Écrire de la poésie ne consiste pas à dire l’indicible – puis lutter héroïquement contre cette impossibilité jusqu’à faire de l’absurdité de la tâche la grandeur de son combat (après quoi il est aisé de donner raison à W. et de disqualifier le poète de « mystique »). Quand on écrit de la poésie, il ne peut s’agir que d’une chose, plus simple et plus modeste : rendre dicible. Rendre dicibles les choses et les sensations – ce qui n’est pas du tout les dire –, c’est séjourner à ce niveau de la pure puissance, plonger dans les profondeurs inouïes du logos. C’est cela que peut signifier « restaurer l’enfance du monde » dont a parlé D. On croit parfois que l’enfant manque de mots pour s’exprimer. C’est vrai. Pourtant, il se pourrait qu’il vive aussi dans la pure puissance d’expression du monde. Le vol d’un papillon, la tristesse d’une peluche, la couleur d’un son ou d’un vent, sont vécus par l’enfant comme étant dicibles dans l’expérience, sans qu’il n’y ait jamais besoin de les dire, c’est-à-dire sans qu’il n’y ait jamais besoin de les capturer dans le mot dit. C’est cela la poésie et ce qu’elle fait à la langue : quand le logos est destitué, désinvesti, enfin mis « en vacances ».
— Rendre et rendre dicible











