Comment représenter l'effrondrement du monde ?
Le run d'Ann Nocenti et John Romita Jr sur Daredevil a duré de 87 à 91, à cheval entre les mandats de Reagan et ceux de Bush père, au moment où l'Horloge de l'Apocalypse se rapprochait de nouveau de minuit après un passage plus calme au milieu des années 80. Ce run succède au long run de Frank Miller qui a marqué la série durablement en la réinventant de fond en comble. Et la conclusion du mandat de Miller sur cette série, c'est un effondrement magnifique : Born Again. Cet arc narratif, porté par les dessins superbes de Mazzucchelli, raconte l'effondrement physique, social et mental de l'homme sans peur. Daredevil/Matt Murdock perd tout. Absolument tout. Il se transforme en semi-clochard, sans travail, sans moyen de recours, sans argent, blessé, sans amis, perdu, au fond d'une ruelle. Son ennemi Le Caïd l'a vaincu. L'homme sans peur est désormais aussi sans espoir. Le run se termine par une atmosphère de quasi guerre civile dans les rues d'Hell's Kitchen et finalement, Daredevil ne doit son salut qu'à la présence d'un autre groupe de super-héros (les Avengers).
Rebondir après une histoire pareille tient de l'exploit. Impossible de faire revenir Daredevil au statu quo d'avant (un avocat bien entouré, couronné de succès professionnel, estimé et reconnu tant par ses pairs que par la communauté des super-héros), impossible de le faire tomber plus bas, dur de gérer un "après". À partir des miettes qui restent sur la table de travail de Miller, Nocenti va faire sa propre cuisine. BIM ! Numéro 250 de Daredevil, dessin de John Romita Jr, la première page du comics : une explosion nucléaire ! Les noms des auteurs sont au centre de l'explosion. Le texte descriptif qui accompagne le dessin est absolument effrayant. Ce qui est annoncé : la fin possible de tout.
(comme première page, ça claque non ?)
Quelques pages plus tard, on retrouve Matt Murdock. Il est dans un centre social au milieu d'un capharnaüm total. Il y fait du bénévolat pour aider des gens à faire valoir leurs droits. Une sorte d'aide juridictionnelle gratuite. Il a repris du poil de la bête mais clairement, la situation est compliquée. Il n'est pas revenu à son état précédent, mais là, au milieu des couches les plus déclassées de la société, il incarne un semblant d'ordre et de droit et il a l'air… à l'aise. Je ne vais pas rentrer dans le détail de l'intrigue, mais l'un des éléments qui est intéressant c'est qu'en parallèle de la vie un peu décousue de Matt Murdock, on va retrouver l'ancien collègue avocat de ce dernier (Foggy Nelson) en train d'enquêter sur des décharges de produits toxiques ultra polluantes. La perte de la vue et le développement des autres sens de Daredevil viennent d'un accident qu'il a vécu gamin : en sauvant un aveugle qui allait se faire écraser par un camion, le jeune Matt Murdock reçoit des produits toxiques sur le visage. Il y perd ses yeux et gagne de nouvelles capacités (Les Tortues Ninja s'inspirant constamment de Daredevil, on retrouvera cette idée de produit chimique non identifié qui va provoquer des mutations). Et du coup, pour tous les lecteurs de DD, la présence de fûts de produits verdâtres non identifiés allume forcément une sorte de petite lumière : "Et si ces produits étaient… ?". On n'en saura pas plus au fil de l'épisode (un personnage secondaire parlera du fait que son fils est devenu aveugle à cause de ces produits chimiques, mais ça restera volontairement très flou), et ce qui est intéressant c'est de voir cette capacité qu'a Ann Nocenti à accrocher le lecteur. C'est juste un léger appel du pied. Tout léger. Et finalement, elle arrive à réellement parler de son vrai sujet : l'écologie. Pour un comics de super-héros de cette époque, c'est bien plus finaud qu'il n'y paraît. C'est d'ailleurs un choix assez juste : l'écologie, c'est énormément une affaire de droit. Et placer des avocats dans des situations où cela compte, c'est bien plus pertinent qu'avec d'autres super-héros. Des comics comme Namor, les X-Men ou les New Warriors ont toujours eu un traitement du sujet assez superficiel et très idéaliste à la "Captain Planet" ("polluer, c'est pas bien", etc.). Là, avec DD, on est dans quelque chose de beaucoup plus terre à terre, de beaucoup plus proche du réel. Là, la grosse blague c'est que le meilleur ami de Matt Murdock (Foggy Nelson) est l'avocat de l'usine de produits chimiques. Alors c'est un sub-plot assez récurrent dans ce comics, mais ce personnage est souvent représenté comme un personnage qui a une boussole morale variable (un avocat quoi…) et se retrouve quand même assez souvent à défendre des salauds.
