Voici une anecdote que j'aurais pu ajouter dans mon histoire précédente. Mais pour une histoire qui parle de rien, elle était déjà bien assez longue. Alors mon anecdote aura droit à une histoire pour elle toute seule.
Dans "ma" vallée, le paysage est d'une grande richesse : de hautes montagnes, des pâturages et des forêts, un lac, une rivière et des torrents, des villages et des granges isolées, des tours et des clochers... Sur le versant est, en haut d'un pâturage, le long d'une crête, se dressent quatre sentinelles. Depuis des tas d'endroits de la vallée, à l'occasion de mes balades, je les aperçois au loin. Elles sont là, immobiles, fidèles au poste, chaque fois dans des perspectives différentes, selon l'endroit d'où je les vois. Ce sont quatre arbres, qui forment une ligne le long de la crête. De loin, on dirait quatre petits bâtons noirs, surmontés d'une touffe vert tellement foncé que, de certains endroits ou à certains moments, elle semble noire aussi.
Ces arbres apparaissent régulièrement dans mon champ de vision, on dirait qu'ils veulent me narguer, ou alors qu'ils m'appellent. Depuis longtemps, je me dis : "un jour, il faudra bien que je leur rende visite." J'ai soigneusement étudié la carte au 25 000ème : pas si facile de faire le lien entre le paysage réel et la représentation sur le papier. En l'occurrence, ce n'est pas sur le papier, mais sur l'écran, mais cela revient au même. Je pense avoir à peu près localisé le secteur, au-dessus du village de Cazaux-Fréchet. Ensuite, autre point épineux, trouver un chemin pour aller jusque là-haut. Sur le papier ou à l'écran, les tracés figurant les pistes forestières, les chemins et les sentiers sont nombreux et je suis toujours émerveillée de constater la précision des cartes de randonnées. Grâce à elles et au GPS embarqué dans mon téléphone intelligent, je me sens capable d'aller quasiment n'importe où. Donc, c'est décidé, je vais partir à la recherche de "mes" quatre arbres. Je vais au moins rejoindre la crête ; ensuite, de là-haut, je verrai bien.
Première approche en voiture, jusqu'au début de la piste forestière qui démarre un peu au-dessus du hameau de Cazaux-Dessus. J'ai déjà emprunté cette piste précédemment, mais c'était pour grimper ensuite sur la gauche ; cette fois, je vais prendre à droite. Enfin, à condition d'arriver jusqu'au départ du chemin qui monte dans les bois. Ce qui pourrait m'en empêcher ? La neige, qui, sur ce versant exposé au nord, est encore loin d'avoir fondu. Au début, quelques plaques par ci, par là, puis de plus en plus jusqu'à recouvrir toute la piste. Faire quelques pas sur la neige, pas de souci, mais toute la montée, ce serait une autre histoire. Je croise d'abord trois randonneurs avec des raquettes accrochées sur leurs sacs à dos. Puis, un peu plus loin, deux skieurs. Deux skieurs ? Que font-ils par ici ? D'où peuvent-ils bien venir ?
Moi qui n'ai que de simples chaussures aux pieds, je me demande si je ne vais pas devoir attendre encore pour tenter de rencontrer "mes" quatre arbres. La neige est suffisamment dure pour que mes pieds ne s'enfoncent pas, mais pas trop glacée non plus pour se transformer en patinoire. J'avance précautionneusement, en posant les pieds le plus légèrement possible, jusqu'à atteindre l'intersection avec le chemin qui monte à droite dans la forêt. À l'abri sous le couvert des sapins, il n'y a plus de neige. Ouf, je peux poursuivre ma montée, sauf que la pente devient plus raide. Alors, je continue doucement, à tout petits pas, en m'efforçant de contrôler mon souffle. Et un pas après l'autre, je finis par atteindre la crête que je visais.
