’est pas très grande, on finit toujours pas s’y croiser. Les filles ont arrêté de travailler en se mariant : Layla est femme de médecin, Lola femme de l’héritier d’un industriel, elles n’en ont donc pas vraiment besoin. Gizelle a quitté son emploi à l’épicerie pour pouvoir suivre son mari dans ses soirées à Kingston, mais entre nous, je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne idée… Ça me parait important qu’elle puisse garder une indépendance financière et d’autre part, travailler l’occupe. Je crains que rester seule toute la journée avec la cousine Ada l’encourage dans ses travers. Je suppose que c’est hors de ma portée, maintenant…
Je t’embrasse affectueusement.
Lucien Le Bris
P. S. : Je sais que tu as bien fini par recevoir la correspondance de Lola puisqu’elle a eu le temps de te répondre au moins six fois depuis ma dernière réponse... J’espère que tu ne m’en veux pas trop !
Dès qu’il eût pris connaissance de l’affiche, Agathon descendit les marches quatre à quatre, s’engouffra dans la cuisine en faisant claquer brutalement la porte, et se déboula dans la chambre de Sonia, la cuisinière, faisant parfaitement fi de ses protestations quant à l’inconvenance de cette situation. Agathon n’en avait cure, il avait une idée en tête et rien ne le ferait changer d’avis tant qu’il ne serait pas allé jusqu’au bout de son idée. Il insista pour voir ses papiers d’identité. Il va sans dire que Sonia le prit très mal… C’est seulement quand elle consentit à les lui présenter que mon frère s’apaisa, mais un léger rictus empreint de satisfaction pouvait montrer à qui le connaissait bien qu’il avait compris quelque chose. Voilà ce qu’il avait pu y lire.
À ce stade, Agathon considérait encore l’hypothèse du hasard. C’est une anomalie dans le discours de Sonia qui le fit reconsidérer son hypothèse première. Certes, il lui manquait encore quelques éléments, mais tout commençait à prendre sens pour lui. L’anomalie, ou plutôt la détection de l’anomalie, avait allumé une flamme dans ses yeux. Agathon jubilait, comme un chat acculant une souris qui battrait de la queue avant de se jeter sur sa proie. Sans laisser à la cuisinière le temps de s’expliquer davantage, il commença à retourner sa chambre en sens dessus dessous. Les cris scandalisés de Sonia se firent entendre dans toute la maison, et même les protestations de ma femme, qui était venue voir quelle était la cause de ce vacarme à une heure si tardive, ne suffit pas à le faire arrêter. Il ne cessa de chercher que quand il mit enfin la main sur quelque chose qui sembla le satisfaire : un vieil article de journal découpé, que Sonia gardait sous son oreiller. Il bouscula Irène et, sans présenter d’excuses à aucunes des feux femmes, remonta en trombes les escaliers jusqu’à ma chambre.
À la suite de la page où Lucien écrit « voici ce que j’avais pu y lire », je pense qu’il avait intégré un feuillet sur lequel toutes les informations du certificat de baptême de Sonia Houveau avaient été copiées, et qui a dû être envoyé à Arsinoé. Je n’ai pas été en mesure de remettre la main sur le feuillet, pour lequel aucun brouillon ne semble avoir été établi. En revanche, j’ai retrouvé le certificat de baptême de Sonia Houveau, que j'ai donc numérisé également. Il est bien possible qu’il s’agisse du certificat original…
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CERTIFICAT DE BAPTÊME
PAROISSE Saint-Jacques
Marie Sonia Houveau
née le 19 décembre 1911
fille légitime de Marcel Houveau / Rosalie Morin
parrain Nephtali Salazar
marraine Thérèse Lavoie
baptisée le 25 décembre 1911
par le Chapelain M. H. Guibert, p.s.s.
Vraie copie, le 28 décembre 1911
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Sonia Houveau : Je ne comprends pas pourquoi vous avez voulu voir mes papiers d’identité. Je ne suis pas une criminelle. Je suis une citoyenne canadienne et une bonne chrétienne !
Agathon LeBris : Je devais juste vérifier une petite chose. Je ne souhaitais pas vous brusquer.
Agathon LeBris : Vous avez seulement vingt-six ans ? Je vous aurais donné plus.
Sonia Houveau : On a tendance à vieillir prématurément quand on a eu une vie difficile comme moi.
Agathon LeBris : Une vie difficile, hum ? Pourtant, vous êtes née à Montréal. La grande ville.
Sonia Houveau : Il y a toutes sortes de quartiers dans les grandes villes.
Agathon LeBris : Mme LeBris m’a dit que vous avez été engagée sous la recommandation de Lorita. Vous la connaissiez depuis longtemps ?
Sonia Houveau : Environ quatre ans. On travaillait ensemble. Elle a fait beaucoup pour moi, je lui suis extrêmement reconnaissante.
