Bonjour. Mon nom est Isabelle Coulomb-Mauvière. Je publie sur ce blog des histoires courtes, pour garder des traces d'anecdotes au quotidien, de tranches de vie, de rêveries plus ou moins éveillées...
Les mots sont comme des perles qu'on enfile sur des colliers pour en faire des phrases et laisser des traces écrites.
Des mots m'ont réveillée, très tôt, ce matin, et m'ont demandé de les écrire.
Un mot désigne quelque chose de concret : un œuf, un arbre, un pied. Un mot décrit : c'est bleu, c'est froid. Un mot agit : respirer, parler, écrire. Un mot parle aussi de notions plus vastes et immatérielles : le vent, la nature, la confiance.
Des mots reliés dans des phrases ont le pouvoir de formuler des idées, des pensées. Formuler, c'est donner une forme, donc forcément perdre un peu de la force originelle de l'idée ou de la pensée.
Les mots qui, au petit matin, m'ont enjoint de les écrire, ce n'était pas simplement "crayon" ou "carnet", les instruments que j'ai employés pour écrire. "Naïveté" et "innocence" sont revenues agiter mes pensées.
Pour expliquer d'où sortent ces deux mots, je dois raconter que je viens de participer à un stage, le week-end dernier. Ce stage, je l’ai vécu comme une surprise, un cadeau de la vie. Quelques jours avant, je ne savais pas que j'allais m'échapper du cours habituel de mes activités.
Une amie m'a parlé "du souffle à la voix", j'ai répondu "ces mots me parlent". Un miracle, autrement dit un agencement favorable des circonstances, m'a permis de participer à ce stage. Je n’avais pas d'idée très précise de ce qui m'attendait, à part l'intuition que cela allait créer de nouvelles connexions dans ma cartographie mentale et corporelle.
Le premier jour, pour me présenter, j'ai indiqué que je venais là avec curiosité et naïveté. J'ai reçu en réponse une mise en garde envers la naïveté, qu'il ne faudrait pas confondre avec l'innocence, qui lui serait préférable. J'ai senti tout de suite que cette distinction ne me convenait pas. Tout bien réfléchi, entre innocence et naïveté, je tiens à ma naïveté, je le confirme.
L'innocence est celle dont seuls sont capables les bébés, car ils ne savent rien, et surtout, ils n'ont encore rien fait. Être innocent, cela signifie ne pas avoir commis de péché. Présenter un concept par ce qu'il n'est pas, je n’aime pas tellement, ça sent l'enfumage. Et puis l'innocence, Dieu m'en garde, voilà qui est trop religieux pour moi. Derrière le péché, il y a la notion de culpabilité qui pointe son nez.
Donc, la naïveté.
Il convient de distinguer la naïveté de la crédulité. Croire trop facilement donne la part belle à tous les gourous, sans distinction. Être crédule conduit à abdiquer son libre arbitre, être naïve non.
Dans la naïveté, il y a quelque chose de la pureté. C'est se montrer ouverte à la nouveauté, porter un regard neuf sur un territoire à découvrir, à explorer.
Il ne faudrait pas faire à la naïveté ce que d'aucuns font à la gentillesse, en la prenant pour de la faiblesse, façon trop bonne, trop conne.
Soi-disant, il ne ferait pas bon être trop naïf, tout comme être trop gentil. Je voudrais pourtant inonder notre monde sous des flots puissants de gentillesse et de naïveté.
Au-delà de ces réflexions d’ordre sémantique, un but de ce stage était d’explorer sa voix, tant parlée que chantée, de ressentir sa corporalité, de toucher à sa puissance. Je crois y être un peu arrivée.
Cela s’est fait par l’expérimentation, à partir d’exercices, de postures et de vocalises qu’un visiteur extérieur qui serait passé par là par hasard aurait pu trouver bizarres. Une expérience très physique, avec pour objectif de condenser, densifier et libérer sa voix : amplifier le souffle, jusque dans le ventre, dans le dos, « ramoner la tuyauterie » comme le dit notre professeur, assouplir le passage entre voix de poitrine et voix de tête, canaliser l’énergie qui circule à l’intérieur.
Au-delà de cette expérience très physique, se joue aussi autre chose de plus subtil et mystérieux. J’ai été surprise et heureuse de reconnaître les sensations éprouvées en hypnose. Je connais l’hypnose conversationnelle, qui se sert du langage pour déclencher un changement d’état de conscience. Là, l’induction passe par le corps et les perceptions qui s’en dégagent, en court-circuitant complètement le mental. Un chemin direct vers la transe hypnotique…
Pour mobiliser la puissance, j'ai pensé à un moment passer par la colère. Il y avait d'ailleurs un peu cette invitation qui flottait par moment. J'ai finalement suivi un autre chemin, en focalisant toute l’attention de mon regard sur un point précis et minuscule, sur le mur en face. Et puis en concentrant aussi l'énergie au creux de mon ventre dans un volume de plus en plus réduit, pour la mettre sous pression : une petite balle, une noix, une noisette, un petit pois. Là où la colère aurait pu déclencher une explosion destructrice, cette condensation a permis un jaillissement d'une voix que je ne connaissais pas, qui s'est transformée en un éclat de rire libérateur.
Chacun, chacune d'entre nous avons pu tour à tour, chacun·e à sa manière, traverser cette expérience de faire sortir sa voix depuis le creux de son ventre, le centre de gravité de son corps, son centre énergétique, son hara. Une pratique initiatique dans laquelle le cerveau se retrouve mis en veille : exigeant physiquement, reposant mentalement. Pas grand-chose à comprendre, mais plutôt à ressentir, lâcher, libérer…
Cette exploration individuelle s’est effectuée sous les regards des autres personnes. Ces regards, loin d’être intrusifs, délivraient plutôt un soutien précieux. Sans nous connaitre, sans avoir beaucoup échangé entre nous, des liens impalpables se sont tissés, une solidarité dans l’expérience partagée. Le groupe dans sa globalité a joué un rôle à part entière, par l'énergie qu'il dégageait.
Cette énergie, je la connais, je la reconnais, elle est la seule qui vaille. Cette énergie, c’est celle de la Vie, celle de l’Amour de la vie. Elle a le plus grand des pouvoirs ; elle est la seule qui pourra sortir de la violence notre monde en perdition. Nous étions seulement une dizaine, mais nous ne sommes pas les seuls. Je crois que nous sommes nombreux·ses, de plus en plus nombreux·ses, à ressentir vibrer cette énergie-là et à la faire rayonner.
En continuant de tisser des liens, comme pendant les trois jours de ce stage Souffle et Voix, ainsi que dans une multitude d’autres endroits, à une multitude d’autres occasions, avec une multitude d’autres manières, jour après jour, inlassablement, la Voix de l’Amour et de la Vie finira par prendre le dessus.
Peut-être est-il naïf de dire cela ? Et alors ? Vive la naïveté !
Illustration : Deux lions dans la savane, tableau du Douanier Rousseau, peintre emblématique de l’art naïf
Je marche. Jusque-là, rien de très original, pour qui a l’habitude de lire mes écrits. Je marche parce que j’aime ça. Et aussi parce que, comme je l’observe chaque fois, cela me fait un bien fou. J’adore ce mouvement calme et régulier, même en marchant d’un bon pas.
Je marche sur un chemin en forêt. C’est le genre d’endroit où j’aime particulièrement marcher ; la compagnie des arbres m’apaise et me rassure. Le sol, en forêt, est amical sous les pieds, plus tendre que le bitume des trottoirs ou des routes ou que les rochers des montagnes ou autres reliefs.
Je n’aurais pas dû me trouver sur ce chemin, ce jour-là, premier jour de l’année 2026. Un concours de circonstances désagréable m’a conduit à renoncer à mon escapade dans les Pyrénées. Je me console en marchant dans la forêt, pour prendre le temps de digérer ma déception et ma contrariété.
Cette randonnée se trouvait sur la liste de mes projets pour 2026, mais je ne pensais pas la concrétiser dès le 1er janvier. La météo est parfaite : il fait froid et sec, une journée d’hiver idéale pour marcher. Me voilà partie pour environ 25 km, de Pibrac à L’Isle-Jourdain, en suivant le tracé du GR 653.
Cet itinéraire balisé se trouve sur la Via Tolosana, la voie qui relie Arles aux Pyrénées, une des grandes voies parmi les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France. La distance que j’ai prévue correspond à une étape moyenne pour un pèlerin. Sauf que L’Isle-Jourdain ne sera pas pour moi une étape, mais un point d’arrivée où, si tout se passe bien, je prendrai un train pour revenir à Pibrac.
Pibrac est un village charmant, aux portes de Toulouse. Je ne peux pas m’empêcher de flâner, le nez en l’air, pour admirer le parc du château et ses grands arbres, puis l’église et la basilique qui se font face, de part et d’autre de la vaste esplanade Sainte-Germaine. Je m’éloigne du village par un chemin de terre qui passe à travers un bois, le long d’un ruisseau. Je reconnais cet endroit, j’y suis passée avec une amie, il n’y a pas très longtemps.
Un grand avantage de ces itinéraires de grande randonnée, c’est le balisage. Quel confort de trouver régulièrement placée au bord du chemin la double bande blanc et rouge. Je vois aussi, mais nettement moins souvent, des panneaux jaunes avec une coquille bleue. À une intersection, les indications sont contradictoires ; je choisis l’option en blanc et rouge.
Je marche encore un peu le long d’une piste, à travers champs, avant de rejoindre la forêt de Bouconne. Je savoure la solitude. Un lendemain de réveillon, on préfère se reposer. Moi, les arbres me tiennent compagnie. Pour autant que je puisse en juger, ce sont très majoritairement des chênes. Sous mes pieds, leurs feuilles forment un tapis confortable ; j’écoute leur crissement. La lumière du soleil filtre à travers les branches dégarnies. Par-ci, par-là, quelques grands pins longilignes apportent une touche de vert. Au-dessus de la canopée, le ciel étale son bleu limpide. Le chemin me tient sous son charme.
Je trouve photogénique la perspective d’un chemin qui s’ouvre devant moi. J’ai déjà dû prendre des centaines de photos de ce genre de paysage. Là, ma collection s’enrichit d’une dizaine de clichés supplémentaires : un rayon de soleil, la forme originale d’un tronc, une nuance singulière de vert, couleur rare en cette saison, un effet « tunnel » particulièrement long…
Je rejoins bientôt la large piste rectiligne qui traverse la forêt dans sa plus grande longueur. Peu après, le balisage m’entraine sur un chemin plus étroit, sur la gauche. Il est plus agréable et plus varié que la grande piste toute droite. La carte m’indique qu’il garde toutefois la même direction. Elle me montre aussi qu’environ un kilomètre plus loin, une stèle se trouve au bord de la piste principale. Curieuse, je choisis de faire un détour.
Je découvre que cette stèle honore la mémoire de Forain François Verdier. Je sais qu’il s’agit d’un personnage historique, membre de la Résistance, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Une grande avenue et une station de métro portent son nom à Toulouse. Sa tombe monumentale se trouve au cimetière de Terre Cabade. Mes connaissances s’arrêtent là. Les panneaux à côté du mémorial m’apprennent que Forain était son nom de code et qu’il a été assassiné là, en janvier 1944, par des membres de la Gestapo.
Une rapide recherche, à partir de mon téléphone, me permet d’en apprendre plus, magie de l’internet, même en pleine forêt. Je découvre un personnage qui inspire le respect. Chef régional de la Résistance, il reste jusqu’au bout fidèle à ses valeurs et ses engagements, même confronté à la torture et la barbarie. Une leçon inspirante, à l’époque que nous traversons, où les intérêts particuliers de certains dirigeants priment sur l’intérêt collectif.
Quand j’étais plus jeune, je me suis posé la question : est-ce que ce sont les hasards des circonstances qui font que certain.es deviennent des héros ou des héroïnes et d’autres des traitres ou des lâches ? Aujourd’hui, je suis sûre qu’il s’agit avant tout une question de convictions. L’histoire de François Verdier en est une illustration ; ce mémorial est un rappel salutaire pour toutes les personnes qui passent devant.
Je reprends mon chemin, le cœur et la tête remplies de ces réflexions. Quand je regarde l’heure, je réalise qu’il est plus tard que ce que je pensais. Aurais-je été trop optimiste ? Si je continue en mode « tortue », je n’arriverai pas à L’Isle-Jourdain avant la nuit. Il y a plusieurs trains pour revenir à Pibrac. Pour celui de 16h45, c’est déjà trop tard. Pour attraper le suivant, une heure après, il me faut presser le pas. C’est donc sur un rythme plus soutenu que je finis de traverser la forêt. J’apprécie de sentir mon corps qui répond bien, je me laisse emporter par le balancement alterné de mes jambes et de mes bras.
Quand je franchis la lisière de la forêt, un vaste panorama se déploie devant moi : c’est évident, je suis dans le Gers. Des collines couvertes de champs cultivés ondulent jusqu’à perte de vue. Quelques rares fermes habitent le paysage. Le soleil déjà bas rougit le ciel, où des lambeaux de nuages s’entrecroisent avec des traînées d’avion. Tout au fond, une étroite bande plus foncée dessine les Pyrénées. À l’opposé, du côté où le ciel s’assombrit, un mince croissant de lune est suspendu comme une apostrophe. La petite route sur laquelle je me trouve suit une crête très arrondie.
J’en prends plein les yeux. Je pourrais rester là, plongée dans la contemplation de la Terre et du Ciel qui s’étalent à mes pieds et au-dessus de ma tête. Pourtant, je ne dois pas oublier que j’ai un train à prendre. Résolument, j’avance, de petites routes de campagne en chemins agricoles, jusqu’à me fondre dans ce décor, savourant un plaisir égoïste de me trouver seule à en profiter.
La marche ne demande aucun effort : sol régulier, pente légèrement descendante. Mon souffle accompagne mes pas. J’ai l’impression que je pourrais continuer ainsi indéfiniment. Cependant, sur ma gauche, les toits de L’Isle-Jourdain se rapprochent. Je croise une cycliste qui s’est arrêtée pour admirer le paysage. Elle sursaute à mon approche. L’échange se réduit au minimum : deux mots, un regard, cela suffit pour se dire l’essentiel.
Vais-je réussir à attraper le train de 17 h 48 ? Je presse le pas en entrant dans le bourg. Je franchis la voie ferrée, la gare n’est plus très loin. J’y arrive à 17 h 38, juste à temps pour prendre mon billet à un distributeur automatique et grimper à bord du train. Le wagon n’est pas plein, mais je suis étonnée de trouver autant de personnes, un soir de 1e janvier. Le trajet est court et direct pour revenir à Pibrac, en moins de 20 minutes, alors qu’il m’a fallu cinq heures et demie pour parcourir à pied les 25 km de ma randonnée.