(une asso clairement en galère) Dans ce comics, on suit aussi l'histoire d'un petit garçon et de son père. Le gamin est absolument obsédé par l'idée de l'imminence d'une guerre nucléaire. Cela s'explique par les obsessions de l'époque (la guerre froide, l'Horloge de l'Apocalypse, tout ça). L'enfant ne vit que pour ça. Il survit dans une sorte de planque (son père est un gangster) qu'il a aménagé en quasi bunker de survie. Il y a des réserves de nourriture, des piles, une télé. Le gamin est complètement dans son fantasme de la fin du monde. Il appelle presque cette bombe de ses vœux tout en étant absolument (et légitimement) paniqué à l'idée que ça arrive vraiment. Le père fait ce qu'il peut. Il est clairement maltraitant (qui laisserait un enfant de primaire à vivre tout seul dans un appart ?) mais il est aussi aimant. Il a un réel amour pour son enfant, mais est incapable de ne pas être exaspéré devant les obsessions de son fils. Toutes ces histoires en parallèle (Matt Murdock et sa petite amie Karen Page en galère, Foggy Nelson et Glorianna O'Breen qui pataugent dans les déchets toxiques, le père et son fils dans la précarité, l'enfant et son obsession pour la bombe, Daredevil et le père qui s'affrontent) dépeignent un univers complexe en assez peu de pages finalement. Dans ce début d'arc narratif, on est plongé dans une sorte d'embrouillamini généralisé. La suite de l'arc de Nocenti va encore aller dans ce sens avec d'autres fils narratifs qui vont encore rajouter du bruit : Typhoid Mary, Mephisto etc.
Au moment où Ann Nocenti et John Romita Jr sont sur Daredevil, la série qui commence à prendre de plus en plus d'importance en termes de ventes et d'importance éditoriale chez Marvel, ce sont les X-Men (et les séries dérivées : Facteur X, les Nouveaux Mutants et Excalibur). Et les auteurs sont bien obligés de prendre en compte l'importance des différentes séries en cours. L'histoire de l'univers des X-Men est essentiellement gérée par les scénaristes Chris Claremont et Louise Simonson à cette époque. Ces deux-là essayent de ne pas se gêner l'un l'autre en menant deux histoires en parallèle avec un univers et des personnages communs (techniquement, tous les personnages de l'éditeur Marvel appartiennent au même univers partagé - à quelques exceptions près - mais en ce qui concerne les "titres X", c'est particulièrement notable). Et à ce moment où les X-Men sont devenus un univers dans l'univers Marvel, les auteurs mettent au point un crossover assez ambitieux : The Fall of the Mutants. Dans les années 80, Marvel en est encore à tâtonner avec la gestion de ses crossovers. Contrairement aux années 90, où on va retrouver de réels crossovers avec un mélange total des personnages et de leurs intrigues (Le Chant du Bourreau, L'Âge d'Apocalypse par exemple), les années 80 sont encore bloquées dans un stade expérimental avec des histoires où les différentes équipes vivent des événements en commun mais sans jamais (ou quasiment) se croiser (Mutant Massacre par exemple). Là, dans le contexte de The Fall of the Mutants, on va avoir trois séries en parallèle qui vont vivre des événements marquants sans liens entre eux et sans mélange des personnages. Les X-Men vont "mourir" à Dallas (entraînant ensuite l'arc narratif de l'Outback), les Nouveaux Mutants vont perdre l'un des leurs (Doug Ramsay) sur l'île de l'Ani-Mator, tandis que les membres de Facteur X affrontent le vilain Apocalypse à Manhattan, ce qui est censé conclure tout l'arc narratif autour de ce méchant qui agit depuis des mois contre Facteur X. Des trois histoires, celle de Facteur X est sans doute la moins intéressante. Celle des X-Men est particulièrement émouvante et violente. Les personnages se sacrifient pour sauver le monde et la conclusion de l'histoire leur donne une dimension quasi-mythologique. Celle des Nouveaux Mutants est à une échelle bien plus réduite, mais permet d'introduire de la gravité dans un univers qui était alors très enfantin (la mort de Doug Ramsey est un traumatisme qui restera en toile de fond de toutes les histoires des personnages des Nouveaux Mutants pour plusieurs décennies). Concernant Facteur X, c'est assez… basique. En gros, ils affrontent un personnage avec un nom effrayant (Apocalypse) qui a des pouvoirs mal définis qui lui donnent souvent une apparence plutôt "goofy". Les motivations du personnage sont assez floues (le discours darwinien qui arrivera dans les années suivantes est alors balbutiant) et il s'entoure de sous-fifres peu intéressants (l'Alliance du Mal est constituée de seconds couteaux pas très affûtés, les cavaliers d'Apocalypse ne sont pas très impressionnants et ceux qui viendront après, les Cavaliers de l'Orage, pas davantage). Le concept de base de Facteur X était assez bancal et l'équipe peine à se développer face à des ennemis aussi mal foutus.
