FREDEGONDE (545 - 597)
Dynastie Mérovingienne
(Première partie)
Au moment où Clotaire Ier mourait à Compiègne, en 561, après un règne sanglant de cinquante années, il réussi à réunir entre ses seules mains le royaume de son père, Clovis, partagé à la mort de celui-ci entre ses fils. Clotaire était un homme qui savait ce qu'il voulait et ne reculait devant rien pour 1'obtenir. Il s'était fait une spécialité d'épouser les veuves de ses frères ou neveux, recueillant ainsi leurs successions sans coup férir. Pourtant, quand mourut son troisième frère, Childebert, Clotaire à son grand regret ne put épouser sa veuve. Aussi, à défaut de mettre Ultrogothe dans son lit où la place manquait, la mit-il tout bonnement en prison. Puis il s'empara de l'héritage. Le vieux royaume franc, avec la Neustrie et l'Austrasie, lui appartenait. Malheureusement, à la mort de Clotaire, tout fut à recommencer parce que lui aussi avait quatre fils : Charibert, Gontran, Sigebert et Chilpéric. Il en avait même six, mais Gondovald, jugé inapte et tondu à ras, soupirait dans un monastère. Quant à Chramm qui avait osé se révolter contre son père, Clotaire l'avait enfermé dans une cabane avec toute sa famille et y avait mis le feu. On repartagea donc le royaume, avec un grand souci de variété ; Charibert eut Paris et tout l'Ouest de la Gaule jusqu'aux Pyrénées, Gontran Orléans et 1'ancien royaume burgonde, Sigebert Metz avec l'Austrasie, enfin Chilpéric se contenta de la Neusrie avec Soissons. Ce n'était pas la plus grosse part mais, comme il était un peu bâtard, personne ne s'en étonna, pas même lui.
Chilpéric 1er, Roi des Francs, par Atala Stamaty, Madame Augustin Varcollier
Un beau mariage
La paix régnait approximativement entre les frères couronnés quand une femme survint. Et tout se mit à aller mal. En 566, Sigebert, qui résidait à Metz entreprit de se marier. Il demanda et obtint la main de Brunehaut la plus jeune fille du roi Wisigoth Athanagild. C'était un très beau mariage. La princesse était non seulement fort belle, mais fort riche. Les ambassadeurs envoyés à Tolède pour l'escorter ramenèrent, en dot, de nombreux chariots chargés d'or, de pierreries et d'une foule d'objets précieux. La cérémonie eut lieu à Metz avec un éclat extraordinaire sous l'oeil attentif d'un ami personnel de Sigebert, un jeune diacre auvergnat de bonne famille gallo-romaine qui se nommait Grégoire mais n'était pas encore de Tours. Il savait pourtant déjà se servir de ses yeux et ce reporter avant la lettre a décrit avec enthousiasme la beauté de la fiancée, la clarté de son teint et la grâce de sa personne. De son côté, Sigebert était un homme de belle apparence, relativement cultivé et de moeurs convenables pour l'époque. Il n'hésita pas à se débarrasser, avant son mariage de sa douzaine de concubines et s'éprit vraiment de Brunehaut. Tout différent était Chilpéric, sou frère, ou plutôt son demi-frère, car ils n'étaient pas de la même mère. Le roi de Soissons recouvrait. d'un léger vernis romain un solide fond de sauvagerie et des moeurs de satrape. Il posait au bel esprit, faisait des vers, très mauvais si l'on en croit Grégoire de Tours : « Les pauvres vers sont incapables de se tenir sur leurs pieds car, n'y comprenant rien, il a mis des syllabes longues pour des brèves et des brèves pour des longues. » Ces préoccupation littéraires et ce léger snobisme ne l'empêchaient pas de s'offrir de retentissantes beuveries et d'entretenir un véritâble harem. L'une de ces dames, qui toutes portaient le titre de reine, était tout de même légitimement épousée. Or, au moment du mariage de Sigebert, la reine en titre était une certaine Frédégonde. C'était une fort belle créature, de bonne et pure race franque. Elle était née, vingt et un ans plus tôt, dans la région de Thérouanne et, entrée au palais de Soissons comme lite, ou servante, d'Audovère, l'épouse de Chilpéric, elle s'était juré de prendre un jour sa place. Son astuce naturelle lui en fournit 1'occasion. Après avoir donné trois fils à son époux, Audovère venait de mettre au monde une fille pendant qu'il guerroyait contre les Saxons. Or, au moment du baptême, la marraine choisie fit défaut. Frédégonde conseilla alors à la reine de tenir elle-même la petite Hildeswinthe sur les fonts baptismaux. C'était une perfidie, car, suivant la loi de l'Eglise, qu'Audovère ignorait être parrain ou marraine créait avec les parents de l'enfant des liens fraternels. Audovère étant marraine de sa fille, son mariage avec Chilpéric devenait un inceste. Mais, dans son innocence, la malheureuse suivit ce bon conseil.
