Comment un week-end en province m'a permis de faire un voyage dans le temps
Paru en avril 2012
Le week-end dernier, comme on ne peut raisonnablement pas passer tout son temps à Paris, et qu'il y avait une possibilité chrétienne de ne rien foutre pendant quatre jours consécutifs, je suis allé passer de la musique au festival Rock'n'Solex de Rennes. Rock'n'Solex, c'est, devinez quoi, un festival qui combine musique et course de solex. C'est un endroit incroyable : le rassemblement ultime de la population d'allumés du solex qui papotent mécanique binouze à la main et vont se mettre la tête devant des concerts sympas. J'ai commencé mon set par No more violence de Pnau, ça a eu un succès terrible.
Il a plu, comme partout en France, et c'était un bordel sans nom. On trouvait une tonne de truc enfouis dans la bouillasse et c'est ainsi qu'un type que je connais bien a découvert un magnifique appareil photo jetable de marque Kodak. Il restait deux poses qu'on s'est dépêché de prendre à contre-jour, parce que l'alcool et l'heure tardive n'aide jamais, contrairement à ce qu'on crois, à prendre des belles photos. J'ai dansé tout le reste de la soirée en buvant la bière sans bulle des festivals, qu'on tolère de boire sans trop savoir pourquoi.
Je suis rentré à pied avec le mec qui avait trouvé l'appareil photo, qui n'était pas beau à voir, et qui voulait absolument dormir sous les arbres. J'étais certain que cette idée, il la trouverait nettement moins bonne au petit matin, et c'est par pure amitié que je l'ai trainé jusque dans la turne dont j'avais les clés. Par pure amitié, pas tout à fait, parce que quand il s'est affalé sur le convertible sans même fumer une dernière tige, je lui ai fait les poches pour lui chourave le Kodak. À ma décharge, il fallait bien que je vive une aventure pour écrire cette chronique. C'est donc pour vous, lecteurs, que j'ai signé mon aller simple pour l'au-delà des chapardeurs, le purgatoire des crapules, le bagne des cleptomanes. D'ailleurs, de toute évidence, le lendemain, il avait oublié le Kodak et tout le reste, d'ailleurs.
Quand je suis rentré à Paris, lundi après midi, je suis allé chez un des rares labos qui développe encore ce genre d'antiquités : Photo Service 1Heure, au 103 avenue de Saint-Ouen, XVIIe. J'avais hâte de voir les photos qu'un inconnu avait pris avec, persuadé de faire nécessairement une découverte romanesque. Quand je suis entré dans le magasin, il y avait le photographe, le profil du rockeur veste en jean et banane brune, rouflaquettes et anneau argenté, qui discutait avec une cliente qui était tout l'opposé : petit chien au bout de la laisse en cuir rouge, les soixante-dix ans bien tassés, et la permanente en fin de vie.
« C'est Kafkaïen, disait-il, en agitant les bras d'un air agacé.
-Mais je ne comprends pas, monsieur.
-Vous me demandez de faire une copie grand format d'une impression de mauvaise qualité, ça aura un effet effroyable ! (Le photographe n'avait visiblement pas peur de déranger les grands mots.)
-Ce n'est pas grave, monsieur, ça ira très bien.
-Mais vous êtes sûre de ne pas avoir le fichier numérique de la photo ? Vous pourriez me l'apporter sur un support de type clé USB. (Il articulait bien sur les termes techniques pour que la vieille comprenne bien qu'elle était larguée question nouvelles technologies.)
-Non, on ne l'a pas. Je dois y aller, j'ai rendez-vous chez le coiffeur, conclut-elle en pointant son index hors d'âge vers sa chevelure-serpillère. (C'était tout à fait crédible.) »
Je les regardais se chamailler en rigolant, et quand ce fut mon tour, je me mis à pétocher que le commerçant ne m'engueule à propos de la gadoue qui formait de légères croûtes sur l'appareil. Il me le prit sans broncher et je dus, contrairement à ce qui était écrit sur la pancarte (Une heure Top Chrono !), revenir le lendemain pour récupérer les tirages. C'est donc l'esprit plein d'espérance que je me suis endormi lundi soir. J'étais comme une maman oiseau la veille de l'éclosion de ses oeufs : vont-ils me convenir, ces clichés (/oisillons, pour ceux qui n'avaient pas pigé la parabole)?
Je suis donc retourné avenue de Saint-Ouen mardi, vers 19 heures. Cette fois ci, derrière le comptoir, il y avait un quinqua en chemise hawaïenne. Il prenait une photo d'identité d'un môme de quatre ou cinq ans. Le gamin tirait la langue à chaque cliché, et ça faisait hurler ses parents. Ce petit manège a duré quelques minutes, puis ils sont partis avec les photos.
La mauvaise surprise, c'est que la pellicule du Kodak faisait 36 poses, ce qui m'a couté 22 euros. Quand l’hawaïen m'a tendu le paquet de photos, mon cerveau a fait un bon en enfance et je me suis revu au retour des colonies de vacances, quand ma mère voulait absolument voir les photos que j'avais prises et que moi, je préférais qu'elle ne les voit pas, parce que je n'étais pas fier de moi.
J'ai attendu d'être chez moi pour ouvrir le paquet, et j'ai voyagé avec le propriétaire, jusqu'en Jordanie, en vacances en famille. Un superbe hôtel-club, les falaises sculptées de Pétra, la gueule des parents inconnus qui sirotent des cocktails, et, pour finir la pellicule, le début de la soirée entre copains de vendredi dernier. J'ai été presque ému, en regardant les images. J'ai le sentiment d'avoir trouvé un souvenir...