Je suis comblée et heureuse. Mes batteries sont rechargées. Mon cœur s’est allégé. Je me sens prête à faire face à une nouvelle année,
avec ses hauts et ses bas, comme les reliefs vallonnés du Gers,
avec ses passages flamboyants comme un coucher de soleil,
avec ses lignes de crête, sur lesquelles on chemine seul,
avec ses forêts protectrices, où l’on se sent entouré, protégé,
avec ses routes, ses chemins, ses sentiers (et peut-être, parfois, des passages à inventer ?) …
Il y a quelques temps, une amie m’a offert un petit livre intitulé Le sel de la vie, écrit par Françoise Héritier. Je viens de le terminer. C’est le genre de lecture qui fait du bien. Comme le promet le titre, l’autrice énumère, dans une longue liste à la Prévert, tous les petits et grands plaisirs qui participent à faire de sa vie, un cadeau. C’était tellement joyeux et réconfortant comme lecture, que cela m’a donné envie d’allonger la liste. Je remercie chaleureusement cette amie de m'avoir offert ce cadeau.
Voici donc « mon » sel de la vie !
Tenir un bébé dans ses bras
Caresser un chat et l’entendre se mettre à ronronner
Sentir en bougeant le doux frottement du tissu de ses vêtements sur sa peau
Croquer un carré de chocolat noir intense et le laisser fondre longuement dans sa bouche
Surprendre les premiers rayons du soleil, le matin
Marcher seul·e, à la nuit tombante
Reconnaître un parfum de fleur dans la nature : mimosa, chèvrefeuille, lavande, immortelle…
Se coucher, le soir, dans son lit, et savourer la douceur douillette de la couette
Humer les odeurs qui s’échappent de la cuisine, pendant la cuisson d’un plat mijoté
Éclater de rire
Vivre un orgasme puissant
Contempler les reflets du soleil qui scintillent sur la surface d’un lac de montagne
Ressentir la puissance de l’eau, face au ressac des vagues sur les rochers
Sentir le réconfort de bras aimants autour de soi
Croiser le regard d’un·e inconnu·e et échanger un sourire
Sauter dans les flaques pendant une balade un jour de pluie
Marcher en équilibre en suivant la bordure du trottoir
Embrasser son amoureux·se dans le cou
Poser la dernière pièce d’un puzzle
Respirer lentement, profondément
Joindre sa voix à un chœur polyphonique
Chanter une berceuse à un enfant
Sentir le souffle de l’air sur son visage
Être ému·e aux larmes devant la beauté d’un paysage
Apprendre à faire quelque chose de nouveau
Réussir à retourner la crêpe en la faisant souter dans la poêle
Marcher pieds nus dans l’herbe
Prendre une douche chaude
Boire un verre d’eau juste tiède, le matin, à jeun
Laisser son corps bouger pour suivre une musique
Oublier le mode réel en lisant un livre ou en regardant un film
Retrouver un vêtement oublié au fond d’un tiroir ou d’une armoire
Se plonger dans des albums photos anciens
Soulager un besoin physiologique pressant
Lire un article, un livre, écouter un podcast, regarder un documentaire, qui enrichissent sa façon de pensée
Ressentir ce frisson intérieur subtil qui indique que l’on est en train de vivre quelque chose de spécial, de magique
Fouiller sa mémoire pour y retrouver les meilleurs souvenirs de ses « premières fois »
Faire un câlin à quelqu’un
Recevoir un message qui annonce une bonne nouvelle
Se retrouver au chaud et au sec après avoir dû affronter des intempéries
Partir en balade avec une personne chère
Réussir à enfiler une aiguille du premier coup
Essuyer ses mains après avoir terminé une grosse vaisselle
Retrouver son âme d’enfant en assistant à un feu d’artifice
Revenir à la conscience ordinaire après un voyage immobile en méditation
Apercevoir une plume voleter gracieusement dans les airs
Se plonger dans l’observation d’une libellule ou d’une coccinelle
Se réveiller après une bonne, grosse nuit de sommeil
Suivre des yeux le vol d’un rapace
Croiser un cheval en ville
Goûter à la liberté de se déplacer à vélo
Grimper jusqu’à atteindre une crête, un col, un sommet
Renouer le contact avec un·e ami·e perdu·e de vue
Faire démarrer un feu de cheminée
Avoir une conversation avec un·e personne inconnu·e
Assister à un beau spectacle de musique, de danse, de théâtre…
Retrouver la saveur d’enfance de la crème de marrons en tube (ou autre « madeleine »)
Entendre la neige fraîche crisser sous ses pas
Se laisser aspirer par l’effet hypnotique d’un paysage qui défile derrière la fenêtre d’un train
Se sentir touché·e par la couleur du ciel, la forme des nuages
Deviner la forme d’un visage dans le dessin de l’écorce d’un arbre
Capter toute l’attention de son auditoire, qu’il s’agisse d’une seule personne, comme de tout un public
Prendre le temps de manger lentement, en mâchant soigneusement
Traîner au lit le matin, sans arrière-pensées coupables
Manger des fruits glanés au bord des chemins : myrtilles, fraises des bois, mûres…
Envoyer un mot d’amour
S’allonger de tout son long sur la terre et laisser ses yeux se perdre dans l’infini, de jour ou, encore mieux, la nuit, sous les étoiles
Elle s’appelle Josseline. Mais tout le monde l’appelle plutôt Tatie Jo. Tout le monde, ce sont surtout les personnes qui viennent loger chez elle, dans son gîte à Aurère, un des ilets du cirque de Mafate, au cœur de la Réunion, île volcanique de l’océan Indien, territoire français d’outre-mer. Son gîte se nomme, en toute simplicité « Chez Tatie Jo ». C’est l’info que se repassent de bouche à oreille des randonneuses et randonneurs qui arpentent les sentiers de Mafate : « si tu passes par Aurère, va donc chez Tatie Jo ».
Mafate, pour qui aime marcher, c’est le paradis. Un bain de nature, hors du tumulte du monde moderne où tout va tellement vite. Des sentiers exigeants, mais époustouflants, dans un relief tourmenté, né de l’alliance entre l’activité volcanique du piton des Neiges et l’érosion due à l’écoulement de l’eau. Là, on se déplace uniquement à pied, on monte beaucoup, on descend tout autant. L’horizon n’a rien à voir avec l’horizontale, il est barré par les remparts vertigineux qui encerclent Mafate.
J’aime, c’est peu de le dire, marcher dans Mafate. Après avoir visité tous ses ilets, mon préféré, c’est certainement Aurère, situé sur une sorte de plateau en balcon, au nord du cirque. À chacune de mes plongées dans Mafate, chaque année depuis 2021, je fais étape chez Tatie Jo. Simplicité, authenticité, générosité, convivialité. Tatie Jo aime raconter son histoire à ses visiteurs. Dès ma première visite, j’ai été touchée.
Josseline est Mafataise. Elle est née dans un ilet proche, dans une grande fratrie, septième d’une famille de douze enfants. Lors de nos premiers échanges, nous avons découvert que nous avions exactement le même âge, à trois semaines près. Nos histoires sont pourtant radicalement différentes. Quand elle a sept ans, sa mère décide qu’elle n’ira pas à l’école, pour aider à la maison à s’occuper de ses petits frères et petites sœurs.
À cette époque, dans les années 70/80, la vie est vraiment dure, à Mafate. Il faut se débrouiller pour subvenir à tous ses besoins : marcher pour aller chercher de l’eau, couper du bois pour se chauffer, cultiver le jardin pour se nourrir… Ce n’est que des années plus tard que le tourisme se développera, en même temps que l’engouement pour la randonnée.
Pour tenter d’échapper à sa condition, Josseline a peu d’options. Elle fait comme tant d’autres femmes : elle se marie. Puis, elle a des enfants à son tour : trois « seulement ». Pourtant, sa vie reste encore dure, tandis que d’autres Mafatais autour d’elle, dont certains membres de sa famille, ouvrent leur gîte. Du temps passe encore, ses enfants grandissent, elle se sépare de son mari et gagne enfin son indépendance.
Elle obtient la concession d’un terrain à Aurère auprès de l’Office National des Forêts, qui gère le territoire de Mafate, elle y construit sa maison. À quel moment nait l’envie, le projet d’ouvrir elle aussi son propre gîte ? Sans doute que cela n’a pas été une idée soudaine, mais plutôt un processus logique en réponse à la question : « Pourquoi pas moi ? » Ce petit bout de femme est capable de déployer une énergie considérable pour arriver à ses fins. Elle en a vu d’autres dans sa vie et se débrouiller, elle sait faire.
Le souci, c’est qu’ouvrir un gîte quand on n’est pas allé à l’école, c’est pour le moins compliqué. Mais impossible, non, pas pour Josseline, qui travaille dur pour combler et compenser ses lacunes jusqu’à finir par obtenir le précieux sésame : l’autorisation officielle des autorités du Parc National de la Réunion pour tenir une table et des chambres d’hôtes, dans la tradition mafataise.
Chez Tatie Jo, on est reçu à bras ouverts, un peu comme si on faisait partie de la famille. Ou alors comme un ami perdu de vue depuis longtemps et qu’on retrouve avec la même évidence que si on s’était quitté la veille. La maison est discrète, un peu à l’écart, nichée dans un écrin de verdure. Mais quand elle affiche « complet », on se retrouve une quinzaine à l’heure du dîner, autour de la longue table. Et au petit déjeuner, sous la varangue, comment ne pas s’émerveiller devant le paysage grandiose ? Le massif du Gros Morne en face, le sommet du Cimendef et la crête de la Marianne sur la gauche.
Josseline est une très bonne cuisinière (faire la cuisine, elle a appris très tôt). Tout ou presque est cuit au feu de bois, dans de grandes marmites qui mijotent dans la cheminée. Les salades, variées et colorées, proviennent du jardin. Le rougail saucisse est un incontournable de la cuisine créole réunionnaise ; je n’en ai jamais mangé de meilleur que chez Tatie Jo. En dessert, le gâteau banane ou le gâteau patate, autres incontournables de la cuisine créole, sont d’une merveilleuse légèreté.
Chez Tatie Jo, l’estomac est bien nourri, c’est sûr. Mais chez Tatie Jo, on partage aussi la nourriture du cœur. À table avec ses hôtes, Josseline raconte la « vie lontan », au temps, pas si lointain au fond, où il n’y avait pas de panneaux solaires pour produire de l’électricité, pas de réseau de téléphonie mobile pour communiquer, pas de transports en hélicoptères pour ramener ses courses à la maison ! Douée d’un grand talent de conteuse, elle partage des anecdotes de la vie de tous les jours, avec simplicité et humour, dans un récit ponctué de grands éclats de rire communicatifs.
Elle explique que le nom d’Aurère vient d’un mot d’origine africaine, Orera, qui signifie « bonne terre ». Ici, tout pousse, dit-elle, tu plantes dans la terre et ça pousse ! Elle se plait aussi à raconter la légende de Cimendef et de Marianne, un couple d’esclaves en fuite qui avait trouvé refuge dans le cirque, avant de connaitre un destin tragique. Les reliefs qui surplombent Aurère ont été nommés en leur mémoire.
Josseline accueille ses pensionnaires avec un cœur grand ouvert. La cuisine généreuse, l’accueil chaleureux, c’est la partie visible. Il ne faut pas omettre toutefois la partie ingrate que Tatie Jo accomplit dans l’ombre : nettoyer la maison au quotidien, se lever tôt pour aller prendre soin du jardin, se coucher tard, après avoir lavé la vaisselle et rangé la cuisine, changer les draps, faire la lessive, refaire les lits après chaque départ. Et tous les jours, recommencer, tant qu’il y a des randonneurs qui font étape.
Josseline ne se plaint pas. Elle est reconnaissante envers ses fils. Celui qui habite juste à côté et qui donne un coup de main en cuisine. Celui qui vit en dehors du cirque, mais vient pour les travaux d’aménagement : construire une chambre supplémentaire, moderniser les sanitaires, bientôt aménager une nouvelle terrasse.
On peut dire que Josseline fait preuve de force et de courage. Cependant, je crois qu’il s’agit d’autre chose. Josseline est animée d’une détermination, d’une ténacité, d’une confiance qui m’impressionnent. Ouvrir un gîte à Mafate, sans être allée à l’école enfant et à plus de 50 ans, elle ne savait pas que c’était impossible, alors, elle l’a fait.
Aujourd’hui, Josseline a un rêve : voyager et aller en France (les créoles de la Réunion ne disent pas « en métropole », mais « en France », sans que cela soit péjoratif). Elle voudrait rendre visite à quelques amis et surtout à sa petite-fille, qui vit là-bas avec sa mère. Mais les billets d’avion sont chers. Pour l’aider à concrétiser ce rêve, une de ses amies a créé pour elle une cagnotte en ligne, l’année dernière. Pour 2025, c’est trop tard, mais alors, peut-être en 2026 ?
Je monte, un pas après l’autre, avec une forme d'obstination.
Je suis partie de la station de ski de Peyragudes, à la frontière entre Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées. Je monte en suivant les pistes, les chemins et les sentiers qui s’entrecroisent sur le flanc de la montagne. Tous ces tracés ne correspondent pas exactement à ce que montre la carte. Peu importe, mon objectif, pour le moment, c'est juste de monter. Je vise de rejoindre la crête sur la droite, le plus haut possible.
Je sais que derrière cette crête, se trouve une vallée, le val d’Aube, qui se referme sur un col, le couret d’Esquierry. Je sais aussi que de cette crête, sur son autre flanc, partent deux sentiers ; c’est le plus haut des deux que je souhaite rejoindre, celui qui va jusqu’au col.
Pour l'instant, je me contente de monter, en suivant les pistes ou, au besoin, en coupant à travers les rhododendrons. En cette saison et à cette altitude, cela ne présente pas de grandes difficultés. Il me suffit de garder la direction globale de la crête, tout en faisant des zigzags pour atténuer la pente.
C'est très calme, à cette période de l'année. Je ne croise pas grand monde à part quelques promeneurs que je finis par dépasser. C’est la saison creuse, l’été est fini, l’hiver est encore loin. C’est parfait, cela me convient de me retrouver seule, sans rien d’autre à faire que de poser alternativement mes pieds au sol.
Cette randonnée aujourd'hui n'était pas du tout prévue. Je n’aurais jamais dû être là, à marcher seule, en montagne. Si je m’y retrouve, c’est parce que mes projets, préparés de longue date, ont finalement été annulés. J’ai le cœur un peu serré quand je pense à ce changement de programme. C’est à la dernière minute que l’occasion s’est présentée de me rendre dans la vallée du Louron, mon refuge préféré, où j’aime tant me ressourcer. Tout compte fait, cela tombe plutôt bien.