Mariage de Frégégonde et Chilpéric 1 er
Quand le roi revint de guerre, il trouva Frédégonde sur son chemin. Ce n'était pas la première fois. Déjà, avant de partir en campagne il avait ébauché une intrigue avec la belle servante et se montra enchanté de la revoir. Elle n'hésita pas à lui poser une question un peu directe : « Avec qui mon seigneur couchera-t-i1 cette nuit? La reine, ma maîtresse, est aujourd'hui ta commère et la marraine de ta fille Hildeswinthe ! » « Eh bien, répondit Chilpéric avec bonne humeur, si je ne puis coucher avec elle, Je coucherai avec toi... » Qui fut dit fut fait. Quelques jours plus tard, Chilpéric épousait Frédégonde tandis qu'Audovère prenait, en tant que veuve, le chemin d'un couvent du Mans. Elle emmenait avec elle sa fille nouvelle née. Chilpéric se munirait enchanté de sa nouvelle épouse quand le mariage de Sigebert vint troubler cette satisfaction.
Chilpéric Ier et Frédégonde dans le Recueil des rois de France, de Jean du Tillet, vers 1550
Le roi de Soissons se jugea rabaissé et vaguement ridicule. Il se trouvait dans la situation d'un homme qui a épousé sa bonne. Sa jalousie s'éveilla en même temps que sa cupidité. La dot fabuleuse de la princesse wisigothe le faisait rêver au moins autant que son sang royal. Or, Athanagild avait une fille aînée, moins belle que Brunehaut mais tout aussi riche, qui se nommait Galeswinthe. Répudier Frédégonde devenue indésirable - et demander la main de Galeswinthe furent les premiers soins de Chilpéric. Mais, à Tolède, les choses n'allèrent pas toutes seules. La réputation du prétendant était si détestable que Galeswinthe éclata en sanglots lorsqu'elle apprit sa demande. Athanagild n'était guere enthousiaste. Les négociations traînèrent en longueur. On discuta dot et moralité. Chilpéric jura de se débarrasser de toutes ses femmes, mais le Wisigoth ne se décidait pas. Survint alors la mort de Charibert, le roi d'Aquitaine, dont les domaines furent partagés entre ses trois frères. Chilpéric, pour sa part, hérita la Normandie, le Maine, l'Anjou, le Limousin, le Quercy, Bordeaux, Toulouse, le Béarn, la Bigorre et le Comminges. Autrement dit, il devenait le voisin immédiat d'Athanagild qui, peu désireux de se créer des ennuis outre Pyrénées capitula enfin. Malgré ses supplications et son désespoir, Galeswinthe dut partir pour Rouen où Chilpéric, bouffi d'orgueil, l'attendait en visitant ses nouveaux domaines.
La mort de Galeswinthe
Après sa répudiation, Frédégonde était demeurée au palais royal. Avec une profonde astuce, elle avait demandé qu'on voulût bien lui épargner l'habituel refuge des reines qui ont cessé de plaire : le couvent. Elle préférait reprendre, tout simplement, son ancienne condition de lite. Pour qui connaissait son immense orgueil, c'était assez surprenant mais, en acceptant de redevenir servante, Frédégonde faisait preuve d'une grande intelligence et, surtout, d'une extrême psychologie. Elle connaissait à fond Chilpéric, savait qu'il se lassait vite, comme un enfant gâté, des plus beaux jouets. Elle ne se trompait pas. Au bout de quelques mois, le roi ne trouva plus guère de charme à la sage Galeswinthe. Et, puisqu'il avait mis la main sur les trésors de sa dot, la jeune femme avait perdu de son prestige. Néanmoins au lendemain de leurs épousailles, il lui avait remis, traditionnellement, en don du matin : Bordeaux, Cahors, Limoges, le Béarn et la Bigorre, en plus du brin de paille rituel. C'était un présent somptueux, mais Chilpéric n'entendait pas s'en dessaisir vraiment. Il avait également, dans les premiers temps de leur vie commune, fait quelques efforts pour se montrer sous un jour agréable. Cela non plus ne dura pas. Chilpéric retourna bientôt à ses beuveries, à ses plaisirs sauvages dans lesquels les combats d'animaux et les femmes jouaient le principal rôle. C'était le moment qu'attendait Frédégonde. Elle sortit de 1'ombre où elle se tenait et n'eut aucune peine à reprendre toute son influence sur le roi. Elle redevint, non seulement sa maîtresse, mais la maîtresse toute puissante et le martyre de Gaieswinthe commença. Reléguée au second rang par l'insolente favorite elle se vit dépouillée peu à peu de ses parures de ses robes et de son rang. Ses plaintes ne furent pas entendues et, quand elle supplia son mari de la laisser retourner à Tolède, elle éveilla sa méfiance. Elle eut beau lui jurer qu'elle ne chercherait pas à tirer vengeance de sa conduite, qu'elle laisserait 1'énorme fortune apportée en dot, il ne la crut pas. Chilpéric pratiquait trop la perfidie et la trahison pour croire à la loyauté de quiconque. Frédégonde eut beau jeu à lui souffler de criminels conseils. Il ne les écouta que trop. Pour calmer les craintes de Galeswinthe, il joua un moment le repentir et la tendresse mais, une nuit, un homme entra dans la chambre de la reine, au palais de Rouen, et l'étrangla pendant son sommeil. Il n'y avait pas un an qu'elle était mariée...