Ce qu'il y a de chouette, à la montagne, c'est que, généralement, quand on arrive en haut, on est récompensé de ses efforts par un point de vue intéressant. À ce moment, en débouchant de la forêt sur la crête, ma récompense est encore plus belle que ce que j'imaginais. Pourtant, cette vallée, je commence à la connaître sous tous ses angles. Je la découvre à nouveau, avec un bonheur toujours intact. Les sommets encore enneigés, le lac qui scintille sous les rayons du soleil et tout le reste du paysage que mes pauvres mots peinent à décrire. Et puis, il n'y a pas que ce que mes yeux voient. Il y a le goût et l'odeur de l'air, tous les pores de ma peau qui respirent, la vague vivante qui circule à l'intérieur de moi. Je suis... ? Je ne trouve pas le mot juste, peut-être qu'il n'y en a pas. Simplement, je suis.
Et sur le côté, vers la gauche, "mes" quatre arbres qui me font signent... Hélas, ils sont encore loin, nettement plus loin que ce que j'espérais. Je crois que ce n'est encore pas aujourd'hui que je leur rendrai visite. Toutefois, je ne vais pas redescendre tout de suite. Je décide de poursuivre le sentier qui monte le long de la crête, juste pour voir si la vue est encore plus belle d'un peu plus haut. Je ne suis pas très forte pour estimer les distances. Disons que je monte encore pendant un certain temps, à tout petits pas, pour ménager mes forces... Quand je m'arrête, un peu essoufflée, un sentier part sur ma droite, à flanc de montagne, en travers du pâturage et... plus ou moins en direction des quatre arbres. Au choix : soit continuer à monter le long de la crête, soit emprunter ce sentier, qui m'attire irrésistiblement car il pourrait me rapprocher de mon objectif de départ, soit redescendre. Le choix est vite fait : les quatre arbres. Déjà, ils paraissent nettement moins lointains.
Mon sentier descend en douceur à travers un pâturage et j'avance d'un pied léger, jusqu'à un col et une nouvelle intersection. Par les mystères du relief, les arbres ont disparu de mon champ de vision. On dirait qu'ils jouent à cache-cache. Pourtant, je sais qu'ils sont là, juste derrière. Je poursuis vaillamment le sentier, qui recommence à monter doucement. Les signes sont nombreux qui montrent que c'est un sentier pastoral, tracé au fil du temps par le passage de troupeaux. Pour le moment, ils sont encore en bas, dans les étables, mais bientôt, quand l'herbe reverdira, les brebis, les vaches, et aussi quelques chevaux, reviendront prendre leur place dans le paysage.
"Mes" quatre arbres, eux, sont toujours là, fidèles au poste. Ils surgissent à nouveau dans mon champ de vision. Je m'interroge une nouvelle fois : que font-ils là, tout seuls sur cette crête ? Depuis combien de temps sont-ils là ? Ont-ils poussé là par hasard ? Auquel cas, le hasard est bien malicieux de les avoir ainsi alignés. Ou alors faisaient-ils partie d'une forêt, coupée ensuite selon les plans mystérieux de l'exploitation forestière ? Avec le pastoralisme, le travail du bois est une autre activité traditionnelle de la vallée. Mais alors, pour quelle raison les bûcherons les auraient-ils épargnés ? Ces questions naïves occupent mes pensées tandis que je continue d'avancer. Il me reste encore quelques centaines de pas à faire pour être à leurs pieds, mais maintenant, c'est sûr, je vais bientôt pouvoir les toucher.
Et voilà, ils sont là ! Merci, mon corps, de m'avoir conduite jusqu'ici ! Le pouvoir d'attraction de ces arbres était puissant qui, un pas en appelant un autre, m'a entraînée nettement plus loin que ce que j'avais prévu. Quand j'atteins enfin la crête où ils se dressent, je me trouve un peu au-dessus d'eux. Je le sais depuis un petit moment, ce sont des pins. Et puis, surprise, en réalité, ils ne sont pas vraiment alignés. Les trois plus haut le sont à peu près, mais le quatrième, le plus bas et le plus gros, est légèrement décalé. Je descends jusqu'à lui, j'admire ses branches vigoureuses, son écorce rugueuse, sa force rassurante. Je m'assois à son pied, mon dos appuyé contre son tronc. Et là, face à ce paysage toujours aussi magnifique, je peux laisser le temps suspendre son vol...