Le temps est parfait. J’ai la journée devant moi. Je n’ai rien de mieux à faire que de marcher dans la montagne. Mon envie est à la fois vague et précise. Précise parce que j’ai en tête une randonnée dont je rêve depuis très longtemps et que je n’ai encore jamais eu l'occasion, l’audace devrais-je dire, d'entreprendre. C’est une randonnée qui pourrait être assez difficile par rapport à ma pratique habituelle. J’ai examiné son tracé sur la carte IGN Topo 25 : elle monte un peu au-dessus de mon territoire habituel, avec un dénivelé cumulé qui dépasse les 1 000 mètres.
Vague parce que je me dis : « Après tout, peu importe jusqu’où tu vas, l'essentiel c'est de marcher. » L’envie qui s’impose à moi comme un leitmotiv, c’est de marcher dans la montagne. Je verrai bien jusqu’où j’irai. Commençons déjà par rejoindre la crête. Ensuite, je verrai bien, si je vais un peu plus loin, un peu plus haut. De toute façon, il y a plusieurs chemins dans la vallée de l’autre côté de la crête. À chaque intersection, plusieurs possibilités, un choix. Et même, à tout moment, toujours le choix de rebrousser chemin.
Je finis par rejoindre cette crête au-dessus du val d’Aube, vallée qui débouche plus bas sur la vallée du Louron et où je suis déjà venue plusieurs fois par le passé. Les autres fois, c’était généralement plus bas, à l’altitude qui voit la transition entre la forêt et les estives. Aujourd’hui, je suis nettement plus haut. J’ai bien rejoint le plus haut des deux sentiers, celui que je visais, comme me le confirme la carte de mon application de randonnée, sur l’écran de mon téléphone.
Ce sentier va me mener jusqu’au couret d’Esquierry. Il continue de monter, mais plus doucement, en longeant le flanc de la vallée, loin au-dessus de la forêt, traversant une immense prairie. Le chemin est bien tracé, il n'y a aucune difficulté à le suivre. En marchant, des souvenirs reviennent à ma mémoire.
J’ai déjà parcouru une fois ce chemin. C'était il y a quatre ans, la première étape d’une randonnée itinérante, pour laquelle j'étais également partie de la station de ski de Peyragudes, pour passer par le couret d’Esquierry, avant de redescendre de l’autre côté, vers la vallée de Luchon. À cette époque, j’avais ensuite suivi le GR 86 pendant cinq jours, de Luchon jusqu’à Montréjeau, en passant par Saint-Bertrand-de-Comminges.
De beaux souvenirs refont surface de cette première étape. Je me souviens, à cet endroit-là, avoir admiré au-dessus de ma tête un grand vol d’oiseaux. Aujourd'hui, pas le moindre oiseau en vue. Pour trouver une trace de vie, il faut la chercher discrète : les insectes, mouches ou sauterelles, quelques rares papillons.
Je poursuis tranquillement, mais sûrement ma montée. Un pas après l'autre, je finis par atteindre le col. À cet endroit-là, je ne suis plus toute seule. Juste avant d’arriver, j’avais déjà repéré, de loin, la présence d’un randonneur qui faisait une pause au col. C'est un monsieur avec un sac à dos, bien équipé, visiblement parti pour une randonnée itinérante. Nous engageons la conversation sur nos destinations respectives. Lui suit le GR 10 et prévoit de redescendre vers les granges d'Astau, côté Haute-Garonne, vers Luchon.
Et moi, je ne suis partie que pour la journée, mais je lui avoue que, maintenant que je suis arrivée à ce col, j’aimerais bien monter encore, de l’autre côté. Il y a un sentier sur la carte, un fin trait pointillé qui grimpe sur le flanc du pic de Hourgade. En le suivant jusqu’au bout de son tracé, il rejoint les lacs de Nère. Les « vrais » pyrénéistes regarderaient plutôt comment atteindre le sommet du Hourgade. Pour moi, atteindre ces lacs représenterait déjà une victoire.
Nous regardons ensemble en direction du sommet. À cette altitude, le minéral l’emporte sur le végétal et le relief s’accentue. Au début, il semble bien y avoir un sentier, que l’on devine à peu près, mais un peu plus haut, dans les rochers, ce n’est pas très clair. Face à mon envie de tenter d’aller voir un peu plus haut, il se montre compréhensif et encourageant.
Nous poursuivons notre conversation sur les plaisirs et les incertitudes inhérentes à la pratique de la randonnée, quand je suis prise soudain d’une crise d’éternuements. Mes « atchoums ! » s’enchaînent, je ne comprends pas trop ce qui m’arrive. Cela me prend par surprise, je ne sais pas comment faire pour me moucher. Cela finit par se calmer, aussi brusquement que c’est venu. Bizarre.
Après encore quelques échanges de politesse, chacun repart de son côté. Le fait d’avoir parlé avec ce randonneur de mon envie de suivre ce sentier en direction des lacs de Nère rend l’idée plus concrète, plus réaliste. C’est donc sans trop d’hésitation que j’entreprends de poursuivre la montée, toujours sans savoir si je pourrai aller au bout. Un pas après l’autre, je verrai bien !
En tout cas, les conditions sont idéales. J’ai déjà atteint le col dans les temps pour me permettre d’envisager de poursuivre. Pour l'instant, pas de difficulté particulière, tout se présente pour le mieux. Le sentier est bien tracé, c’est juste qu’il monte de plus en plus raide. Peut-être, qui sait, vais-je réussir à atteindre ces lacs de Nère, qui se cachent plus haut, dans le flanc de la montagne. De là où je suis, il est difficile d'imaginer à quel endroit ils se trouvent exactement.
Je me concentre sur mes pieds. Je ressens la force qui me porte, me hisse, à chaque pas un peu plus haut. Je ressens aussi le soutien de la terre sous mes pieds, comme si la montagne me soutenait, me poussait vers le haut. Puis, le sentier se fait encore plus raide. Pour continuer de progresser, il faut franchir quelques marches vraiment hautes. Mes bâtons deviennent gênants ; je les replie et les glisse dans la ceinture de mon sac à dos. Les mains libérées, c’est plus commode pour escalader les rochers.
Escalader ? Il faut bien, pour continuer à monter. Mes pieds, mes mains s’agrippent aux rochers, c’est agréable, un peu grisant. À un moment, je me dis même : là, ce n’était pas évident, heureusement que c’est à la montée, je n’aimerais pas devoir descendre à cet endroit. J’ai en tête que, sur la carte, il y a un autre sentier et donc, si tout se passe bien, je ne serais pas obligée de repasser au même endroit. Si je parviens jusqu’aux lacs…
Je garde encore un doute. Cependant, à chaque pas, le doute s’amenuise. Autour de moi, la montagne est rayonnante et merveilleuse. Le paysage se déploie dans toute sa splendeur, rien que pour moi. Je savoure la solitude. Le ciel est d’un bleu intense comme il ne peut l’être qu’en montagne. La lumière est parfaite. Je grimpe et cela me plait. J’éprouve un plaisir assez animal à sentir mon corps grimper. Je sens la confiance me gagner : « ça va le faire » !
J’atteins un premier palier, un creux dans le flanc de la montagne qu’il était impossible de déceler plus bas. Je longe un premier petit lac, entouré d’herbes folles qui poussent dru entre les pierres. Je poursuis ma montée, je grimpe encore un peu jusqu’à un léger changement dans le relief, un endroit qui permet de deviner que, là derrière, il se pourrait bien qu'il y ait quelque chose de différent. Je me retourne : le petit lac en contrebas est bleu métal. Au-delà, mon regard est surtout aspiré par l’immensité. C’est la beauté des Pyrénées : embrasser le paysage, très loin, jusque dans la plaine…
Après quelques pas supplémentaires vers le haut, je finis par émerger au bord d’un petit amphithéâtre, au fond duquel se blottit un lac de montagne d’une beauté époustouflante. Il est comme posé dans un écrin minéral, entouré de parois verticales, paré de scintillements flottant à sa surface. Je n'ai pas les mots pour décrire l’émerveillement qui me saisit à cette vision. Je me sens envahie d'une vague d'émotion face à ce qui s'offre à moi. À ce sentiment de gratitude s’ajoute l’immense satisfaction d’avoir réussi à monter jusque-là.
Je me penche vers le sol, je le touche avec mes deux mains, je m’incline encore jusqu’à ce que mon front soit en contact avec la pierre. Je suis émue aux larmes. Je remercie la Nature de se monter aussi généreuse avec moi. Je trouve un rocher sur lequel m’asseoir et je me plonge dans la contemplation du lac. Les scintillements qui m’avaient accueillie il y a quelques minutes se sont éteints. Tout est calme.
Je me laisse gagner par cette sérénité. Plongée dans ma contemplation, je laisse mes pensées s’évader. Elles ne partent pas très loin, juste sur le chemin que je viens de parcourir depuis le col, pour mieux goûter mon plaisir d’avoir réussi. C’est à ce moment que je me mets de nouveau à éternuer. Justement au moment où mes pensées revenaient au monsieur rencontré sur le col. Et soudain, j'ai un déclic.
Je revois cette silhouette élancée, ce visage d'un homme d’un certain âge, les cheveux entièrement blancs, tout comme la barbe, soigneusement taillée. Je me souviens du regard franc, de l’expression plutôt rieuse, comme en témoignent les pattes d’oie aux coins des yeux, plutôt clairs, il me semble… Deux images se confondent : celle du randonneur croisé tout à l’heure et le portrait de mon grand-père, le père de ma mère.
C’est exactement ça, j'ai croisé le sosie de mon grand-père au couret d’Esquierry. Une nouvelle vague d’émotion m’envahit. Mes yeux ruissellent. Au bout du lac, du côté des parois de pierre, quelques étincelles s’allument de nouveau. Elles sont légèrement colorées, orange, avec un peu de rouge. Elles gagnent en intensité et se font plus nombreuses. Elles se déplacent à la surface du lac et se rapprochent de moi. Ce spectacle me fascine, m’ensorcelle. Je laisse les images me traverser. À un moment donné, elles ne sont plus là. Comment sont-elles apparues ? Où sont-elles passées ? Le temps d’un souffle suspendu… Les ai-je réellement vues ? Je n’ai pas le moindre doute.
Je remercie la vie de m'offrir le cadeau de cette vision magique, de ce moment de grâce. Je me sens parfaitement bien, parfaitement à ma place. Je veux graver en moi ce sentiment de confiance. Puisque je suis arrivée jusque-là, puisque j’ai vu ce que j’ai vu, je sens mon cœur rempli de joie, mon âme nourrie de foi. Je vais redescendre, renforcée par une nouvelle énergie. J’imagine ma mère et son père, quelle que soit la réalité dans laquelle ils évoluent désormais, échanger ce qui s’apparenterait à un clin d’œil complice… J’ai bien reçue leur message.
Merci. Merci. Merci.
Je peux repartir confiante. Je vais redescendre maintenant, il le faut bien. Le ciel est toujours magnifiquement bleu, la montagne toujours spectaculairement majestueuse. Le sentier que je suis désormais longe un ruisseau, le ruisseau de Nère, bien sûr, alimenté par les lacs. Le sentier est discret, mais présent ; je n’ai à aucun moment de doute sur le pas suivant. La présence de ce ruisseau a quelque chose de réconfortant, comme un compagnon qui m'escorte dans la descente.
Je l’entends chanter en dégringolant sur les rochers, parfois doucement, parfois plus fort, quand il se transforme en cascade. Mon objectif est maintenant de rejoindre le fond du val d’Aube, plus bas que le col, mais au-dessus de la cabane d’Ourtigat. Là, je rejoindrai le GR 10, que je ne suivrai pas très longtemps, juste assez pour atteindre le deuxième sentier, celui que je n’ai pas pris à l’aller et qui rejoint la fameuse crête de ce matin.
Je descends toujours et à un moment, je passe juste au-dessus d'une cascade. Là, le chemin devient vraiment très, très étroit. Me voilà encore à un passage où mes bâtons m’encombrent. Je les cale de nouveau dans la ceinture de mon sac à dos. J’ai juste un pas à faire, un assez grand pas tout de même. J’ai peu de prises pour poser mes pieds, avec à droite le rocher, à gauche et en dessous le vide. Instinctivement, je comprends vite que je n’ai pas intérêt à réfléchir trop longtemps, au risque de voir l’appréhension me gagner.
J’y vais, je fais le pas, je franchis l’obstacle. Ouf !
Je n’ai pas le vertige, mais les activités à sensations fortes, ce n’est pas du tout mon truc. Pour cette fois, pourtant, j’apprécie le soutien de l’adrénaline ! Je me sens d’abord intensément soulagée, avec un relâchement à la hauteur de la pression. Ensuite, monte en moi un sentiment de satisfaction, de fierté. J’ai décidément l'impression que rien ne peut m'arrêter aujourd'hui.
Ma descente se poursuit d'un pied encore plus léger. J'ai l'impression de voler en suspension au-dessus du sol. Sans plus de péripétie, je rejoins et franchis les embranchements des sentiers avec le GR 10, comme me l’indique la carte de mon application de randonnée. Puis, me voilà en terrain familier, sur le sentier qui rejoint la crête de ce matin. Il progresse à flanc de montagne, à peu près à l’horizontale. Il me semble très, très long, mais très, très beau en même temps.
Au fond, je voudrais qu'il n'ait jamais de fin. Je crois que je pourrais continuer à marcher là indéfiniment. Pourtant, je sais bien que le jour finira par se terminer, que ce serait mieux quand même que je sois en bas avant. Je poursuis donc ma marche et je finis par regagner la station de Peyragudes, remplie d'un bonheur infini.
La personne que je suis, qui reprend pied dans le monde ordinaire, n’est sans doute pas exactement la même que celle qui est partie ce matin sans trop savoir jusqu’où elle irait.
Maman est morte. Autant le dire sans détour, plutôt que d’employer des formules : Maman nous a quittés. Maman s’est endormie pour toujours. Maman s’est éteinte. Maman a rendu son dernier souffle. Maman a rendu l’âme. Maman est partie pour son dernier voyage. Maman a franchi la dernière porte. Maman est arrivée au bout de son chemin de vie. Maman a cessé de vivre.
Maman est morte, c’est dur à écrire, dur à dire, dur à penser, dur à ressentir. C’est aussi dur à vivre. Évidemment, mes larmes coulent, ma gorge se serre, mon cœur tremble. Pourtant, je n’ai pas été prise par surprise. C’était attendu, c’était même souhaité. Depuis quelques semaines, tout conduisait vers cette issue, la seule possible, inévitable. La seule inconnue : combien de temps cela allait-il durer ? Combien de temps faut-il pour mourir ?
On imagine quelque chose d’instantané. Un soupir, et hop ! Ou alors, plus tragique, un accident, dont la victime, morte sur le coup, n’a pas le temps de souffrir. Ou encore, une crise cardiaque ou une attaque cérébrale qui foudroie en un instant. En réalité, cela peut durer, quelques jours, quelques semaines, quelques mois… Peut-être davantage ?
