A vous, que je tutoieÂ
Je vous Ă©cris depuis lâespace rebel de mon Coeur. Et derriĂšre ce âvousâ entendez âtoiâ, toi qui m'es proche, toi qui mâes inconnu, toi Marie, toi Shiva,
et le reste.Â
Je vous Ă©cris car vous ĂȘtes ceux qui me restent, quand je ne sais plus vers qui me tourner.Â
Oui, jâose Ă©crire Ă lâHumanitĂ© , sans exception.Â
Je bĂ©nis la lassitude extrĂȘme, ce point de non-retour qui aujourdâhui articule mon poignet. Je bĂ©nis cette fatigue qui a fait tomber jusquâĂ mon chignon, je bĂ©nis ce lĂ©ger dĂ©sespoir qui, juste assez me pousse vers lâabandon.Â
Je vous Ă©cris sans le devoir,Â
mais sans trop de choix non plus
je vous Ă©cris par ce que ma suite en dĂ©pend,Â
et parce que jâaimerais continuer ensemble.Â
Je pourrais nâĂ©crire quâĂ moi comme je le fais chaque jour - et pourtant la possibilitĂ© mĂȘme infime que ces mots puissent aider, rĂ©conforter ou questionner certains dâentre vous ne me permet pas de nous priver dâune Ă©volution collective. Je vis pour le questionnement , plus que pour les rĂ©ponses.Â
Je sais ne pas ĂȘtre lâunique, je sais que tout dĂ©jĂ a Ă©tĂ© dit, ressenti, Ă©crit - nĂ©anmoins, lâuniversalitĂ© du vĂ©cu nâenlĂšve rien au prĂ©cieux de lâindividuel, ni Ă la puissance guĂ©risseuse du partage. Et, plus personnellement et Ă©goĂŻstement peut-ĂȘtre, si jâai une chance de sauver tous les livres encore muets que jâai en moi par cette lettre qui dĂ©blaye le chemin, alors je tenterai tout.Â
Une mise au point sâimpose.Â
Et mĂȘme si vous ne mâavez rien demandĂ© et que je ne vous ai pas mentis - je ne vous ai pas tout dit.Â
Ces deux derniĂšres annĂ©es ont Ă©tĂ© des plus denses, des plus difficiles et des plus riches en enseignements.Â
Jâassocie le dĂ©but de ce long cycle de dĂ©pouillement au dĂ©cĂšs de mon grand-pĂšre qui mâa confrontĂ©e Ă la perte - mais sans drame, au contraire, avec une certaine grĂące (il aura eu la classe jusquâau bout) . Cette perte de figure masculine a coĂŻncidĂ© avec lâarrivĂ©e de lâAmoureux. Vraiment, presque jour pour jour - un menuisier a laissĂ© place Ă un autre. Sublime & vertigineuse passation.Â
Seulement voilĂ , pour laisser entrer lâAmoureux en ma vie il m'a fallu laisser partir ma meilleure amie, ma soeur, ma moitiĂ© - je me suis soudain retrouvĂ©e au coeur du plus grand chagrin dâamour de ma vie. Ce jour-lĂ j'ai cru perdre une partie de moi. Je semblerais avoir inconsciemment créé une situation de dilemme, et jâai dĂ» choisir.Â
Entre elle et lui, ce fut lui. Je suis littĂ©ralement tombĂ©e en amour : le coeur dĂ©chirĂ© par lâune, recousu par lâautre. A quelques semaines de la mort de mon grand-pĂšre je me suis dit que le plus difficile nâest peut ĂȘtre pas de faire le deuil de nos morts mais celui de nos vivants.Â
Cette annĂ©e-lĂ , je me suis rĂ©veillĂ©e chaque nuit en sursaut, en sanglot, accablĂ©e par une Tristesse trop grande pour moi. Elle nâĂ©tait pas en moi : jâĂ©tais en elle, avalĂ©e par elle. Elle me digĂ©rait et prenait son temps.Â
Quelques mois plus tard, alors que jâentamais une rĂ©conciliation avec le masculin par la relation -tumultueuse- Ă deux, lâarrivĂ©e imminente de mon premier neveu nous a motivĂ©es ma soeur et moi Ă faire lâexperience dâune constellation familiale. Lâheure Ă©tait venue, nous Ă©tions prĂȘtes, moi un peu moins. Beaucoup a Ă©tĂ© guĂ©ri ce jour-lĂ . Le retour des ancĂȘtres, de la lignĂ©e, du poids des histoires transmises. On mâa dit abus sexuel - je me suis retrouvĂ©e au sol. Je me souviens du tambour de cette femme qui battait comme pour rĂ©-animer mon corps.Â
J'ai ce jour-lĂ retrouvĂ© une partie de moi - la plus collante, encombrante, honteuse - mais la piĂšce manquante. A la fois accablĂ©e et soulagĂ©e dâĂȘtre arrivĂ©e Ă un dĂ©nouement, ça hurlait dans mon utĂ©rus. Une rage enfouie, une colĂšre telle quâelle mâĂ©vanouit, me dissocie, fait disjoncter mon systĂšme nerveux.Â
Tout un gospel.Â
Cette rage nâest encore jamais loin , mais elle nâa plus de point de dĂ©part , ni de destinataire prĂ©cis. Elle dit simplement dâun dysfonctionnement et dâune volontĂ© de renverser, bousculer, afin de reconstruire ensemble sur des valeurs de respect, dâĂ©galitĂ© et de compassion. Elle perd en violence et gagne en Ă©lan crĂ©atif : doucement, on sâapprend. Je vis avec un mystĂšre, une incomprĂ©hension une enquĂȘte pour toujours inconclue. Mais y a-t-il quelque chose de certain en ce Monde ?
