Hiver 1872-1873, Hylewood, Canada (1/13)
Je vous écris le soir de Noël. Mes enfants sont couchés, ma femme est montée, et dans le calme nocturne de ma grande maison, je suis pris moi-même par une de ces insomnies qui ne m’avait pas visité depuis bien longtemps. Depuis la naissance de mes enfants, je n’ai plus le loisir de ne pas être fatigué la nuit, et je ne me sentais pas de commencer un nouveau livre. J’ai donc relu mon courrier.
Ma dernière lettre a plus d’un an. Pour tout vous avouer, j'ai songé à abandonner la correspondance. Matthieu étant parti, ces lettres ne faisaient guère plus sens pour moi. Chaque fois que je prends la plume en m’imaginant mille choses à lui raconter, je suis frappé par la réalisation qu’il ne me lira pas… L’enthousiasme me déserte immédiatement et je finis par rouler en boule le brouillon de ma lettre.
Mais ce soir, tandis que je relisais votre dernière lettre, une phrase a fait échos. Vous écrivez, en citant votre père, qu’autrefois ni votre grand-père ni mon père ne savaient lire ou écrire, et que cela ne les avait pas empêché de correspondre. Cette tradition portée par nos aïeux me parait importante et je ne veux pas être celui qui la fera sombrer.
Je tenais premièrement à vous remercier d’avoir éclairci les circonstances tragiques qui ont conduit à la perte de Matthieu. Je m’accrochais à mon déni, et j’avais besoin qu’on me le renverse. J’ai mis beaucoup de temps à accepter sa perte. Une vie trop solitaire m’a conduit a tenir en grande affection mes rares amis. Mon deuil est fait désormais. J’avance, j’accepte. J’ai fait la paix.
Je lis dans votre lettre une certaine résignation concernant Monsieur Barbois. Vous dites manquer d’empressement quant à des noces éventuelles. Pourtant, en vous lisant, ce qui transparait est plutôt une amertume face à une demande qui ne vient pas… Que souhaitez-vous vraiment ? Accepteriez-vous de rester dans cet état pour toujours ? Seriez-vous heureuse ainsi ? Réfléchissez à ce que vous souhaitez, non pas pour plaire à votre père ou à Monsieur Barbois, mais bien pour vous-même. Vous fréquentez Monsieur Barbois depuis quatre ans : vous êtes en droit de vous demander pourquoi il ne vous a pas déjà épousée, et de lui mettre un ultimatum s’il refuse encore d’aborder le sujet avec vous. Matthieu disait beaucoup de bien de vous. Il vous tenait en grande estime et a toujours admiré votre intelligence. Pour reprendre les mots de ma femme, « une femme comme vous ne devrait pas être l’esclave des caprices d’un homme ».
De mon côté, voici les nouvelles. Jacqueline a mis au monde en juin dernier une petite fille, qu’elle a nommé Marie en l’hommage de ma sœur. Avec quatre enfants à élever, nous mesurons toute l’importance des services de notre gouvernante, Señora Garcia. Je ne sais pas comment nous ferions sans elle, et Jacqueline non plus, puisqu’elle la paye copieusement sur l’argent de sa dote pour garantir qu’elle ne parte pas ailleurs.
J’en profite pour mentionner que je suis très au fait de la Commune : Jacqueline a suivi l’actualité parisienne avec un enthousiasme communicatif. Elle est toujours aussi férue d’essais politiques en allemand et elle a fait venir un livre sur le sujet depuis l’Europe. Cet ouvrage, dont je suis incapable de prononcer le titre, l’a beaucoup inspirée : elle a d’ailleurs mis a profit sa grossesse pour écrire un essai analysant le gouvernement révolutionnaire de la Commune de Paris, publié il y a peu. Au moins, elle ne parle plus de devenir sénatrice…