La dernière fois que je l’ai vue en vie, c’était le dimanche soir, je rentrais de quelques jours de respiration que je m’étais accordées, après plusieurs semaines éprouvantes. Tout en elle manifestait une lutte intérieure. Une partie d’elle était déjà ailleurs, mais dans son corps, quelque chose résistait encore. Je me suis sentie tellement désemparée, tellement impuissante.
J’ai parlé au téléphone avec une amie. Je me suis demandé : qu’aurait-elle voulu si elle avait été en mesure de me le dire ? J’ai prié à ma manière. La réponse m’est apparue clairement. Je ne pouvais rien faire par moi-même, mais j’ai demandé de l’aide. Son médecin traitant depuis son admission dans l’Ehpad est aussi mon beau-fils. Il est venu auprès d’elle pendant la nuit et lui a apporté ce dont elle avait besoin : les médicaments dans son rôle de médecin et l’amour dans son rôle de petit-fils.
Le lendemain, je l’ai trouvée tellement belle et sereine. Une ombre de sourire se dessinait même sur ses lèvres. Son visage était lisse et paisible, si différent de l’expression douloureuse qui le déformait la veille. J’aimais déjà beaucoup mon beau-fils, je lui voue désormais une immense reconnaissance.
Les médicaments sont utiles pour atténuer la douleur et apaiser. Mais ce qui aide le mieux, j’en suis sûre, c’est l’amour. Nous étions tous ses proches, unis autour d’elle pour lui en apporter. Quelle que soit la distance physique entre nous, nous étions tous et toutes présent·es auprès d’elle, par le cœur et les pensées.
Quelques jours avant, nous nous étions réunis autour d’elle pour fêter son 93e anniversaire. C’est une grande joie d’avoir réussi à organiser ce rassemblement. Cela nous a fait du bien à tous, même à elle, j’en suis sûre, même s’il apparaissait clairement qu’elle n’était plus complètement présente.
Quelques jours encore avant, à l’occasion d’une des visites que je lui rendais très régulièrement depuis son installation à l’Ehpad, alors que je me redressais après l’avoir embrassée, son visage s’est illuminé en même temps qu’elle déclarait : « ah, voilà ma Babé ! ». L’amie qui m’accompagnait a cru à une confusion. Mais non, pas du tout ! Cela m’a plutôt renvoyée des décennies en arrière. Babé, c’est un surnom qui remonte à mon enfance.
En un instant, j’ai pris plus que jamais la mesure de ce que je représentais pour elle. J’étais « sa Babé », le bébé qu’elle avait si ardemment désiré, il y a plus de soixante ans ! Je savais depuis très longtemps — cela fait partie de l’histoire familiale — les difficultés qu’elle avait rencontrées pour devenir maman. Là, j’ai senti de façon très intense l’importance que cela avait eu dans sa vie.
Je voudrais que Babé devienne pour mes petits-enfants, mon surnom de grand-mère. Cela permettra de perpétuer son souvenir plus longtemps, tant que mes petits-enfants pourront en parler à leurs propres enfants et petits-enfants…
Quelques jours encore auparavant, nous l’avions installée dans sa chambre, dans l’Ehpad où il avait été possible qu’elle soit admise. Nous, mon frère et moi, avions fait de notre mieux pour rendre aussi doux que possible son emménagement : des photos, des tableaux qu’elle aimait, son fauteuil, des objets familiers. Mais personne n’était dupe. Elle n’avait pas la moindre envie d’être là.
En remontant encore le temps de quelques semaines, son état de santé avait rendu inévitable son hospitalisation en urgence. Diagnostic : insuffisance rénale sévère. Concrètement, cela signifie qu’elle pissait littéralement du sang. Dure réalité, pour elle comme pour les personnes qui prenaient soin d’elle chez elle.
Que ses reins étaient fragiles, nous le savions depuis longtemps. Elle avait déjà traversé plusieurs épisodes de déshydratation. Depuis plusieurs années, nous imaginions des stratégies pour l’aider à penser à boire régulièrement. Aucune ne fonctionnait bien longtemps. Deux alertes sérieuses s’étaient déjà produites, où j’étais venue lui rendre visite en urgence, craignant le pire. Mais on ne meurt pas rapidement d’avoir les reins malades !
À quel moment la longue et lente descente avait-t-elle commencé ? À quel moment Maman a-t-elle cessé d’avoir des projets, des envies ? Déjà, l’été dernier, j’étais restée pendant une dizaine de jours auprès d’elle et j’avais bien compris son souhait que « ça s’arrête ». Maman évoquait souvent le souvenir de son frère ainé qui, à la fin de sa vie, se traitait volontiers de « vieux con ».
Elle trouvait que son frère avait raison, c’était devenu un leitmotiv. Elle disait « vieux con » d’un air entendu et elle avait tout dit. Je ne sais plus dire à quel moment elle avait pris cette habitude. Elle en a eu du temps, pour ressasser cette idée, à longueur de journées, malgré les visites quotidiennes des personnes qui veillaient sur elle depuis plusieurs années, avec un immense dévouement. « Vieux con », c’était devenu une idée fixe, qui m’agaçait un peu au début, et puis à laquelle j’avais fini par me résigner.
Résignation. Voilà le mot. À quel moment s’est-elle résignée ? Je me plais à imaginer aujourd’hui ma mère comme une jeune femme un peu rebelle, à une époque que je n’ai évidemment pas connue. Et puis, elle est rentrée dans le rang, mariage, maternités, foyer et métier d’institutrice. Une forme de soumission à un ordre établi. Comme le faisaient généralement les femmes de sa génération. Et moi, me suis-je résignée aussi ? Sûrement aussi, mais j’espère un peu moins. Et puis, je présume qu’il me reste encore du temps pour ne pas me résigner. J’y compte bien.
Mes pieds se posent tour à tour sur la terre. Le sol est souple, le chemin, bien tracé. Autour de moi, les branches des arbres de la forêt se penchent vers moi. La lumière vibre à travers leurs feuilles. Certains arbres, plus anciens, ont des troncs imposants qui me rassurent. Ils semblent tellement solides.
Je marche seule, mais je ne me sens pas seule : toute la forêt, grouillante de vie, m’accompagne.
Le chemin monte en pente légère, depuis la petite route, un peu plus bas, où j’ai laissé la voiture. Juste avant que je trouve un endroit où me garer, un chevreuil avait traversé la route en quelques bonds. Un chemin partait justement de là, comme s’il m’attendait.
Des branches craquent sous mes pieds. Je pose mes mains sur un énorme tronc couvert de mousse verte et douce. Un peu plus loin, un autre chevreuil détale devant moi. Une plume blanche se pose avec grâce à mes pieds. Je laisse des vagues d’émotions me traverser. Je suis au bon endroit.
Je ne sais pas où mène ce chemin. C’est la première fois que je viens dans cette forêt. J’ai étudié les cartes de randonnée avant de partir et j’ai pu constater que de nombreux sentiers la sillonnaient. Je me dis que je suis sûrement l’un d’entre eux et que je parviendrai bien quelque part. Peu importe, pour le moment, marcher sur ce chemin me fait du bien.
Je me suis échappée de mes occupations du moment. Elles sont très différentes de ce que j’avais prévu depuis quelques semaines. Savoir s’adapter, c’est la vie. J’avais prévu de marcher. J’imaginais plutôt des sentiers de montagne, des cols, des rochers, des lacs d’altitude. La forêt me console.
Je ne sais pas avec précision où je me trouve, tout ce que je sais, c’est que marcher à l’abri de tous ces grands arbres m’apporte du réconfort. Je ne suis pas totalement libre de mon temps ; il ne faudrait pas que je m’égare.
Je me décide à vérifier sur l’écran de mon téléphone. Mes outils de traçage de position me montrent que le beau chemin que je suis ne figure sur aucune des cartes proposées par différentes applications de randonnée. C’est un peu comme si le chemin que je suivais n’était là que pour moi.
Cela ne m’inquiète pas : ce n’est pas la première fois que je me retrouve sur un chemin bien réel, absent de la carte, ou bien l’inverse. Des deux options, celle où je me trouve est nettement préférable. D’autant mieux que le vrai chemin que j’emprunte monte en direction d’une crête où je devrais rejoindre un autre chemin qui, lui, est bien tracé sur la carte topographique de l’IGN.
Un peu de patience et, en effet, « mon » chemin en rencontre bien un autre. Je prends à droite. La sensation d’une vie intense autour de moi s’amplifie. Un bourdonnement incessant emplit mes oreilles : des mouches, partout, que j’entends plus que je ne les vois.
J’atteins un espace plat, à peu près dégagé, où le chemin s’élargit. Quelques grands arbres vénérables à proximité. Un lit de feuilles mortes à mes pieds. Je m’allonge sur le sol : la terre en dessous de moi est un mélange de vie grouillante et de décomposition.
Je laisse s’écouler les émotions qui me traversent : un brin de tristesse, un flot d’incertitude, quelques touches de détermination, une bonne dose d’amour… « Laisse aller, ça va aller. » C’est ça, la vie, ça bourdonne, ça grouille, ça bouillonne, ça foisonne, ça frémit, ça se décompose…
Si je me retrouve là, sur un chemin perdu, dans une forêt, aux confins d’un bourg rural du piémont pyrénéen, c’est que je suis venue rendre visite à ma mère. Elle habite par ici, bien trop loin de chez moi pour que je puisse lui rendre visite facilement.
Je me suis échappée de chez elle l’après-midi, à l’heure de la sieste. De toute façon, elle passe désormais beaucoup de temps à dormir, dans la journée. C’est comme si elle était déjà un peu ailleurs, comme si elle s’entrainait déjà pour le grand sommeil. Elle est toute vieille (un peu comme on dirait « elle est toute jeune », sauf que c’est l’inverse). Elle n’y voit plus que d’un œil et a de plus en plus de difficultés à marcher. Elle ne se souvient plus le soir de qui elle a vu le matin. Elle trouve le temps long.
J’avais prévu de venir passer deux jours. Changement de programme : je reste tant qu’aucun impératif ne m’impose de rentrer chez moi. Quand je peux, je m’échappe un moment, pour m’aérer. La forêt est un bon endroit pour reprendre mon souffle.
Je ne sais pas trop combien de temps je reste plongée dans mes réflexions, allongée sous la voûte de verdure. Les troncs sont des piliers ; là-haut, les branches forment les arches. La lumière du soleil filtre à travers les feuilles comme à travers un vitrail.
J’ai fini par me remettre en mouvement. Marcher m’apaise et me soulage. Le mouvement, c’est la vie. Pas à pas, mon chemin se transforme en prière. Dans mon cœur, je m’adresse à la forêt, à la nature, à l’univers, à la Vie…
Je prie pour ma Maman. Elle me dit qu’elle en a marre. Je lui réponds que je comprends. Que peut-on y faire ? Rien. Attendre. À certains moments, elle semble aller bien. Elle se lance dans l’évocation de lointains souvenirs de son enfance. À table, elle fait preuve de gourmandise. Ses yeux pétillent quand elle regarde les photos de son arrière-petite-fille.
Et puis, d’un instant à l’autre, elle décroche. Les gestes ébauchés s’interrompent dans un soupir de lassitude. Le regard s’évade. Le sommeil la gagne à tout moment de la journée.
Maman exprime parfois qu’elle voudrait que « ça s’arrête ». Si les mots sont difficiles à prononcer, tout en elle le démontre. Est-il possible de prier pour que « ça s’arrête » ? La question ultime, je la pose dans mon cœur. Je la pose à la forêt. J’ose à peine la formuler. Au moment de la transcrire par écrit, mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier.
Je suis prête à ce que ma Maman soit libérée du fardeau d’une fin de vie devenue trop pesante. Je ferai de mon mieux pour rendre cette dernière étape la plus douce possible. Je remercie la forêt pour son soutien et son aide à répondre à mon questionnement.
"Mourir, cela n’est rien
Mourir, la belle affaire
Mais vieillir, ô vieillir"
Le journal le Monde a la réputation d’un journal sérieux. Il parle d’économie, de politique, de sciences… Toutefois, il aborde aussi des sujets plus légers. Comme par exemple cet article : Est-ce bien raisonnable de… porter du violet. C’est mon homme aimé qui me l’a recommandé. Comme il est abonné, je peux partager son accès au site internet du quotidien.
J’imagine qu’il a pensé à moi en lisant ce titre. Il connaît mon goût pour cette couleur. J’étais donc curieuse de découvrir cette chronique, que j’imaginais légère et enjouée. Quelle déception ! Ce n’est qu’un procès injuste intenté contre cette couleur splendide. Il y a juste un truc bien dans cet article, c’est le dessin qui l’illustre (merci Jean-Michel Tixier).
On pourra me reprocher de prendre les choses trop au premier degré (on me le dit souvent). Peut-être l’auteur cache-t-il derrière ses attaques sur l’impossibilité du violet de s’accorder avec d’autres couleurs, un penchant inavouable pour cette teinte ? Il écrit pourtant sans aucune nuance : “le violet n’est jamais, au fond, et quels que soient l’intention et le contexte, la meilleure option.”
Et bien, moi, je l’avoue, je le clame, j’aime le violet 💜. D’aussi loin que je m’en souvienne, je l’ai toujours aimé. Quand j’étais petite fille, j’aimais faire des dessins, avec mes crayons ou mes stylos feutres. J’associais les couleurs par paires : le bleu avec le rouge, le vert avec l’orange, le jaune avec le marron et enfin, le rose avec le violet, ma préférée. D’ailleurs, je n’aimais pas tellement le rose trop pâle, je le préférais vif, saturé, fushia, tirant déjà un peu vers le violet.
À cette époque, le violet n’était pas tellement à la mode. On le trouvait à la rigueur sous sa forme pâle, le mauve, que j’aimais bien aussi. C’était plus facile à assumer que d’afficher un goût pour le “vrai” violet. J’ai porté des vêtements - je me souviens d’une robe - en tissu liberty, avec des petites fleurs mauves. Plus tard, jeune adulte, j’ai adoré une paire de chaussures en cuir violet, que j’ai usée tant que j’ai pu.
Mon goût pour le violet était tel que j’ai même eu la chance de faire repeindre ma première voiture dans cette couleur. Sa métamorphose de noir à violet s’est faite après le lancement par Renault de la Twingo, cette première petite citadine rigolote qui arborait des formes arrondies et des couleurs acidulées, dont ce fameux violet. Le violet, comme couleur pour une voiture, cela n’est pas commun, encore aujourd’hui.
L’attirance que j’ai pour cette couleur n’a jamais faibli. J’aime depuis toujours écrire en violet ; j’ai toujours un stylo violet pas trop loin. Je me souviens avoir trempé ma plume dans l’encrier et taché mes doigts en violet. Je dois faire partie des dernières générations à avoir appris à écrire en traçant des pleins et des déliés avec une plume sergent-major, cela semble difficile à croire aujourd’hui.