Et pendant tout ce temps, entre les sanglots, jâai chantĂ©. Jâai âsurvĂ©cu grĂące au chantâ mâa t-on dit , jâai hurlĂ© comme jâai pu.Â
Et pendant tout ce temps jâai Ă©crit, enseignĂ©, guidĂ© des pratiques, des ateliers et des stages. Jâai organisĂ© -beaucoup- en matĂ©rialisant mes rĂȘves de tribu : toujours plus loin en tournĂ©e, plus grand en festival. Jâai adorĂ© cette expansion et je me pince encore pour y croire.Â
Et, pendant tout ce temps je vous ai massĂ©s , mâeffaçant pour vous laisser place. Et pour autant : votre guĂ©rison appelait la mienne. A chaque corps jâai massĂ© lâHumanitĂ© - nos plaies, nos bleus, nos tensions - et jâai retrouvĂ© foi en Nous.Â
Oui, pendant tout ce temps , jâai vu le Beau , partout. Des moments de mal-ĂȘtre ponctuĂ©s par des pluies de GrĂące. Jâai reçu de lâAmour de toutes les directions, en cascade. Je sais ma chance.Â
Et pendant tout ce temps, lâin-envisageable :Â
Il y a eu Marie.
MĂȘme plus tard au fin fond d'une grotte indienne, aux pieds de Shiva, il y a eu Marie. Depuis je reconnais son appel, son arrivĂ©e en mon corps - ma tĂȘte qui sâincline sur une Ă©paule invisible, ma voix qui gagne en profondeur, mes mains qui flottent dans lâespace - je suis alors emprunt dâune Ă©lĂ©gance que je ne me connais pas.Â
Un jour, je raconterai. Pour lâinstant je pose les cartes sur la table. Nous oublions trop souvent lâhistoire qui se cache derriĂšre chacun(e).
Câest au coeur de ce contexte que, pendant ces deux annĂ©es, je me suis jetĂ©e dans lâaction. Je nâaurais jamais autant accompli en si peu de temps et nâaurais jamais Ă©tĂ© aussi souvent malade. Je ne peux ignorer le lien. Jâai balayĂ© un projet pour un autre , jâai bĂąclĂ© lâintĂ©gration, Ă©courtĂ© le Savasana - par peur, non pas du vide, mais de tout ce qui lâencombrait.Â
Dans le brouhaha de tout ce âFaireâ , jâai compromis lâEtreâ . Et jâaimerais bien voir ce qui de moi reste.Â
Une partie de moi cherchait la fuite, un moyen dâenfoncer lâocĂ©an de ma Tristesse. Une autre partie de moi a agi par Dharma, par sens de la Mission - j'ai aimĂ© tout ce que jâai fait et mây suis investie en corps et en coeur.Â
JâespĂšre avoir touchĂ© des vies, avoir Ă©clairĂ©, pacifiĂ© - jâespĂšre avoir fait rire et fait pleurer quand il le fallait ; jâespĂšre avoir ravivĂ© lâespoir en vos coeurs et le dĂ©sir de prendre votre place en ce Monde et de rejoindre cette folle danse.Â
Oui, au final, fuite ou pas, tout ce que jâai fait a Ă©tĂ© mu par mon immense amour pour la Vie et pour Nous.