Agathon LeBris : Elle pensait le plus grand bien de vous. Elle avait été très insistante auprès de mon frère et de ma belle-sœur, lorsqu’elle vous a recommandé.
Sonia Houveau : C’était réciproque. Elle me manquera beaucoup.
Agathon LeBris : Est-ce qu’à votre connaissance, elle était impliquée dans des activités illégales ? Avait-elle des ennemis ?
Sonia Houveau : Pour l’un comme pour l’autre d’ailleurs. Elle était très gentille, toujours prête à rendre service. Presque toutes les bonnes et les cuisinières de l’île sont venues faire sa veillée.
Agathon LeBris : Vous ne me la ferez pas. Vous travailliez ensemble il a quatre ans, dites-vous ? Lorita a commencé à travailler pour la famille LeBris il y a sept ans. Oups. Dommage. Ne jouez pas avec moi, Sonia. Quoi que vous essayez de me cacher, je le trouverai.
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Marcel Houveau abattu par une prostituée au cabaret L’Ombre Rouge, une raclure de moins à Montréal
Le quartier Lumière Rouge a été le théâtre d’un drame tragique ce matin dimanche 5 octobre 1924 lorsqu’un homme connu sous le nom de Marcel Houveau, un caïd notoire de la région, a été retrouvé mort, abattu de plusieurs balles dans le cabaret L’Ombre Rouge, un repaire de débauche et de vice. Selon les autorités locales, la meurtrière, une danseuse sans histoire, aurait agi de manière impitoyable.
Marcel Houveau, un homme dont la réputation sale et la présence menaçante étaient bien connues dans les ruelles du quartier, aurait fait une tournée dans la nuit de vendredi pour « collecter » le fameux « impôt de protection » des cabarets locaux, une forme de racket qu’il pratiquait depuis des années. Ce qu’il n’avait pas prévu, cependant, c’était de croiser une prostituée hargneuse qui, selon les premières informations, en avait assez des abus de l’homme.
« C’était un homme qui n’aurait jamais dû vivre aussi longtemps. Il vivait dans la crasse, abusait des femmes et volait les pauvres pour se remplir les poches », a déclaré un témoin anonyme. Selon lui, Houveau et ses gars auraient tenté de se rembourser en violant les filles, mais l’une d’entre elles n’a pas hésité à riposter par un coup de feu
Les policiers ont récupéré l'arme, un revolver de petit calibre, et ont immédiatement lancé une chasse à l’homme pour retrouver la danseuse. D’après les autorités, il est probable que celle-ci ait fui Montréal. Le cabaret L’Ombre Rouge est aujourd’hui au centre de l’enquête. On dit que plusieurs « clients réguliers » du cabaret auraient été témoins du drame, mais personne n’ose encore se manifester ouvertement. Une source policière a confié que le propriétaire du cabaret aurait probablement bénéficié de l’aide de plusieurs figures influentes pour éviter une enquête trop fouillée.
Quoi qu’il en soit, le meurtre de Houveau, bien que brutal, n’a pas suscité beaucoup de larmes dans le quartier. Ses actes violents et son ascension dans le monde criminel en ont fait une figure détestée. De nombreux travailleurs du quartier voient cet acte comme une sorte de justice immanente, un soulagement après des années de tyrannie. Houveau laisse derrière lui une veuve et cinq filles.
Tu trouveras dans cette enveloppe notre photo de mariage. Je suis désolé de ne pas t’avoir invitée. J’aurais vraiment voulu que tu sois là. Lorsque je m’imaginais me marier un jour, pas si proche, tu étais là au premier rang avec tes filles et Ange, en train de faire un discours drôle et spirituel où tu m’affiches devant toute ma famille mais jamais de manière humiliante, toujours avec subtilité, comme tu sais si bien le faire, avec cette rigueur franche des vrais amis qui t’es si caractéristique. Mes amis du pensionnat dont je t’ai déjà parlé étaient mes garçons d’honneurs, et Irène avait ses amies de Toronto dans son cortège. Tu vas sûrement trouver cette prochaine ligne bizarre, et je ne sais pas si cela se fait, et j’espère que tu comprendras ce que j’essaye d’exprimer et que tu ne le prendras pas mal, mais j’aurais sincèrement aimé t’avoir parmi mes garçons d’honneur.
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Lucien LeBris : Tout est bien qui finit bien.
Irène LeBris : Si nous avons une fille, rappelle-moi de l’enfermer à double clé jusqu’à la fin de sa vie.
Lucien LeBris : Je n’en ferai absolument rien.