J’aime le violet dans absolument toutes ses nuances, de ses teintes pâles, parme ou mauve, jusqu’à ses variantes les plus sombres, indigo ou aubergine. À propos, je me demande, le fait que cette dernière soit mon légume préféré a-t-il un lien avec la couleur de sa peau ? Allez savoir… D’ailleurs, parmi les fruits, j’adore particulièrement les myrtilles 🫐
La nature aussi apprécie le violet. Certes, le vert domine, mais parmi les fleurs🪻, le violet occupe une large place : lilas, iris, lavande, glycine, orchidée, pervenche, anémone, héliotrope, sauge, passiflore, agapanthe, véronique, clématite, hortensia, campanule, jacinthe, jacaranda… Liste non exhaustive. J’ai la chance que plusieurs d’entre elles fleurissent dans mon jardin.
Et bien sûr, je n'oublie pas ma préférée, la reine d’entre toutes les fleurs violettes, la violette. Elle marque la fin de l’hiver ; sa floraison commence timidement, avant de se répandre un peu partout, même à des endroits improbables. C’est que cette petite fleur délicate est plus forte qu’elle ne le laisse paraître. Pas étonnant qu’elle soit à la fois symbole de modestie et de persévérance, d’humilité et de force intérieure.
C’est peut-être pour cela que je l’aime, pour ce mélange de qualités opposées. En pratique, le violet résulte d’un mélange, celui entre le rouge et le bleu, ce qui en fait une couleur à la fois chaude et froide. Est-ce pour cela que le violet traîne la réputation d’être une couleur difficile à assortir ? Sa position à cheval entre deux contraires lui confère une image atypique et rebelle. Violet est aussi symbole de pouvoir, de prestige, de noblesse. Plutôt que de rappeler qu’il est la couleur des cardinaux, je préfère mettre en avant qu’elle est la couleur des féministes 💟.
1000 nuances de violet
Le violet permet une palette infinie de nuances ; tout en subtilité, ses dégradés se parcourent en douceur. Insaisissable, il ne se limite pas au simple contraste clair versus foncé, n’aime pas les catégories bien tranchées, ne se laisse pas enfermer dans des cases. Il est tellement plus beau que le gris pour montrer l’immensité qui existe entre le noir et le blanc. J’aime cette ambivalence, moi qui, entre deux possibilités, cherche toujours une voie du milieu, un possible compromis.
« Les gens qui aiment le violet sont souvent associés à des traits de personnalité tels que l'altruisme et le rêve ; ces caractéristiques se retrouvent également chez les artistes, les pacifistes ou encore les humanitaires. » Je copie cette citation depuis un article lu dans un blog d’une marque d’accessoires d’habillement. Voilà qui me plait !
Première couleur de l’arc-en-ciel, violet est aussi rattaché au septième chakra, le chakra couronne, symbole de ce qui nous relie à ce qui nous dépasse, à tout l’univers autour et au-dessus de nous. Violet est une couleur spirituelle, symbole de paix, d’harmonie et d’équilibre. Violet est une couleur mystérieuse et magique 🔮, elle favorise la guérison, la divination, la réconciliation universelle.
Ça fait quoi, d’être grand-mère ? Cette question, théorique pendant longtemps, est devenue concrète pour moi depuis environ un an et demi. Des amies, copines, connaissances m’avaient plusieurs fois dit combien c’était génial. J’attendais de voir.
C’est un peu comme le bonheur de la maternité, face auquel il est d’usage de s’extasier. Certes, avoir des enfants, c’est merveilleux… parfois, et même souvent. Mais pas tout le temps, il faut bien le dire. Quel engagement ! Pour ma part, avec un peu de recul, les bons moments l’emportent. Mais pendant toutes ces années avant qu’ils deviennent à peu près adultes, j’ai trop gardé la tête dans le guidon pour prendre le temps de réfléchir sérieusement à la question.
Bon évidemment, comme souvent quand je commence à écrire, je m’égare, je digresse, je diversionne. C’est comme quand je pars marcher. J’ai un chemin en tête et il suffit qu’un autre chemin se présente pour qu’il m’attire et que je me laisse entraîner. Pourtant, cette fois, je m’étais bien dit : ne te laisse pas distraire…
Donc, ça fait quoi, d’être grand-mère ? Mes copines avaient raison : en bref, c’est génial.
Ma petite-fille s’appelle Nora et elle est parfaite. Elle est belle comme la lumière, attentive, volontaire, intensément vivante. Quand elle est avec moi, je prends tout mon temps pour l’observer. Ces premiers temps de la vie sont incroyablement riches en apprentissages. Je le savais, évidemment, puisque j’ai eu quatre enfants. Cependant, ces périodes sont passées tellement vite. Aujourd’hui, avec Nora, je peux prendre mon temps, vraiment.
Voilà un grand avantage dans le rôle de grand-mère : je ne suis pas pressée. Pas d’horaires à respecter. Quand elle est avec moi, je ne prévois rien d'autre à faire que d’être avec elle. Je me mets à son rythme. Il y a bien quelques repères : l’heure du repas, l’heure de la sieste, l’heure du goûter, l’heure de la balade… que l’on respecte avec souplesse et sens de l’adaptation. Et le temps s’écoule, sans temps mort.
Cela me fascine d’observer de quelle manière elle apprivoise peu à peu ses mouvements. C’est fou tout ce qu’un bébé, puis un petit enfant, doit apprendre. Le moindre geste devenu automatique pour une personne adulte est pour elle une découverte. Elle apprend en observant, en imitant, en essayant et en recommençant inlassablement. Comment savoir ce qu’il se passe dans sa jolie petite tête ? Comment pense-t-elle ? Elle ne sait pas encore parler, pourtant elle comprend très bien ce qu’on lui dit. Même si elle n’a pas encore accès à la parole, j’imagine qu’elle a déjà son propre langage intérieur.
Je suis émerveillée de la voir maîtriser de mieux en mieux ses déplacements. Je remarque d’autant mieux ses progrès que je ne la vois pas tous les jours. Parfois, plusieurs semaines se passent entre deux rencontres (oh la la, que c’est long) et les changements sont spectaculaires. Je n’ai pas pu observer cela avec autant d’attention avec mes enfants, c’est passé trop vite. Là, je savoure.
Suivre du regard, redresser sa tête, tenir assise, se retourner, ramper, progresser à quatre pattes… Et puis ce petit miracle de la verticalité : se tenir debout, les pieds bien plantés au sol. Se pencher en avant, se retenir, tomber, se relever, recommencer, faire un pas, puis deux, puis en enchaîner davantage. Marcher, les premiers pas vers l’autonomie. Quelle leçon merveilleuse pour moi, de pouvoir observer cela d’aussi près.
Je me mets à sa hauteur, je rampe, je cours après elle à quatre pattes, ce qui la fait bien rire. Je m'accroupis, ce qui tire un peu sur mes articulations qui ont oublié ce geste tellement naturel pour elle. En ce moment, elle s’entraîne à sauter : décoller du sol revient à défier la gravité. Sa réception manque encore un peu de légèreté, l’amorti n’est pas encore bien au point. Je suis sûre que la prochaine fois que je la verrai, ce sera mieux.
Ce que j’apprécie beaucoup dans mon rôle de grand-mère, c’est de ne pas être en première ligne. Ce sont ses parents qui sont les premiers responsables, à eux cette lourde charge, moi j’ai déjà donné ! Je me sens proche de Nora, mais pas au quotidien et cela me convient bien. Je suis présente assez souvent pour nourrir le lien, sans créer de dépendance. Heureuse quand je la retrouve, je ne crains pas de lui dire au revoir, car je sais que cela ne va pas être trop long.
...
En fait, toutes ces belles phrases, jusque là, ce n’est que du blabla intello. Ce n'est pas tellement ce que j’avais en tête quand l’envie d’écrire cette Trace m’est venue. Je repose donc ma question : ça fait quoi, d’être grand-mère, au juste ? Question délicate. C’est quelque chose de tellement subtil et délicieux. Un peu de moi fond à l’intérieur quand Nora me regarde, les yeux dans les yeux, quand je sens une connexion entre elle et moi, quand elle me sourit, quand elle tend ses bras vers moi, quand elle les serre autour de mon cou. Le lien est invisible, mais il est puissant, avec la force qui lui vient de l’évidence.
En vérité, être grand-mère, c’est un truc de ouf, comme on dit aujourd’hui. Cela ne vient pas de la tête, mais de plus profond, du côté du cœur. Quelque chose de pur, qui s’installe avec douceur et naturel. Le bonheur d’être grand-mère, cela ne s’explique pas, c’est un sentiment nouveau, un peu comme si je redevenais enfant moi aussi. Un bain de jouvence, une cure d’innocence. Un élan simple, spontané, joyeux. Je ne me souviens pas avoir ressenti quelque chose d’équivalent, enfant. Je n’ai pas connu mes grands-mères, j’ai l’impression de m’être appliquée très tôt à devenir une petite fille sage. Je n’ai pas envie que Nora soit une petite fille sage, je me régale juste de la voir être une enfant.
Le bonheur d’être grand-mère, c’est la sentir s’abandonner de tout son poids quand elle s’endort dans mes bras. C’est la voir se mettre à danser au son de la moindre mélodie ou réclamer “encore” à la fin de chaque chanson que je lui chante. C’est sentir la confiance absolue dans ses yeux quand elle me regarde. C’est marcher à côté d’elle, main dans la main. C’est lui dire : “Nora, je t’aime.” Je t’aime juste telle que tu es.
Voilà, c’est cela, devenir grand-mère revient à toucher à une nouvelle forme d’amour, un amour simple, spontané, épuré. Le poids des responsabilités est moindre qu’en tant que maman. La question de la réciprocité ne se pose même pas. C’est un amour plus libre, un pas vers la sagesse, en direction de l’Amour, celui avec avec un grand A, qui donne foi en la Vie.
Pour illustrer mes Traces écrites, j’utilise parfois mes propres photos, prises avec mon téléphone. Cette fois, j’aurais pu choisir un selfie avec Nora et moi. Mais, non. Alors, j’ai fouillé, comme j’ai l’habitude de le faire, dans une des nombreuses banques d’images libres de droit, comme ici sur freepik.com. À partir du mot-clé “grand-mère”, je suis tombée sur pas mal de stéréotypes : quand on est une grand-mère, on porte des cheveux tout blancs et des lunettes, on montre un peu d'embonpoint, on s’assoie dans un grand fauteuil, parfois à bascule, on lit des grands livres d’histoires, on garde toujours un grand sourire, éventuellement on tricote ou on boit des tisanes. Curieusement, je n’ai pas trouvé de grand-mère en train de cuisiner. J’ai finalement trouvé deux images qui me plaisaient bien ; comme elles étaient très différentes, je n'ai pas su choisir, alors j’ai conservé les deux.
Quelle différence y a-t-il entre les pingouins et les manchots ? Malgré leurs apparentes ressemblances, ces deux espèces d’oiseaux n’ont en réalité rien à voir, même si on les associe tous deux à des régions froides du globe. On les confond aussi, car les deux se nomment penguins en anglais. Pourtant, ils n’ont aucune chance de se rencontrer : les pingouins vivent du côté du pôle Nord, tandis que les manchots se trouvent à l’opposé, sur le continent antarctique.
Autre grande différence : les pingouins sont capables de voler, tandis que les manchots se sont spécialisés dans la nage. Pour autant, dans notre imaginaire, nous les voyons volontiers déambuler sur la banquise de leur démarche pataude. Voilà où je voulais en venir : il m’arrive de faire le pingouin ! Et, pour couronner le tout, je fais même le pingouin sur scène !
Je passe du temps par ailleurs, dans mes activités professionnelles, à observer, étudier, rechercher, en théorie et en pratique, la plus belle, la plus juste façon de marcher : avec légèreté et fluidité. Cela ne m’a pourtant pas protégée de me retrouver à me dandiner en public, les pieds en canard, les genoux raides, les bras collés le long du corps, les poignets pliés à angle droit, les doigts tendus vers l’extérieur. Tout cela, c’est à cause de On Est Pas Couché (ONPC en version courte), la chorale dont j’ai la chance de faire partie.
Ce n’est pas un ensemble vocal ordinaire. Certes, nous sommes une quarantaine à chanter à plusieurs voix, comme dans toute chorale. Il n’y a pas de plus bel instrument que la voix et il n’y a pas de plus belle musique que polyphonique. Nous proposons un répertoire original, drôle et engagé, présenté comme un spectacle complet (« a total show »), avec une mise en scène élaborée. Par exemple, les transitions sont nettement plus sophistiquées que : « et maintenant, la chanson suivante que nous allons avoir le plaisir d’interpréter devant vous s’intitule On s’les pèle trop ». Pour ces interludes, chacun, chacune d’entre nous peut se retrouver sur le devant de la scène.
C’est ainsi que j’ai accepté un petit rôle muet. Il s’agit, à la fin de ladite chanson, de traverser la scène d’un bout à l’autre, en mode pingouin, mais au ralenti, avec application et détachement, pendant que tous les autres font le pingouin « normal ». Cela déclenche les rires du public, sans exiger de grands talents d’actrice.
Par un concours de circonstances trop long à raconter, je me suis retrouvée, lors d’un des derniers concerts, à devoir faire aussi le pingouin au début de la chanson. Ce rôle-là, habituellement tenu par quelqu’un d’habitué à la scène, demande de faire une déclaration brève, mais à haute portée métaphysique : « pingouin dans l’jardin, l’hiver n’est pas loin. »
Sauf que… lors de notre avant-dernier concert, il s’est produit un couac. Ce n’était pourtant pas bien compliqué, mais un blanc s’est installé, semblant se prolonger interminablement. Grand moment de solitude… Alors, il s’est passé quelque chose d’étrange : puisque j’avais la parole, je l’ai prise, et plus longtemps que prévu. Je ne sais plus exactement ce que j’ai dit, mais cela devait ressembler en gros à ça :
« Normalement, c’est pas moi qui fais ça. Moi, je suis que la remplaçante de la remplaçante. J’ai pas l’habitude de dire des trucs, comme ça, devant tout le monde. Je sais même plus ce qu’il fallait que je dise… Euh, c’était quoi, déjà ? Euh, je réfléchis… Ah oui, c’est ça, j’ai retrouvé, voilà : pingouin dans le jardin… (le tout avec une voix venue de je ne sais où et un accent sorti tout droit de mes origines marseillaises). Ah zut, non, c’est encore pas ça, il manque encore un truc ! Bon, je la refais ! (posture de pingouin au garde-à-vous, pour bien allier le geste à la parole, accent pointu et ton péremptoire) Pingouin dans l’jardin, l’hiver n’est pas loin. »
Nous avions deux concerts, deux soirs de suite, au même endroit. Le lendemain, pour le deuxième concert, pas de couac, le pingouin direct dans le jardin, nickel ! Cependant, tout bien réfléchi, moi, le pingouin que j’ai préféré, c’est le premier, celui qui ose, qui se lance, qui improvise. J’ai aimé cette sensation vertigineuse de prendre l’ascendant sur le public, sur mes camarades et même sur notre cheffe de chœur. Elle aussi joue parfois à user de son autorité sur nous, elle prend visiblement du plaisir à nous diriger, à jouer de nous comme si elle jouait d’un accordéon géant. Il arrive que ce soit un peu acrobatique, quand nous ne réagissons pas comme elle le voudrait et qu’elle nous fait les gros yeux. Mais on se rattrape et le spectacle continue.