(C'est sûr qu'entre le grand méchant tout bleu qui ressemble à un Transformer débile et ses sous-fifre avec la coupe de Godefroy de Montmirail, on n'a pas le cul sorti des ronces)
Toujours est-il que l'histoire de Facteur X, comme elle se situe à New York, va permettre de rajouter quelques personnages secondaires via des tie-ins pour étoffer l'histoire. En l'occurrence : Power Pack et Daredevil. Je passe sur l'histoire de Power Pack parce qu'elle n'est pas très intéressante, mais je vais surtout m'intéresser à celle de Daredevil. Déjà, la première chose à noter, c'est que c'est John Romita Jr qui va dessiner cette histoire puisqu'il officie alors sur Daredevil et qu'il est à l'époque notoirement connu pour son travail quelques années auparavant sur les X-Men, ce qui constitue une sorte de "retour aux sources". L'autre chose à noter aussi c'est que l'histoire de Daredevil sur ce tie-in ne va pas se placer du tout sur le même plan que celle de Facteur X. Daredevil est un personnage urbain, avec des pouvoirs assez limités, peu à l'aise avec des personnages aux pouvoirs trop extravagants et qui est justement montré en train de combattre le crime à une petite échelle. Du coup, il va falloir trouver une astuce pour que Daredevil s'implique dans l'histoire liée à Facteur X sans pour autant se retrouver dans une situation où il ne sert à grand-chose et sans se retrouver face à la version "goofy" d'Apocalypse et de ses sbires.
(Oui oui oui... C'est censé inspirer la peur...)
Du coup, le choix opéré dans Daredevil c'est de l'amener, non pas à se battre contre Apocalypse and co., mais plutôt à gérer ce que les humains se prennent sur la tête, les conséquences de la catastrophe, la panique de ceux qui se prennent les attaques du vilain du moment et leur incompréhension de la situation. Et c'est un TRÈS bon angle d'approche. Là, Daredevil fait ce qu'il peut, dans une situation qui le dépasse clairement, à essayer d'être ce qu'il sait le mieux être : une boussole morale au milieu du chaos.
Déjà, le premier élément intéressant dans le traitement de l'événement choisi par la scénariste, c'est que ce dernier donne à voir les conséquences très concrètes de l'attaque d'Apocalypse sur Manhattan. On a des coupures de courant, des bâtiments qui s'effondrent, des unités de soins surchargées, des mouvements de foule. Les sbires d'Apocalypse qui sont si ridicules dans les pages de Facteur X ne sont ici qu'à peine montrés (ce qui les rend davantage menaçants) et seules les conséquences de leurs actions sont exposées au lecteur. Vu à hauteur d'homme, les aventures des super-héros sont davantage une source de peur que d'émerveillement (c'est d'ailleurs le sujet de l'histoire de Marvels de Busiek et Ross qui sortira en 1994). Les citoyens de New York ne peuvent comprendre la violence qu'ils subissent de la part de l'AIM, de Galactus, de Namor… ou encore d'Apocalypse. Les enjeux de cette violence leur sont cachés. Et ce que montre le numéro de Daredevil en question c'est exactement ça : ce que subissent les humains c'est l'impact du terrorisme (au sens très large donné à ce mot) ou de guerres dont ils ne saisissent pas les enjeux. C'est d'ailleurs un élément qui, au moment où est dessiné ce numéro, est encore très peu montré. À la fin des années 80, la majorité des gens n'a pas nécessairement sur eux un appareil photo ou un caméscope leur permettant de documenter une situation vécue en temps réel, ce qui donne à l'histoire de Nocenti d'autant plus d'impact, par contraste avec la manière dont les catastrophes sont documentées par les médias. L'attaque du 11 septembre 2001 est probablement le premier événement catastrophique majeur aussi abondamment documenté par ceux qui le vivent à ce moment-là (les New-Yorkais). Et on est aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, complètement immergé en temps réel dans les catastrophes vécues par d'autres autour du globe (ce qui se passe à Gaza est actuellement le génocide le mieux documenté de l'histoire humaine puisque désormais presque tout le monde est devenu son propre média et peut montrer les horreurs dont il est victime).