Quelques nouvelles de ton investissement. Il va bien ! À la mi-juin l’année dernière, j’ai réuni quelques gars de l’île et des copains pour m’aider avec les travaux. Au départ, ce n’était que moi et mon cousin Fabien, mais Rumédier le gérant du sanatorium nous a envoyé son petit-fils pour nous donner un coup de main, et mes copains du pensionnant sont venus aider aussi. À nous sept, nous avons dragué, nivelé, construit la jeté et les quais, aménagé les accès, installé les bâtiments portuaires, les points d’eau, et les points de carburant. Grâce à toi, j’ai pu payer ceux qui ont pris de leurs temps et de leurs ressources pour m’aider, et surtout, j’ai pu faire électrifier le port ! Oui, tu lis bien, le port d’Hylewood est relié à l’électricité.
A la mi-juillet de cette année, après un an et un mois de travaux, le port était terminé (mises à part quelques petites finitions). On m’a envoyé un inspecteur afin de vérifier la solidité des infrastructures et faire des tests pratiques… Et depuis aujourd’hui, le 16 septembre 1930 : le port d’Hylewood est officiellement ouvert ! Bon, la saison est pratiquement terminée donc je ne pense pas que j’accueillerai grand monde cette année, mais tu sais, même si on avait terminé les travaux plus tôt, on n’aurait sûrement pas eu grand monde de toute manière. Par rapport aux années précédentes, il y a eu très peu de touristes cet été. L’année prochaine sera sûrement meilleure. En attendant les clients, je m’occupe. Je joue de la guitare, et surtout, je pêche. Tu trouveras d’ailleurs trois photographies dans l’enveloppe de cette lettre, pour que tu puisses voir à quoi ressemble le port. J’y ai ajouté aussi une prise que j’ai faite, une magnifique truite de dix livres !
Je ne savais même pas que la cousine Ada s’était rendue en France. Pour tout t’avouer, nous ne sommes pas très proches de cette branche de la famille, alors je ne sais pas bien comment elle a entendu parler de toutes ces histoires, mais je plaide non coupable ! À mon avis, ça doit être Maman, puisqu’elle allait régulièrement voir Tante Françoise pour qu’elle corrige ses lettres à ta mère. Je t’avoue que depuis la mort de Tante Françoise, je ne sais pas bien qui s’occupait de la corriger. J’avais toujours supposé que c’était Mlle Rumédier, mais peut-être bien qu’elle demandait à la cousine Winifred, qui aurait parlé du contenu de ses lettres à sa sœur Ada. Tante Françoise pouvait parfois se montrer un peu snob et vieux jeu, alors ne prend pas toutes les pratiques de ses filles pour des généralités. Par exemple, porter un voile noir épais pour un enterrement est plutôt quelque chose qu’on associe aux vielles dames très catholiques.
Embrasse les filles de ma part. J’espère que tu profites du calme retrouvé, que Sélène est mariée, et que Jean-François est bachelier. Ne manque pas de montrer la photographie de ma truite à Ange et à Antoine !
Marie a donc épousé son Georges Rumédier. Ça aussi, on n’y croyait plus. Ils étaient fiancés depuis si longtemps, c’était à se demander si elle n’avait pas accepté pour le faire taire. Mais non, ils sont bel et bien mariés. Marie a donc quitté la maison, pour ne pas s’installer très loin puisque cette branche des Rumédier vit littéralement en face de chez nous - de l’ancienne chambre de Papa, j’arrive à apercevoir ma sœur par la fenêtre lorsqu’elle est chez elle. Malgré ce déménagement somme toute assez peu conséquent, cela fait une sensation étrange que de ne plus avoir ma petite sœur à la maison.
Agathon lui aussi est tout perdu. Il m’a confié qu’il songeait à prendre un appartement à Kingston pour ne plus faire des allers-retours quotidiens, mais qu’il rentrerait à Hylewood pendant ses congés du mercredi et du dimanche. Je pense que c’est le départ de ma sœur qui l’a motivé. De Marie, c’était c’est le plus proche. Je parle d’elle au passé comme si elle était morte, mais ne t’en fait pas, elle va bien. D’ailleurs la séparation n’est pas bien longue, nous allons même fêter Noël ensemble.
Je te souhaite de joyeuses fêtes. Transmets mes vœux de bonne année au reste de ta famille, j’espère qu’elle sera meilleure que les précédentes… Je t'embrasse affectueusement. Ton cousin,
Lucien LeBris
P. S. : Papa disait que ma grand-mère rêvait d’être Sénatrice… À l’époque, c’était un rêve irréalisable. Et aujourd’hui, une femme vient d’être appointée au Sénat… Tu te rends compte ?
P. P. S. : Ange est très élégant sur cette photo. Si j’avais les mêmes penchants que lui, il va sans dire qu’il me serait tombé dans l’œil !
P. P. P. S. : Fais attention, il y a une photographie dans cette enveloppe, ne la jette pas sans t'assurer qu'elle soit vide !
P. P. P. P. S. : Tes filles sont trop mignonnes !
P. P. P. P. P. S. : Encore une question sur ma vie sentimentale, et je t'envoie un cliché de truite morte à chaque lettre jusqu'à la fin de tes jours.