Las, ce qu’il s’est produit par la grâce d’un couac improbable a peu de chance de se reproduire. Pourtant, je me prends à me rêver en pingouin magistral, déclamant sa tirade, faisant durer son rôle de soliste, profitant pour lui seul des feux des projecteurs… Je pourrais par exemple, dans une mise en abyme magnifique, parler de ce kiff de la scène : sentir la tension du public pendu à mes lèvres, profiter de l’habit virtuel de son personnage (fut-il un pingouin) pour goûter la lumière, changer de peau juste un moment… Je peux comprendre que les grands artistes puissent devenir accros à la scène, et même que certains aillent jusqu’à s’y cramer les ailes. Heureusement, avec mon pingouin qui se les pèle trop, je ne risque pas grand-chose !
Il y a quelques jours, j’avais rendez-vous à l’hôpital de Purpan pour ma visite périodique dans le service d’ophtalmologie. C’est de cette visite qu’il est question ici. Il m’est déjà arrivé plusieurs fois de laisser des traces écrites relatant mes expériences dans les hôpitaux, les cliniques, les cabinets médicaux. Je suis assez vieille et j’ai vécu suffisamment de tracas de santé pour avoir accumulé une certaine expérience sur le sujet. Il y a bien une situation à laquelle je réagis toujours, c’est quand les professionnels de santé s’adressent à moi comme si je n’étais qu’un « cas » à traiter, un simple dossier parmi d’autres, un objet. C’est ce qu’il s’est produit.
Je me rends dans ce service très régulièrement, depuis 2020 ou 2021, au moment où ont été décelés les premiers signes d’un glaucome. Risquer de perdre la vue représente une motivation efficace pour m’aider à accepter bien des embarras. Cette fois, j’ai été obligée de me déplacer 2 fois : la première pour les examens préalables — mesure de la tension oculaire, tomographie OCT, champ visuel — la 2e pour la consultation proprement dite. Simplifier la vie des patients est loin d’être une priorité à l’hôpital. Mais je veux bien me montrer compréhensive.
Pour mes 2 visites, la salle d’attente est très calme. C’est surprenant, je suis plutôt habituée à y trouver l’agitation d’une fourmilière et à y passer de longues attentes. Pour ma consultation, je n’ai même pas le temps de m’asseoir. Je suis reçue par 2 jeunes femmes. L’une m’invite à m’installer sur le siège destiné aux patients, tout en poursuivant sa conversation avec sa collègue. Elle lui explique comment consulter les dossiers sur l’ordinateur. Pendant ce temps, j’attends. Elle finit par se tourner vers moi et installer devant moi un appareil de mesure.
Je le reconnais, c’est un tonomètre à aplanation. Je n’ai jamais réussi à ce que quelqu’un mesure ma tension oculaire avec cet appareil. Il m’est impossible de contrer le réflexe de fermer les paupières dès qu’un objet s’approche pour entrer en contact avec mon globe oculaire. Je sens bien son agacement. Moi aussi, cela m’agace, j’aimerais vraiment faire mieux. Mais visiblement, ce n’est pas sa préoccupation. Elle m’indique en quelques mots qu’il faut modifier mon traitement parce que l’état de mon œil droit s’est dégradé. Je voudrais bien des explications, et lui expliquer aussi que, lorsque je ressens une gêne oculaire, ce qui m’arrive assez régulièrement, c’est toujours du côté gauche, jamais à droite.
Mais mon ressenti ne compte pas. Je vais désormais devoir mettre une goutte dans mon œil droit, le soir, en plus des gouttes que je mets déjà le matin dans les 2 yeux. Le collyre du soir sera le Monoprost, décrète-t-elle. Je réussis quand même à exprimer mon étonnement : Monoprost est le premier collyre qui m’avait été prescrit au tout début de mon traitement et il avait fallu le changer, car je ne le tolérais pas bien. Eh bien, dans ces conditions, ça sera Cosidime et on se revoit dans 4 mois.
…
Je ne sais plus trop comment je me retrouve dehors après avoir de nouveau traversé la salle d’attente déserte. Je me sens pleine d’une grande confusion. Je suis contrariée, déçue, déconcertée, abasourdie. Je n’ai pas pu lui parler de la gêne que je ressens parfois dans mon œil gauche, qui trouble ma vision et me donne l’impression d’avoir tout le temps un truc dans l’œil. Je n’ai pas reçu la moindre information sur les résultats de tous les examens que j’ai passés, ni la moindre explication sur l’évolution de l’état de mes yeux, ni le moindre commentaire sur ce qui la conduit à modifier le traitement. Aucune possibilité de poser la moindre question. Je me demande même si elle a pris la peine de consulter tout l’historique de mon dossier.
J’en veux à cette médecin pour son absence d’écoute et son comportement expéditif. Elle n’avait même pas comme excuse d’avoir à s’occuper d’autres patients : le hall d’attente était vide. Je m’en veux aussi à moi-même de m’être laissé traiter de la sorte. Je suis à la fois triste et en colère. Impossible pour moi d’en rester là. J’ai besoin de recevoir un 2e avis. Ce n’était que ma 2e consultation avec cette médecin. Celle que je voyais précédemment m’avait été recommandée comme étant la spécialiste du glaucome dans la région. D’après ce que j’ai compris, elle a quitté l’hôpital pour partir exercer dans une clinique privée. C’est décidé, je vais rechercher ses coordonnées et retourner la voir.
...
PS : j’ai malgré tout respecté la prescription du 2e collyre dans l’œil droit, au moins à l'essai. Parmi les effets secondaires fréquents, est mentionnée sur la notice la possibilité de sensations de brûlure. Bingo, c’est pour moi !
PS : j’avais déjà laissé une trace écrite à propos de mes aventures en ophtalmologie. Il y était justement question de cette médecin spécialiste du glaucome.
Mon lit : le meilleur endroit au monde, à coup sûr. Mon lit, c’est mon refuge, mon havre de paix, mon lieu de repos et de régénération. Je peux m’y étaler en travers ou m’y rouler en boule sous la couette, j’y suis bien. Je m’y sens à l’abri, protégée de l’agitation du monde.
Le meilleur moment de la journée, c’est celui où je me couche dans mon lit. Quoi qu’il se soit passé dans la journée : argh, beurk, snif, taratata, youpi, au moment de me coucher, c’est toujours le grand soupir : hhhaaaaaa ! L’appel du repos, de la détente, du relâchement.
À l’heure du coucher, il est temps de répondre entièrement à l’appel de la couette. Je me blottis dans sa douceur, dans sa chaleur. Je savoure la caresse des draps sur ma peau. Cette sensation enveloppante s’accompagne du soutien plus ferme du matelas. Mon corps peut s’abandonner. Mon lit ne me laissera jamais tomber.
Les contours de mon corps se moulent dans la texture subtilement élastique du matelas. Mon oreiller épouse la forme de ma tête et de ma nuque. Mes mains, mes pieds, parfois plus frais au début, se réchauffent peu à peu. Je m’engourdis délicieusement. Je respire plus paisiblement.
À l’horizontale, mon corps est capable d’explorer une large palette de positions. La plus spontanée pour moi, c’est sur le côté, les jambes plutôt rassemblées, le bras de dessous replié sous ma tête, avec l’oreiller. J’aime bien aussi quand mes deux bras s’enroulent autour de moi, en mode gros câlin à moi-même. Mes jambes peuvent être plus ou moins repliées, ensemble ou de façon asymétrique. Et autant de variantes sont possibles du côté droit et du côté gauche, sans préférence marquée pour l’un ou pour l’autre.
Sur le côté, j’aime aussi quand mon corps vient s’accorder à celui de mon homme aimé, celui qui partage mon lit et ma vie depuis presque trois décennies. Nos épidermes se connaissent et se reconnaissent. C’est comme si nos formes s’étaient moulées au fil du temps l’une sur l’autre, comme des empreintes.
Allongée sur le dos, de tout mon long : ce n’est pas une position spontanée, même si je m’y sens bien pour pratiquer des respirations ou des méditations (les deux vont bien ensemble). C’est aussi une position de repos volontaire, que j’adopte pour réfléchir à des questions aussi existentielles que : quel est l’intérêt de réfléchir à sa position allongée ?
L’intérêt ? C’est sortir du mode « pilote automatique », observer comment je fonctionne et envisager des façons différentes qui pourraient, peut-être, se montrer plus intéressantes que celles pétries par mes vieilles habitudes.
Par exemple : allongée sur le ventre. Cela peut se montrer utile à la plage, pour bronzer recto verso. Pour ma part, allongée, je préfère savourer l’intimité de mon lit que rester à griller sur une serviette. J’observe que j’aime de plus en plus sentir la chaleur de la couette dans mon dos qui se vrille légèrement. Cette posture requiert une certaine souplesse de la colonne vertébrale : je trouve cette torsion plutôt relaxante.
Allongée sur le ventre, je m’embarque volontiers pour de grands voyages immobiles, quand mon imagination se débride et m’entraîne dans des divagations plus ou moins fantaisistes. Tout devient possible, les idées rebondissent et s’entremêlent, elles gonflent comme des ballons de baudruche, éclatent en gerbes d’étincelles comme un feu d’artifice, s’évaporent en volutes de brume dans lesquelles se perdraient des arcs-en-ciel.
Avant de m’endormir, il m’arrive de tourner dans mon lit. Au bout d’un certain temps, parfois court, parfois plus long, je finis par m’assoupir. Je m’endors et j’oublie. Mon corps continue de faire son boulot : il respire, il digère, il élimine. Il sait encore ressentir, mais ma conscience est mise en veille.
Je peux alors embarquer pour des explorations mystérieuses, guidées par mon inconscient. Tout devient possible, je flotte, je nage, je plonge, je me noie… Je remonte à la surface pour surfer sur les vagues de mon imagination débridée. Qu’importe le lit, celui que je connais le mieux ou tous ceux dans lesquels j’ai dormi, dans le confort ou à la dure.
Le lit, c’est évidemment le lieu du sommeil. Nous autres humains y passerions en gros un tiers de notre vie. Le sommeil est ce grand mystère dont aucun animal vivant ne peut complètement se passer. C’est le moment où le cerveau trie, classe, mémorise et donc oublie.
Je pense et j’oublie. Je pense que je vais oublier. J’ai déjà oublié ce à quoi je pensais. Je m’endors. À certains moments, je suis éveillée : je pense, j’agis, je décide, j’exécute, je suis présente. À d’autres, je suis endormie : je me relâche, je divague, je rêve, je suis absente. Comment se fait le passage d’un état à l’autre ? À quel moment, précisément, se situe la bascule ?
Le jour, je veille. La nuit, je dors. À quel moment, précisément, le jour devient-il nuit ? La même question se pose pour le noir et le blanc : ce noir qui dessine les lettres est-il vraiment noir à 100 % ou bien est-il déjà un peu gris ? La dualité est omniprésente : lumière et obscurité, vérité et mensonge, santé et maladie… Un beau sujet de divagation pour une prochaine insomnie…
L’autre nuit, mon cerveau a décidé de n’en faire qu’à sa tête.
Il a pris le pouvoir : « c’est moi le boss ici, je fais ce que je veux. »
L’accélérateur à fond, il s’est mis en ébullition, de pensées pas si profondes en réflexions sans queue ni tête, de raisonnements foireux en vaines élucubrations.
Au galop comme un cheval sauvage, en bonds désordonnés comme un jeune chien.
Que s’est-il passé pour le mettre dans un tel état ?
Impossible de le savoir avec certitude. Il est vrai cependant que le jour d’avant, j’ai vécu une journée particulièrement éprouvante.
En plat principal, un gros challenge émotionnel pour résister à une vague d’inquiétude, du genre de celle que l’on peut éprouver quand on attend l’arrivée d’une personne chère et qu’on reste un trop long moment sans nouvelles alors qu’elle devrait être déjà là.
En accompagnements, plusieurs moments de tension sans grande importance pris un par un, mais dont le cumul entame la résistance : le chemin que je souhaitais emprunter est condamné, la voiture se fait prier pour redémarrer, l’article que je recherche en magasin n’est pas disponible et plusieurs autres contrariétés très agaçantes.
Bref, de grosses dépenses d’énergie pour ne pas me laisser submerger par la vague. Et au bout aussi, la satisfaction d’avoir tant bien que mal réussi à garder pied, en surmontant ou contournant les obstacles.
Pourtant, je suis en vacances, j’aspire au repos et à la tranquillité : profiter de moments où tout ne serait que calme, luxe et volupté.
La vie est taquine ! Cela aurait été plus dur encore si cela s’était passé dans le rythme trépidant de la vie quotidienne.
Qu’ai-je fait en réponse à mon cerveau tout puissant ?
Rien.
Ou du moins, le moins possible.
Ne pas réagir, ne pas bouger, laisser faire.
Ne pas chercher à compter le temps qui passe.
Considérer les pensées, les idées, et les laisser passer.
Respirer doucement, calmement, tranquillement.
Me contenter de sentir la chaleur et la douceur qui enveloppent mon corps.
Ignorer superbement mon cerveau et ses idées à la noix.
Me laisser flotter dans un état second.
Faire semblant de dormir.
Faire comme si plus rien n’avait d’importance.
Attendre imperturbablement.
Patienter (ah, la patience…).
Me rappeler que la nuit, la perception du temps est faussée, qu’en réalité, je dors davantage que ce que mon cerveau voudrait me faire croire. Et ne pas oublier que parfois, dans le flot de pensées et d’idées produites par mon cerveau débridé, peut jaillir une pépite. Elle surgit en général au petit matin, juste au réveil, car évidemment, j’ai bien fini par me rendormir pour de bon.
C’est souvent ainsi que naissent les traces écrites que je dépose par ici.
Insomnie, je te déteste, mais je te dis aussi merci.
J’ai suivi le GR8 pendant 4 jours, le long de l’océan Atlantique. J’ai marché beaucoup (et aussi un peu pédalé) en compagnie de 2 amies. J’ai rechargé mes batteries à bloc et j’ai emmagasiné plein d’images et de sensations, toute une valise de beaux souvenirs, à conserver précieusement, pour les moments de moins bien. Pour être sûre de bien les conserver, j’en laisse ici une trace écrite.