Meurtre de la reine Galswinthe, par « Philastre fils », probablement Eugène Philastre (1827 ou 1828 à Paris - 21 juin 1886 à La Nouvelle-Orléans française.)
Une guerre fratricide
Les larmes du roi de Neustrie ne trompèrent personne et surtout pas Brunehaut qui, aussitôt, cria vengeance. La guerre entre Sigebert et Chilpéric semblait inévitable. Pourtant Gontran, roi de Burgondie tenta de l'empêcher en arbitrant le conflit. C'était un homme paisible qui avait la violence en horreur. Il était bon et simple, si candide, d''ailleurs, qu'il fut, selon Michelet, le comique de la famille. Cela lui valut en tous cas de passer pour saint après sa mort. En l'occurrence, Gontran rendit un jugement sage : Chilpéric devrait payer à Brunehaut le prix du sang et lui remettre le douaire de Galeswinthe. Le meurtrier fut bien obligé de s'exécuter mais, à peine les cinq provinces remises à Brunehaut, il ne rêva plus qu'au moyen de les récupérer. Ce prix du sang le rendait malade. - Qu'à cela ne tienne, lui conseilla Frédégonde, tu n'as qu'à reprendre tes terres par la force. Ainsi fut fait. En 573, le fils aîné de Chilpéric, Clovis, prit Tours mais échoua devant Poitiers. Il s'empara alors de Bordeaux mais dut bientôt battre en retraite vers Angers. Pendant ce temps, son frère, Théodebert, marchait sur Limoges. Sigebert n'hésita pas. Son armée se mit en marche aussitôt. Au surplus, si Chilpéric partait du principe qu'il avait payé trop cher la vie d'une femme aussi effacée que Galeswinthe, Brunehaut ne partageait aucunement sa façon de voir et considérait que le prix du sang était mince. Ce qu'elle voulait, c'étaient les têtes de Chilpéric et de sa Frédégonde. Entrainées par Sigebert, les hordes germaniques dévalèrent sur la Neustrie qu'elles balayèrent comme un raz de marée. Théodebert, fut tué en Charente. Des frontières de l'est à la Normandie, les troupes de Chilpéric furent écrasées, emportées par une force irrésistible. Bientôt, il ne resta plus à Frédégonde et son époux que Tournai dans laquelle ils coururent s'enfermer, mais où, bientôt, l'armée de Sigebert les assiégea. Toute la Neustrie lui appartenant, Sigebert était venu installer Brunehaut à Paris, dans le vieux palais romain de la Cité, bâti jadis par l'empereur Julien. Là, Brunehaut, heureuse de savoir ses ennemis écrasés, mit au monde une fille puis s'installa tandis que Sigebert se rendait à Vitry-sur-Scarpe, à la limite des deux royaumes de Neustrie et d'Australie pour s'y faire proclamer roi des deux pays. Cependant, dans Tournai assiégée, Frédégonde, elle aussi avait mis au monde un enfant qu'elle nomma Samson et que l'évêque de la ville baptisa. Elle se sentait à la fois faible et envahie de fureur. La cité, mal pourvue en ravitaillement, avait beau être défendue par d'anciens murs romains et d'épaisses palissades, elle n'en approchait pas moins de l'issue fatale. Et Chilpéric, amorphe, ne faisait rien pour endiguer le désastre. Il se préoccupait du salut de son âme, croyant sa dernière heure prochaine.
La Reine Brunehaut
Or, Frédégonde ne voulait pas mourir. Elle décida de jouer une dernière carte, dut cette carte être un meurtre. Elle connaissait depuis longtemps les secrets des plantes et savait confectionner des boissons enivrantes. Elle fit venir deux hommes de son pays de Thérouanne et les fit boire. Elle leur servit, outre le classique apéritif mérovingien qui se composait d'absinthe, de vin et de miel, un philtre de son cru qui les lui dévoua corps et âme. Alors, elle tira d'un coffre deux scramasazs, deux courtes épées droites dont les lames avaient été empoisonnées et leur, fit comprendre que son sort était entre leurs mains. Ils partirent, jurant de libérer leur reine. Parvenus à Vitry où Sigebert, déjà, avait été élevé sur le pavois, promené par trois fois autour du camp et proclamé roi de Neustrie, ils se firent passer pour des seigneurs neustriens désireux de faire leur soumission. On les crut et on ne les désarma même pas. Ils approchèrent le roi qui leur demanda leurs noms. Pour toute réponse, ils le frappèrent tous deux à la fois. Sigebert tomba, baigné de son sang. Les deux meurtriers tombèrent aussitôt après sous les coups des seigneurs australiens, mais le coup avait réussi ; Sigebert était mort, la guerre terminée et Frédégonde libérée...