Alors voilĂ , chers lecteurs que je prends, et en otage, et pour tĂ©moins:Â
je proteste, je capitule.Â
Je ne veux plus remplir. Je veux construire sur du Vrai, sur du plat. Je ne veux plus me cacher. Je veux honorer mes voix. Je ne veux plus mâenfermer dans une conception du temps trop Ă©triquĂ© pour moi. Je veux du temps ample , de lin ou de coton. Je ne veux plus porter. Je veux me laisser porter ; par l'Humour, par la lĂ©geretĂ©, par l'Enfant sautant dans les flaques.
Je ne veux plus mâoctroyer le repos uniquement en rĂ©ponse Ă lâĂ©puisement.Â
Je ne veux plus croire en ce que le Repos, la Vie simple, lâAbondance et lâAmour se mĂ©ritent. Je veux tout ça, parce que câest ce quâOn veut pour moi, que câest accessible,
et stipulĂ© dans nos contrats dâExistence.
A 33 ans me voici Ă un tournant - je pourrais , sans trop de mal continuer ainsi et vivre une vie correcte, brillante mĂȘme, aux yeux de la sociĂ©tĂ©. Mais pourquoi alors ces temps-ci, quand on honore et me fĂ©licite sur certains accomplissements je pleure de Tristesse ?
C'est quâaujourdâhui, je vois surtout ce que mâa coĂ»tĂ© toute cette Ă©nergie dĂ©ployĂ©e, toutes ces techniques dâĂ©vitement, toute cette nĂ©gligence de mes besoins. Je vois comme jâai souvent puisĂ© dans mon reservoir limitĂ©, Ă©puisĂ©e au lieu de puiser en la Source infinie.Â
Je vois comme ma comprĂ©hension de lâAmour a Ă©tĂ© faussĂ©e dĂšs le dĂ©part, comme je lâai toujours envisagĂ© âconditionnĂ©â . Je vois comme mon addiction Ă lâaction, au âfaire plaisirâ , au rendre service est parfois le cri desespĂ©rĂ© de lâenfant qui dit â aime-moi en Ă©changeâ. Jâai tout fondĂ© sur lâĂ©change, sur le mĂ©rite, sur la notion dâutilitĂ©.Â
Heureusement, le Bhakti Yoga a su me montrer autrement , a su mâouvrir Ă lâAmour dĂ©jĂ lĂ , celui quâon ne mĂ©rite pas ou quâon mĂ©rite tous, celui qui ne se gagne ni se perd - ce fluide qui sâĂ©coule en nos ĂȘtres si seulement nous levons les barrages. Et quand la tĂȘte sâapaise, jâen dĂ©borde, jâimplose, je rejoins le Om.Â
Je me retire donc un peu de ce circuit, je prends du recul, une respiration, je retrouve le point-virgule.Â
Je mâen vais intĂ©grer la densitĂ© dâune vie pourtant pas si longue, me dira-t-on , je mâen vais Ă©crire, pleurer, chanter, Lâappeler,Â
et Ă©crire encore.Â
Je mâen vais pratiquer, honorer les enseignants & les enseignements, jusquâĂ les incarner.
Je mâen vais prendre le temps - mâen faire un alliĂ© - y trouver le repos et surtout lâenvie du dĂ©pĂŽt. Je mâen vais me pardonner. Pour mes maladresses, les dĂ©ceptions causĂ©es, les excuses inventĂ©es, mes dysfonctionnements, mes insĂ©curitĂ©s, mon infiabilitĂ© ... je mâen vais lâaccepter, lâassumer,
je mâen vais mâaimer,
moi et mon histoire dans son intégralité.
Je mâen vais remercier ; me promener dans les vides, dans les pleins ; je mâen vais Ă©couter les cycles, vivre avec les saisons intĂ©rieures, extĂ©rieures
Je mâen vais, Ă notre juste valeur, nous apprĂ©cier.Â
Je mâen vais me fĂ©liciter - pour avoir fait au mieux -
mâadorer, me rendre Humour, me rendre GrĂące ,Â
Lui laisser place.Â
Je mâen vais rĂȘver - un Ă un tous les rĂ©cupĂ©rer.Â
Puisse ma Vie ĂȘtre un enseignement, une lueur dans la Nuit du Temps, un Chant, une flamme, une oeuvre dâArt,Â
Puisse ma Vie me garder
en son ventre encore un peu
et quâon y danse,Â
et quâon y danse.Â