Le GR8 démarre de Saint-Brévin-les-Pins, juste au sud de l’estuaire de la Loire et longe la côte vers le sud, en théorie jusqu’au Pays Basque. En réalité, la continuité du tracé n’est pas encore partout assurée. Mais je ne comptais pas aller si loin. Dans la partie qui m’intéressait, en Loire-Atlantique et en Vendée, le tracé était parfait.
Je marche régulièrement sur des chemins de campagne, je peux aller marcher en forêt sans partir loin de chez moi, j’ai la chance de pouvoir assez souvent prendre de la hauteur sur des sentiers de montagne, j’ai déjà goûté au plaisir de marcher le long de la mer Méditerranée. L’Atlantique, c’était une nouveauté. Ses horizons infinis me faisaient rêver. Voilà un rêve réalisé.
À mon retour, j’ai trié mes souvenirs, j’ai cherché à choisir ceux qui m’avaient le plus touchée. J’en ai fait un collier précieux, un cordon soyeux sur lequel j’ai enfilé 7 perles de toutes les couleurs.
Lever de soleil
Rouge comme l’astre solaire lorsqu’il jaillit de derrière l’horizon au début du jour. J’ai rarement observé le lever du soleil : c’est trop tôt pour moi. Mes 2 amies non plus ne sont pas « du matin ». Pourtant, là, pas le choix : le mari d’une de mes amies, qui devait nous conduire à notre point de départ, n’était disponible que tôt le matin, pour répondre ensuite à d’autres engagements.
Finalement, nous l’avons remercié de nous avoir imposé cet effort. Grâce à cela, nous avons vécu le moment magique de la naissance du jour dans un paysage magnifique : l’estuaire de la Loire, tout voilé de brume. Nous ne pouvions pas démarrer notre aventure sous de meilleurs auspices. Nous avons admiré les premières lueurs incandescentes poindre à l’horizon, grandir progressivement jusqu’à devenir un disque écarlate, au-dessus des haubans du pont de Saint-Nazaire. Puis, nous lui avons tourné le dos pour nous mettre résolument en chemin en direction de la plage.
Le soleil nous généreusement accompagnées pendant notre expédition, il nous a même fait ardemment transpirer. Pour tester notre détermination, nous avons aussi essuyé un bel orage, bref mais intense, avec éclairs et tonnerre, au 2e matin, ainsi qu’une petite averse qui nous a conduites à écourter notre pause déjeuner du 3e jour. Tant pis pour la sieste !
Couleur sable
Savez-vous ce qu’est une pêcherie ? Moi, je l’ignorais avant d’en découvrir toute la collection qui jalonne la côte dans cette région. Il s’agit de constructions sur pilotis, bâties en bois, soit installées sur la plage, soit reliées à la côte quand celle-ci est rocheuse. Certaines ne sont accessibles qu’à marée basse. Elles permettent la pratique de la pêche au carrelet, un grand filet carré, tendu sur des armatures, se manœuvrant à l’aide de cordes. Cette technique de pêche artisanale remonte à la nuit des temps.
Les pêcheries sont généralement équipées d’une petite cabane, pour se mettre à l’abri. Elles s’adaptent avec ingéniosité à la configuration des lieux et adoptent toutes des formes différentes. Rarement peintes, la plupart ont la couleur du bois brut battu par les vagues, les embruns et l’air marin, une couleur indéfinissable dans une palette de gris tirant vers le beige ou le brun, une teinte néanmoins chaude, qui tranche sur le bleu de l’eau et de l’air.
Sur la plage, elles peuvent former d’étranges alignements, comme de gigantesques insectes posés à la lisière entre l’eau et le sable. Quand la côte devient rocheuse et sinueuse, c’est une surprise chaque fois qu’on les découvre au détour du chemin. Elles ont été les sujets de mes plus belles photos. J’aurais adoré voir des pêcheurs à l’œuvre sur l’une d’entre elles, mais non. Peut-être une autre fois ?
Pieds nus sur le sable
Dans les dessins d’enfants, le ciel et la mer sont bleus, le soleil et la plage sont jaunes. En réalité, le sable est rarement jaune. Il peut prendre une infinité de nuances, un éventail aussi large que du blanc au noir. Le long de l’Atlantique, disons que le sable est blond. Plus que sa couleur, ce qui me plaît avec le sable, c’est sa douceur. Pendant une journée entière, le 1er jour, nous avons marché pieds nus le long de la plage. Pour une de mes 2 amies, c’était une découverte : la première fois qu’elle marchait aussi longtemps pieds nus ! C’est pourtant elle qui est originaire du pays nantais…
Quel bonheur que de ressentir la texture du sable sous les pieds ! Là aussi, la palette est large : de frais et élastique quand il est humide, sur la bande où la terre et la mer se rejoignent, à chaud et mou là où il est sec et où les pas s’enfoncent péniblement. Il peut aussi devenir gluant quand, à certains endroits en retrait, la plage tourne un peu au marécage. Et marcher dans l’eau, en choisissant la hauteur comme pour des chaussettes : à la cheville, à mi-mollet, sous le genou, n’est-ce pas délicieux ?
Évidemment, nos pieds ont perdu l’habitude de se passer de la protection rassurante de chaussures. Parfois, quand ils se posent malencontreusement sur un caillou pas poli ou sur un coquillage, ça fait aïe ! Encore plus redoutable, c’est quand des débris de coquillages forment tout un tapis qui recouvre le sable. Mais pour moi, le pire c’est quand, à la fin de la plage, il faut reprendre des chemins et des trottoirs goudronnés. Quel calvaire de devoir renfiler mes chaussures, surtout avec encore des grains de sable entre les orteils !
Rencontre avec des arbres
Avant de la découvrir, je n’imaginais pas que la côte atlantique pouvait être bordée d’autant d’arbres. Rien à voir avec l’aridité de la côte méditerranéenne. Rien à voir non plus avec la forêt landaise et ses alignements de pins. Dès le 2e jour, après la longue plage, quand le chemin se met à suivre une côte plus sinueuse, où alternent criques et falaises, il passe régulièrement au pied d’arbres isolés ou en petits groupes. On observe différentes sortes de chênes, de pins ou de cèdres, pour ne citer que ceux que je sais reconnaître. Ces arbres se trouvent dans le domaine public ou dans les parcs des belles propriétés qui ont choisi les plus beaux emplacements le long de la côte.
En passant, nous les saluons d’un regard, nous profitons de leur ombre, nous les remercions pour l’oxygène qu’ils nous apportent sans compter. Eux aussi souffrent de la chaleur et de la sécheresse. Et pendant ce temps, ailleurs, l’humanité est assez folle pour continuer d’abattre des arbres anciens pour construire des autoroutes à péage… Mais je m’égare ; les arbres que nous avons rencontrés étaient remplis de puissance tranquille.
Nous avons rendu visite à 2 grands chênes vénérables, un peu en retrait du chemin, mais connus des initiés. Le premier est tout seul, au bord d’un champ ; ses branches s’étalent tellement loin autour de lui qu’il est bien plus large que haut. Il se dégage de lui une force intimidante. Le second est entouré d’autres chênes plus petits, qui gardent avec lui une distance respectueuse : on voit bien qui est le maître. Je me suis allongée à l’ombre de ses branches, sur un tapis de feuilles. J’ai imaginé ses racines plongées dans la terre avec la même vigueur que ses branches plongées dans le ciel. Et moi, minuscule, posée entre les deux…
Caresse de l’eau fraîche
Je me suis baignée dans l’océan ! C’est un exploit, pour moi qui ne me sens pas particulièrement à l’aise dans l’eau, surtout quand il n’y a pas de bords tout autour. Par deux fois, après avoir bien marché et beaucoup transpiré, l’appel s’avérait irrésistible. Et la température de l’eau étonnamment agréable. Moi qui croyais cette légende selon laquelle elle est toujours froide en Bretagne ! Une fois le nombril franchi, puis les épaules immergées, quel délice que de se laisser envelopper par cette fraîcheur soyeuse et nettoyer par ce massage revigorant.
Nous nous sommes également baignées dans les piscines des campings où nous avons fait étape. Là aussi, c’était un plaisir que de se laisser glisser dans l’eau pour se délasser de la fatigue d’une journée de marche. J’ai apprécié l’eau à une température encore plus agréable et le confort d’un environnement moins intimidant, avec douche et toilettes à proximité.
Déserté par les vacanciers de l’été, le 2e camping était particulièrement plaisant : nous étions quasiment les seuls à profiter de ses vastes installations, avec de grands bassins, jets d’eau et bains bouillonnants, rien que pour nous. Et même 3 grands toboggans parallèles, sur lesquels, comme 3 gamines, nous avons laissé éclater nos rires ! Heureusement, il n’y avait pas grand monde autour…
La nuit sous la tente
Les 3 premiers jours, nos étapes à pied duraient entre 15 et 20 km : marche d’endurance, mais sur un rythme tranquille. Pour la 2e étape à Pornic, c’était facile : nous étions hébergées chez mon amie, la « locale de l’étape ». L’étape d’avant et celle d’après, nous avons fait halte au camping. Nous avons en plus bénéficié de conditions idéales : le mari de mon amie pornicaise, celui qui nous a conduites à l’aube à notre point de départ initial, nous a rejointes les 2 soirs, avec tout le matériel. Tentes, matelas, duvets, vêtements de rechange, nécessaire de cuisine, nous n’avions rien à porter de tout cela. Quel luxe !
Nous avions tout de même chacune à installer notre campement. J’ai donc appris à monter ma tente de bivouac toute seule : un pas vers l’autonomie, qui me permet d’envisager d’autres aventures en solo (il faudra bien que je porte mon matériel…). Quel bonheur de me retrouver toute seule, dans le silence de la nuit, sous ma mince toile de tente et d’y dormir comme un bébé !
La 3e étape finissait au port du Collet, à la frontière entre Loire-Atlantique et Vendée. Je rêvais d’aller ensuite jusqu’à l’île de Noirmoutier et d’emprunter le passage du Gois, cette chaussée submersible qu’on ne peut emprunter qu’à marée basse. Mais cela dépassait largement les 20 kilomètres, d’autant qu’avec la marée, nous n’aurions pas pu revenir par le Gois. Qu’à cela ne tienne, allons-y à vélo !
Mes amis pornicais, décidément pleins de ressources, nous ont prêté les vélos, et même les shorts rembourrés pour ménager nos fesses ! Des conditions parfaites pour expérimenter cet autre mode de déplacement sans assistance motorisée. Ma conclusion : c’est confirmé, je préfère quand même marcher. Mes cuisses manquent de puissance et le tempo pas à pas convient mieux à ma lenteur naturelle. Mais j’ai adoré sillonner les petites routes et les belles pistes cyclables qui serpentent entre les marais salants de ce joli coin de Vendée.
Nous avons réussi à aller jusqu’au premier kilomètre du Gois : cela méritait le détour, mais trop de touristes au m² ! Les petites routes étaient bien plus tranquilles, où nous nous sommes baladées ensuite sans objectif bien précis. Au total, plus de 50 km parcourus, soit à peine moins qu’à pied pendant la totalité des 3 jours précédents. À pied, il nous aurait été impossible d’aller si loin dans le temps imparti. C’est là que réside toute la supériorité de la bicyclette.
Papotage, silence et bain sonore
Je le reconnais, j’adore marcher seule, avancer à mon rythme, me laisser imprégner par le chemin et fondre dans le paysage. C’est à mon sens, une expérience à nulle autre pareille, celle qui me relie le mieux avec la magie de la vie. J’aime aussi me retrouver dans une sorte de tête-à-tête avec moi-même, avec mes divagations intérieures. C’est le meilleur moyen à ma portée pour m’entraîner à apprivoiser la solitude. Me retrouver seule a longtemps été quelque chose d’effrayant pour moi. Avec l’âge, je le savoure de plus en plus.
Cependant, j’aime aussi marcher en compagnie, pour peu qu’elle soit de qualité et pas trop nombreuse, ce qui était le cas pendant ces quelques jours. C’est agréable de partager nos impressions et nos émotions, de rire ensemble, de se soutenir et s’encourager mutuellement. J’ai apprécié de pouvoir marcher à plusieurs, tout en étant parfois seule dans ma bulle.
À propos de bulle, je ne pourrais terminer mon collier de perles sans parler de « bulle sonore ». C’est l’appellation qu’a donnée mon amie toulousaine à son activité de sonothérapeute. Elle était venue avec sa petite valise remplie de sa collection de bols tibétains. Elle ne les avait évidemment pas avec elle pendant notre randonnée. Mais le dernier soir, de retour à Pornic, pour conclure notre aventure atlantique et refermer cette parenthèse enchantée, elle nous a offert un dernier voyage, immobile celui-là.
Juste posée là, sur le sol, sans attente. Rien d’autre à faire que de se laisser aller. Bercée, percée, transpercée par les vibrations. Sensations tactiles : un souffle d’air passe sur ma joue, une main imaginaire touche mon ventre. Les pensées décantent, ce qui était trouble s’éclaircit, le sable en suspension se dépose. Je deviens transparente et limpide comme de l’eau. Temps suspendu. Moment présent. Cadeau.
***
Post-scriptum : impossible de terminer cette trace écrite sans parler de Nova, la 4e de l’équipe ! Nova, c’est la chienne de mes amis de Pornic, une adorable Border Collie. Elle nous a suivies dans notre randonnée les 1er et 3e jours, pendant lesquels elle a sûrement parcouru la même distance que nous en 4 jours. Son instinct de chien de berger la conduit à toujours s’assurer que son troupeau ne se disperse pas trop, elle a donc passé son temps à aller et venir entre nous 3, très souvent en courant. À la fois joueuse et docile, impétueuse et câline, elle est une compagne attachante. Si j’adoptais un chien, j’aimerais que ce soit une Nova.
Voilà une bonne chose de faite. Cela faisait longtemps que j’en avais envie, je ne faisais que repousser chaque fois le moment. Cette fois, il était temps que je me décide. Qu’ai-je fait de si extraordinaire ? Je suis simplement allée chez la coiffeuse, pour me faire couper les cheveux. Je n’y vais pas très souvent d’ordinaire, environ 3 ou 4 fois par an.
Cela fait des années maintenant que je garde les cheveux courts, et même très courts. Cette fois, les voilà très, très, très courts. J’arrive à peine à les pincer entre deux doigts. Quand je passe ma main sur ma tête, c’est tout doux, comme du velours ; j’adore caresser mon crâne. Quand je passe devant un miroir ou une autre surface réfléchissante, je guette mon reflet, chose que je ne fais jamais d’habitude. Je cherche à vérifier si je me reconnais.
C’est bien moi, mes cheveux sont toujours aussi terriblement fins, mais j’ai l’impression que cela se voit moins ainsi. Ils sont moins gris que ce que j’aimerais ; ils continueront bien à blanchir. En tout cas, c’est bien moi, de la façon la plus naturelle possible, sans apprêt, sans artifices.