(et voilà, toute l'intelligence du duo Nocenti/Romita Jr est là : une vision partielle de ce qui se joue, de la panique et des explosions en contre plongée)
Un autre élément intéressant à noter c'est le parallèle entre la scène de cette gestion de foule par DD et celle effectuée par le Batman de The Dark Knight Returns de Miller sorti un an plus tôt. Le Batman de Miller est clairement une sorte d'antiréflexion sur le rôle des super-héros. Contrairement à Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons qui sort plus ou moins en même temps, le Batman de Miller n'offre aucun recul critique sur la fonction des super-héros au sein de la société, l'usage de la violence, ou la gestion de la criminalité. Le Batman de Miller est un fasciste bourrin qui ne règle les problèmes qui se posent à lui qu'avec plus de violence. Le personnage aurait pu avoir un aspect intéressant d'un point de vue politique (surtout la dernière partie de l'histoire qui réintroduit le personnage d'Oliver Queen/Green Arrow et se montre critique du pouvoir exercé par le Gouvernement/Superman), mais en définitive, le point de vue adopté par Miller c'est davantage celui d'un libertarien que celui d'un anarchiste.
Dans The Dark Knight Returns, une IEM coupe le courant de Gotham et la ville sombre dans le chaos et le pillage. La solution apportée par Batman à cela, c'est de prendre la tête d'un gang dont les membres lui vouent un culte, et de terroriser les habitants paniqués pour calmer les pillages. De façon complètement inverse, lorsque le chaos s'abat sur Manhattan dans The Fall of The Mutants, Daredevil devient l'homme que Batman ne sera jamais : il prend soin de sa communauté et la guide hors du chaos sans la violenter plus que de raison (et on imagine sans peine que Nocenti et Romita Jr se sont amusés tous les deux à faire une sorte de version inversée de la Parabole des Aveugles en mettant ça en scène). En fait, contrairement à Batman qui a grandi isolé du monde dans la cage dorée de la famille Wayne, Daredevil a une communauté, il en fait pleinement partie et sa "chute" décrite dans Born Again le renvoie juste à la case départ, là où il a grandi, à Hell's Kitchen. Quand Batman utilise l'alter ego "Matches Malone" pour se déplacer dans Gotham, il ne fait qu'endosser un costume et il se contente de cosplayer l'identité d'une petite frappe de Gotham. À l'inverse, que Matt Murdock retourne des burgers dans un resto miteux d'Hell's Kitchen ou qu'il s'occupe des démarches administratives des pauvres du quartier, il est exactement à sa place, au sein de sa communauté. Et d'ailleurs, ça n'est pas un hasard si Batman peut tout à fait frayer avec les plus grands héros de son univers (la JLA, Superman, Wonder Woman etc.) alors que les proches de Daredevil sont surtout des paumés mal à l'aise avec le costume super-héroïque classique (Luke Cage, Jessica Jones, Iron Fist, etc.) et que lui-même évolue mal en équipe. Daredevil ne pourra jamais être Batman pour une raison tout bête : il "sent" bien mieux que le capitalisme et ses effets délétères que lui et même s'il s'est élevé socialement en devenant avocat, il ne peut renoncer à ses racines populaires. Si Daredevil était amené à affronter un des multiples membres des gangs qui affrontent habituellement Batman (un des gugusses de la bande du Joker, du Pingouin etc.), il se poserait fatalement la question des causes socio-économiques qui les ont amenés à préférer risquer leur vie dans des braquages absurdes ou dans la défense de personnes peu recommandables, là où Batman se contente de les envoyer régulièrement à l'hôpital puis de revenir dormir dans son manoir.
Pour revenir spécifiquement à The Fall of the Mutants, Ann Nocenti et John Romita Jr arrivent à faire d'une pierre deux coups : ils déplacent le curseur de la narration pour emmener le personnage loin des histoires écrites par Frank Miller ET ils arrivent à montrer brillamment la différence d'échelle qui existe entre l'univers de Matt Murdock et le reste de l'univers Marvel. En assez peu de pages, ils abordent l'écologie, la peur de la guerre nucléaire, les galères d'un père célibataire qui fait ce qu'il peut pour s'occuper de son môme, l'incapacité des services sociaux à s'occuper des couches déclassées de la société, ou encore l'incapacité des humains à gérer les catastrophes alors même que le monde s'effondre autour d'eux. La partie la plus intelligente de cette histoire, c'est non pas d'avoir utilisé The Fall of the Mutants comme un point de ralliement entre deux univers super-héroïques, mais au contraire de s'en être servi pour souligner leur différence et appuyer sur les spécificités de l'univers de Daredevil. Quelques mois plus tard, cette même dynamique sera encore mise en œuvre lors du crossover Inferno, où les X-Men combattent des créatures démoniaques qui ont envahi New York, tandis que Matt Murdock vit des aventures bien plus intérieures, moins baroques et plus tournées vers l'introspection.














