La passion mongole des Mamelouks
Enluminure d'un recueil de poèmes (Maqâmât), Egypte, XIVe siècle.
« Au-delà des considérations politiques que recouvraient de telles alliances, les Mamelouks semblent bien avoir éprouvé un goût particulier pour les jeunes filles et les jeunes garçons mongols, comme en témoignent les événements qui marquèrent le court règne d'al-'Adil Kitbugha (1294-1296). L'arrivée massive d'immigrés mongols, d'ethnie oïrat, à la frontière de l'Euphrate dans le courant de l'année 1296, n'avait sans doute rien à voir avec l'ancienne identité du sultan, un Mongol oïrat fait prisonnier à la première bataille de Homs en décembre 1260, qui avait connu par la suite une très belle carrière dans l'armée mamelouke. Il est probable que la conversion de l'ilkhan Ghazan à l'islam, monté sur le trône de l'ilkhanat quelques mois plus tôt, ait contribué à chasser d'Iran ou d'Iraq ces quelque dix mille cavaliers mongols (dix-huit mille selon d'autres sources), dont les coutumes païennes choquèrent les habitants du Caire et jusqu'aux émirs mamelouks eux-mêmes. Il est vrai que, non contents de manger du cheval, ils n'égorgeaient pas l'animal mais, en contradiction flagrante avec la Shari'a, l'attachaient et le frappaient à la tête jusqu'à ce qu'il mourut — évitant ainsi de répandre le sang qui, dans la pensée chamanique, est le siège de l'énergie vitale qui circule entre les esprits et les vivants. Seuls une centaine d'entre eux furent autorisés à se rendre au Caire, où ils furent établis dans le quartier hors les murs d'al-Husayniyya, au grand dam de ses habitants. Les autres furent déplacés sous bonne garde à travers la Syrie, tenus a distance des villes et installés, pour ceux qui survécurent à ce dernier voyage, dans la région littorale de 'Athlith (aujourd'hui en Israël).
Quant à ce qu'il advint d'eux par la suite, le chroniqueur Ibn al-Furat (m. en 1405) affirme que
Les émirs [mamelouks] prirent à leur service les jeunes garçons, qui étaient les plus belles des personnes ; leurs filles furent mariées, entre autres, à des membres de la société militaire. Puis ceux [des wafidiyya] qui avaient survécu se fondirent dans les armées et se dispersèrent dans les Royaumes islamiques [le sultanat mamelouk] ; ils entrèrent dans la religion de l'islam et continuèrent à servir [l'armée].
Maqrizi (m. en 1442), comme souvent, est plus loquace encore, quant aux charmes de ces nouveaux venus :
Les Oïrats étaient d'une grande beauté. Aussi les émirs furent jetés dans le trouble et pris de désir pour leurs enfants, garçons et filles. Ils choisirent parmi eux un grand nombre de ceux dont les traits avaient la beauté de leur peuple et en tombèrent amoureux. Quelques-uns de ceux-là, cependant, cherchèrent à corrompre leur maître en devenant son intime et en le jetant dans la passion.
Sans doute faut-il regarder avec précaution ce tableau de la passion mongole des Mamelouks, dressé par des auteurs tardifs, qui emprunte à un topos des plus classiques de la culture islamique, qu'elle soit d'expression arabe ou persane : celui de la beauté incomparable des peuples de la steppe. Sous la plume de Maqrizi affleure également la condamnation morale des désordres auxquels conduit un désir excessif, a fortiori lorsque les maîtres du pays se laissent conduire par leur goût pour la pédérastie. Mais les lieux communs disent tout de même quelque chose de la société qu'ils assignent, avec d'autant plus d'efficacité qu'ils sont bien souvent pris en charge par les acteurs eux-mêmes. En 1301, un émissaire du sultan mamelouk se présenta à la cour de l'ilkhan Ghazan. A l'ilkhan qui lui demandait avec acrimonie « comment vos émirs peuvent-ils abandonner leurs femmes pour prendre des éphèbes (murdan) à leur service ? », il répondit, conscient du risque qu'il prenait ainsi à susciter la colère de son hôte :
Nos émirs ignoraient tout de ces choses, qui ne furent introduites auprès de nous qu'à l'arrivée de Turghay [le commandant des réfugiés mongols venus de l'ilkhanat en 1296]. Il nous amena en effet de jeunes garçons tatars, qui ont distrait les gens de leurs femmes.
L'accusation de pédérastie était ainsi au nombre des arguments que se renvoyaient alors les cours rivales du sultan et de l'ilkhan. Quant au topos de la beauté sans pareille du « peuple mongol » (jins al-tatar), qu'il fût nourri par les poètes et les peintres ne l'empêcha pas, bien au contraire, d'avoir effectivement ébloui les Mamelouks. » (Julien Loiseau, Les Mamelouks (XIIIe-XVIe siècle). Une expérience du pouvoir dans l'islam médiéval, partie : « Le moment mongol », Le Seuil, 2016)