Ce que je ressens : légèreté, fierté, liberté. Je préfère mes cheveux courts depuis longtemps. Je me sens souvent admirative en voyant des femmes avec seulement quelques millimètres de cheveux, que ce soit à l’écran ou dans la vie réelle. Je trouve cela bien plus audacieux qu’une longue et ondulante chevelure. Pour un homme, des cheveux ras ne surprennent personne. Pour une femme, le crâne rasé s’apparente plutôt à une punition. Quelle injustice !
Avant d’aller à mon rendez-vous, j’ai recherché sur internet des images de femmes avec des cheveux ultra-courts. J’ai trouvé des photos sublimes. Et des articles qui parlaient d’actrices qui avaient « sacrifié » leurs cheveux pour un rôle. « Sacrifier » quel mot violent : elles se sont juste fait couper les cheveux ! Ces images ont conforté ma décision : c’est bien ce que je voulais.
J’avais déjà eu les cheveux très courts, et même pas de cheveux du tout. C’est l’effet secondaire le plus spectaculaire de la chimiothérapie. Voilà ce que j’avais écrit à l’époque, dans le journal de mon voyage au pays du cancer (1) :
« Ma première découverte, c’est que j’avais considérablement plus de cheveux que ce que j’imaginais. Quand je croyais en avoir fini, il y en avait encore et encore. Bien que très courts, bien que très fins, ils étaient innombrables ! Ma deuxième découverte, c’est que je me suis vue, moi, pour la première fois de ma vie. En tête à tête avec mon reflet dans le miroir, je vois qui je suis. Et ma troisième découverte est que ce que je vois dans le miroir ne me déplaît pas. »
On présente en général l’alopécie comme un traumatisme pour les femmes. Et bien, pas pour moi. Suis-je l’exception qui confirme la règle ? Et si on supprimait la règle, tout simplement ?
Après la chimio, j’avais laissé repousser mes cheveux. Ce fut long, très long, avant d’obtenir une touffe ridicule que je parvenais péniblement à attacher en une minuscule couette. J’ai tout coupé, court, très court : ouf, libération ! Ensuite, j’ai entretenu, ou plutôt mes coiffeuses ont entretenu ma coupe courte, la nuque rase, avec parfois des dessins, en mode « tribal ».
J’avais toujours les cheveux courts, mais peu à peu, un peu moins courts sur le dessus du crâne. Les possibilités de changement de coiffure sont limitées avec les cheveux courts. J’ai beaucoup joué dans un passé plus ancien avec les teintures : brun, roux, auburn, blond platine… Si j’étais plus jeune, j’aurais sûrement testé le bleu et le violet. Mais aujourd’hui, plus de couleur chimique pour moi, que du naturel.
J’aimais assez le contraste de ma précédente coupe : ras en lisière, plus long sur le dessus. Mais c’est trop exigeant, cela demande de l’entretien et me faire recouper les cheveux toutes les 3 ou 4 semaines, ce n’est pas pour moi. Il me fallait donc une solution radicale. J’étais prête !
J’ai pensé fugitivement à une solution encore plus radicale : me procurer une tondeuse et œuvrer moi-même. Je n’ai pas osé, pas encore. J’ai choisi de confier ma tête au rasoir de ma coiffeuse pour une coupe énergétique : profiter de l’occasion pour un soin plus en profondeur.
Je m’installe confortablement sur le siège, je ferme les yeux et je me laisse aller. Je sens les vibrations se propager dans ma tête, dans mon cou, dans mon dos. Pendant que les mains agiles s’agitent autour de ma tête, j’ai l’impression de me dépouiller. Deux larmes s’échappent de mes paupières, une de chaque côté. Ce n’est pas de la tristesse, c’est du soulagement.
Je sens comme un courant monter le long de ma colonne vertébrale. Mon dos, calé contre le dossier, a envie de se redresser. Je n’ose pas trop bouger, de crainte de déranger ma coiffeuse. Pourtant, imperceptiblement, mes vertèbres se décollent, j’ai l’impression de grandir, tout en gardant mes deux pieds posés bien à plat sur le sol. Je souris intérieurement en pensant que si je grandis trop, ma coiffeuse n’aura pas les bras assez longs, elle qui n’est pas très grande.
Quand tout est terminé, quand tous les débris de cheveux sont bien époussetés, je retarde un instant le moment d’ouvrir les yeux. Mes paupières s’ouvrent d’elles-mêmes et j’éclate de rire. Juste de la joie. J’embrasse ma coiffeuse. Dehors, c’est le printemps, le soleil brille, des oiseaux gazouillent dans les arbres un peu plus loin, des voix lointaines se font entendre. La vie est belle quand on lui sourit.
(1) C’est écrit, un livre que vous trouverez dans quelques rares bibliothèques, mais pas en librairie.
... le dos d’une main à la peau marquée de taches et de rides,
... une herbe qui pousse à la jointure entre le béton d’un mur et le bitume d’un trottoir,
... l’acharnement d’un coléoptère à escalader cailloux et brins d’herbe plus grands que lui,
... les éclaboussures d’une gerbe d’embruns jaillie du choc des vagues sur des rochers,
... le parfum fugace d’une fleur au détour d’un chemin ou une odeur de brioche juste cuite s’échappant d’un endroit inattendu,
... le timbre d’une voix, le tintement de cloches dans le lointain, la légèreté ou la mélancolie d’une mélodie…
Je me suis sentie émue par un dessin, juste un dessin.
Il est très simple, juste un tracé. Il représente les silhouettes de trois personnages en train de marcher.
Il pourrait être bien plus grand, représenter une multitude de silhouettes. Les silhouettes pourraient même recouvrir directement la totalité du mur, qui est pourtant très large et très haut. Elles sont seulement trois. Elles dégagent une énergie, une vitalité qui les rend immenses et innombrables.
Ce dessin est affiché dans une immense pièce aux immenses murs blancs, accompagnés d’autres affiches, d’autres dessins dans le même style. Sur le même mur, il fait partie d’une série de dessins montrant des foules en train de marcher. Ce pourrait représenter des manifestations, je vois surtout des gens qui marchent avec détermination, mais sans hargne, sans colère. Un titre réunit cette série : « Tous ensemble ».
Sur les autres pans de murs de la vaste salle, d’autres dessins s’inspirent d’autres thèmes, de rêves, de poèmes… Tous dégagent une même vigueur, un même feu.
Je suis entrée dans cette salle de façon parfaitement imprévue. Je me baladais par là et, avec les amis qui m’accompagnaient, notre curiosité a été attirée par la grande porte ouverte d’un bâtiment imposant : sur sa façade, un fronton indiquant la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » et en dessous « Bourse du travail ».
Nous étions de simples touristes, en train de découvrir la ville d’Arles. Nous venions de passer notre journée à visiter des lieux magnifiques : le Luma, les Alyscamps, l’église et le cloître Saint Trophime, la librairie Actes Sud. Nous avions le cœur empli de joie par les merveilles que nous avions rencontrées.
Sur le chemin qui nous ramenait vers notre lieu de résidence du week-end, nous avons fait un dernier détour en quête d’un complément pour notre repas du soir. Normalement, nous n’aurions jamais dû passer devant la Bourse du Travail, dont la façade portait une banderole signalant une exposition de dessins. Nous savions qu’un festival de dessin se tenait à Arles en ce moment, c’était une occasion en plus qui se présentait à nous, nous l’avons saisie.
Oui, mais qui a réalisé tous ces dessins, en particulier celui qui montre, en trois simples silhouettes, la puissance de l’humanité en marche ? C’est une femme, elle est présente sur place, elle nous explique avec simplicité qu’elle a toujours dessiné, depuis sa plus tendre enfance, alors qu’elle a franchi le seuil des 4 fois 20 ans. Orpheline de mère, son père la laissait même dessiner sur les murs de leur maison.
Je me trouve incapable de trouver les mots pour lui exprimer ce que ses dessins déclenchent en moi. À la place, nos yeux et nos cœurs trouvent leur propre langage.
J’aimerais lui demander si je peux lui acheter le dessin qui me touche tant. Mais je n’ose pas. Nous échangeons tout de même nos coordonnées. Sait-on jamais, puisque le « hasard » a organisé cette rencontre, peut-être a-t-il d’autres intentions ?
Je suis loin de chez moi, de mon cadre habituel, de ses engagements et de ses contraintes. Je découvre une ville qui recèle des trésors, dans une région où tout me rappelle mes origines provençales. J’ai même découvert récemment que mes grands-parents maternels avaient passé ici quelques années de leur vie de jeunes mariés. Dans ce contexte, je découvre par surprise cette exposition, et ce dessin qui évoque à mes yeux le pouvoir de la marche, thème central de mes travaux et de mes réflexions. En sortant de là, c’est comme si mes pieds ne touchaient plus tout à fait terre.
Un peu plus tard, j’ai demandé à Internet ce qu’il pouvait me dire à propos de cette exposition de dessins et de cette dessinatrice. Résultat : à peu près rien. J’imagine que si elle maîtrise le dessin, l’univers du web doit lui être étranger. Je découvre aussi avec étonnement que cette exposition n’est en rien reliée au festival du dessin dont la première édition est en train de se dérouler. C’est en cherchant des informations à propos de la Bourse du Travail que je finis par comprendre que cette exposition est organisée par la CGT. Quelle drôle d’histoire !
J’aurais aimé être capable de trouver les mots sur le moment pour dire merci. Je ne sais pas dessiner. Je ne me sens douée d’aucun talent artistique. Tout ce que j’ai à ma disposition, c’est l’écriture. Voilà, j’écrirai donc une Trace pour exprimer ma gratitude et pour garder en mémoire cette rencontre. Cette trace écrite, la voilà !
Il était une fois une famille qui vivait dans un joli village et y menait une vie tranquille. Il y avait un papa, une maman, un charmant garçon et une fille adorable. La vie allait son cours, avec ses fluctuations, ses joies et ses tracas, comme dans des centaines, des milliers de familles. Il n’y aurait pas vraiment d’histoire à raconter, autre que celle de la vie qui va, sans le cataclysme qui a frappé cette famille, il y a précisément 4 ans (4 ans à peine ? 4 ans déjà ?).
Le petit garçon au regard d’ange devenait un beau jeune homme et abordait le seuil qui mène à l’âge adulte. C’est une période délicate : comment devenir un homme, un « vrai », comment réussir à prendre sa place, comment trouver un équilibre entre force et gentillesse, détermination et douceur, courage et sensibilité ? Généralement, on finit par y arriver, avec plus ou moins de bleus et de bosses. Lui a choisi un autre chemin : un matin, au lieu de retourner au lycée, il est parti rejoindre les anges, prématurément.
Quel cauchemar pour sa famille, contrainte de continuer à vivre avec l’inacceptable ! Quand on traverse une épreuve — un accident, une maladie, une perte brutale, quand on se retrouve au cœur de la tourmente, à vivre un cauchemar, on croit toujours que rien de pire ne pourrait arriver. Là, c’était la réalité : rien de pire ne peut arriver que de pleurer la perte d’un être infiniment cher parti trop jeune.
Pour tenter de cicatriser la blessure, on tente de comprendre. On le sait : le monde peut se montrer violent, en particulier à l’adolescence, pour des personnalités d’apparence trop tendre. Il peut arriver qu’elles se retrouvent victimes de personnalités toxiques, méchantes, perverses. Il y a un mot pour désigner cela : le harcèlement, « mode de persécution consistant à enchaîner de façon répétée des agissements et des paroles hostiles afin de démoraliser et d’affaiblir psychologiquement la personne qui en est victime. »
Aujourd’hui, plus encore qu’il y a 4 ans, il en est souvent question : harcèlement sexuel, harcèlement au travail, harcèlement scolaire. Pourtant, concrètement, cela reste difficile à dénoncer, encore plus à prouver. Dans l’histoire que je raconte ici, il s’agit d’une hypothèse très crédible, mais rien n’a été officiellement établi. Il est difficile de démêler les écheveaux dans lesquels s’entrecroisent les fils de nos vies.
Et il faut bien que la vie continue… Après une longue période de peine et de cicatrisation douloureuse, une évidence est apparue aux parents endeuillés : il fallait changer de vie. Repartir de zéro, qui n’y a jamais pensé ? Tous ceux qui en rêvent ne franchissent pas toujours le pas. Eux oui : reconversion professionnelle, apprentissage d’un nouveau métier, vente de la maison, déménagement, démarrage d’une nouvelle existence. Se dépouiller du passé pour mieux se tourner vers l’avenir.
Il fallait changer de vie
Se lancer dans un projet en relation avec la nature est vite devenu une évidence. S’éloigner de la ville et de son agitation désordonnée, se rapprocher de la terre pour s’accorder aux rythmes des jours et des saisons. Une fois la décision prise, les opportunités se sont présentées comme des évidences. Le moment était venu de devenir agricultrice et agriculteur, éleveurs de chèvres et producteurs de fromages bio.
Je suis allée leur rendre visite, d’abord au marché dominical d’un village proche, puis à la chèvrerie. Je m’y suis rendue en compagnie de la plus jeune de mes filles. C’est elle le trait d’union qui me relie à cette histoire. Elle est entrée en 6e en même temps que le garçon aux yeux d’ange, ils ont été proches pendant les années collège. Ils avaient le même âge, à deux jours près. Elle vient d’avoir vingt ans. Elle aussi reste marquée pour toujours.
J’ai passé une journée merveilleuse à la chèvrerie. Ces moments d’échange respiraient la simplicité et la douceur. Nous avons partagé un sympathique pique-nique, où la dégustation de fromages de chèvre tenait le devant de la scène : quel régal ! Mots-clés : frais, doux, tendre, moelleux, savoureux.
La rencontre avec les chèvres a été un autre moment joyeux. Ce sont des animaux malins et affectueux. Chacune a son caractère, toutes semblent bien s’entendre. Elles disposent d’une grande liberté, se déplaçant à leur guise entre l’étable, une grande prairie en pente et un petit bois. Point fixe : la traite, le matin (il faudrait revenir très tôt pour y assister). Elles manifestent de la curiosité pour les humains qui les approchent, en quêtant même les caresses. L’une d’elles était malade récemment. De l’attachement et de la complicité sont palpables entre elle et l’humaine qui l’a soignée.
Nous avons aussi beaucoup parlé. Lui plus discret, elle plus volubile, tous les deux montrent l’envie d’aller de l’avant. Il y a un temps pour le silence, dans le laboratoire de la fromagerie, où la concentration est de mise, pour fabriquer les fromages. Il y a un temps pour la parole, pour échanger et partager, mettre des mots sur la vaste question « qu’est-ce qui donne un sens à la vie ? »
C’était chaleureux et émouvant. Le « Petit Prince parti trop tôt rejoindre les étoiles », comme se plaît à l’imaginer sa maman, aurait sûrement aimé se trouver là, assis avec nous sur des bottes de paille. D’ailleurs, n’était-il pas bien présent, dans nos souvenirs et dans nos cœurs ?