J’ai d’abord cru qu’on m’avait injustement en m’attribuant des yeux défectueux. Puis, que finalement, on m’offrait ce dont je rêvais secrètement. C’était le CE1 et les désirs honteux de l’égo qui souhaitait avoir des bagues aux dents, des lunettes et même un fauteuil roulant... n’importe quoi du moment que mon individualité s’affirme de manière tangible. Cette différence je la sentais bien dans la cour de l’école avec déjà ces conversations intérieures qui bien souvent m’extirpaient de mon propre corps et me faisait survoler la cour entière dans laquelle je regardais jouer mes petits camarades avec toute l’innocence qu’on avait manqué de me donner. Cette individualité je la voulais -sûrement comme tous les enfants d’ailleurs- officielle et donc physique, pour qu’au moins elle explique ce décalage que je ressentais. J’ai eu les bagues. J’ai eu les lunettes. Heureusement – et merci- on n’a pas répondu à ce désir absurde du fauteuil et mes jambes toujours soutiennent mon corps qui s’éteindra -je l’espère le plus tard possible- en dansant.
Je ne sais plus combien de temps je suis restée le brouillard dans les yeux avant d’en parler à Maman, mais je me rappelle prendre conscience de l’importance du problème lorsque des fautes d’orthographes apparurent dans mes cahiers. Vivre avec un voile sur la gueule d’accord, mais pas si cela écorche ma langue ! L’annonce du diagnostic contre toute attente ne me réjouit pas et je laissai s’échapper des larmes de désespoir face à cette fatalité qu’on m’affligeait. On a pourtant essayé d‘adoucir la chose en me rassurant que je ne devrai porter des lunettes qu’à l’école et pour lire - ce qui déjà représentait les ¾ de mon temps- ; j’avais donc le droit de libérer mon visage le reste de la journée c’est-à-dire en dormant. -Merci, ça va beaucoup mieux. –
On m’a acheté deux-paires-de-lunettes-au-prix-d’une, et que mes parents fassent une affaire me dénouait quelques nœuds de la gorge. Alors on choisit des violettes puis des bleus, que je porterais le plus souvent car elles étaient oc-to-go-nales.
La raison de cet achat fut d’abord l’enthousiasme de maman qui aimait que je portasse des choses différentes en assurant ‘qu’il fallait oser’. Seulement, ‘oser’ dans une cour de récré c’est risquer sa réputation et sa popularité (je fais ici évidemment référence aux baskets rouges plastifiées ‘Betty Boop’ que je n’aurais porté qu’une seule –et douloureuse- fois).
Ce n’est pas que j’aimais particulièrement la monture, mais j’avoue que son appellation géométrique me fascinait. ‘Oc-to-go-na-le’ : j’avais appris un mot nouveau qui semblait appartenir au registre scientifique et que je pourrais sortir avec fierté à chaque fois que mes lunettes engageraient la conversation.
Mais on m’avait menti. Je suis vite devenue dépendante de mes lunettes et donc ma vision se détériora un peu plus rapidement – ‘mais ça, c’était prévu’. Ma vision descendrait un peu chaque année jusqu’à se stabiliser- me mentait-on encore ?- en milieu d’adolescence. Avec le temps vient l’habitude et très vite j’oubliai que toujours elles s’interposaient entre le monde et moi comme un bouclier de protection. J’essayai les lentilles de contact que je continue de porter parfois mais mes yeux, dit-on, n’ont pas assez de larmes (ironie - moi qui ai pleuré chaque jour qui fait ma vie). J’associe donc les lentilles aux occasions spéciales, au weekend, aux jours de fêtes, aux soirées salsa, aux rendez-vous galants -trop rares-, à la nuit, à la scène. Dénuder mon visage de mes lunettes est devenu un geste lourd de sens faisant apparaître ma plus fine peau appelée ‘vulnérabilité’ et m’exposant à la dureté de ce monde sans arme de défense, sans distance aucune.
Ce n’est que récemment que mes yeux firent l’objet de réflexion et changement de position : ma vue défaillante est en fait un privilège qu’on m’a donné par hasard et que je dois chérir et non combattre. J’ai developpé avec les années une attirance presque obsessive avec la peinture et particulièrement avec ses artistes, eux que j’appelle ‘mes pères’ et qui m’accompagnent au travers les différentes étapes de ma vie psychologique et créative. Alors qu’eux ont voué leurs existences à la recherche de techniques pour représenter la vie sous une autre forme donnant ainsi à la réalité une certaine épaisseur en y ajoutant des dimensions que l’œil humain souvent ne sait voir, je fus, moi, naturellement dotée d’un moyen ‘d’impressioniser’ le monde. Il me suffit simplement de retirer mes lunettes pour devenir personnage d’un tableau vivant dans lequel les couleurs intactes se meuvent et se mélangent, dessinent en pointillés des formes humaines ou animales, font danser des ombres familières et inconnues et rendent au monde son mystère et sa beauté devinée tapie sous les amas de pollutions humaines. Je me dis alors que beaucoup n’auront jamais la chance de pouvoir éteindre le monde de sa raison, que toujours leur vision sera restreinte par une volonté incontrôlable de comprendre et de définir les choses qui nous entourent :
Je me sens alors la responsabilité de nous rappeler que nul n’est dans l’obligation de craindre ou fuir l’inconnu et l’incertitude : renoncer aux associations immédiates, ne pas reconnaître ce qui nous entoure et l’accepter est la délivrance de l’esprit et notre liberté retrouvée.