Jour 22
Une jour dédié aux torsions entrelaçantes
Depuis le début de cet arpentage, un élément du quotidien me surprend à chaque coin de rue: les grilles des fenêtres et les portails. Ils me sidèrent. Mi-kitsch, mi-insensé, mi-mièvre, mi-dingue. J'étais prévenu au sujet des sculptures en pierre ou du travail avec le bois. Par contre, rien ne me laissait présager qu'ici résiderait une floraison de ferroniers épanouis. Cela s'entortille dans tous les sens avec un rajout d'un fruit ou d'une feuille ci et là et puis ça repart en circonvolution.
Cette tige, qui se tricote et s'emberlificote, semble renouer avec les motifs décoratifs d'origines dites païennes. Ils seraient restés dans les entrelacs qui ornent les croix. Le végétal s'y tresse et gambade de lacets en lacets.
De même, de bon matin, je repars sur les lacets d'asphalte. Sur la route, soudain les panneaux sont en cyrillique. Je traverse une verte vallée peuplée de russes venus ici il y a 300 ans. Ils ont leur dialecte et ressemblent à des slaves blonds. Ils sont arméniens. Le brouillard se cogne sur le paravent dressé des montagnes. Oh un orifice. C'est le tunnel magique. A sa sortie, fini l'humide sensation alpine, retour au steppe solaire. Je longe le si bleu lac Sevan sans m'arrêter car je fonce à Noradouz. Je trépigne de découvrir le cimetière. La plus grande concentration de katchkars d'Arménie.
Effectivement, il y en a plein. Des centaines. Dressées comme l'île de Paques ou posées au sol sur l'herbe.
2 veaux apeurés broutent là. Une mama conséquente m'interpelle. Ah la paix j'y hurle. Oui jsuis un touriste mais laisse moi découvrir ce trésor tranquillement. Gggggrrrrr
Au-dessus de mon crâne: ciel bleu. Aux horizons: masses sombres. A priori j'ai donc 2 heures pour croquiner avant que les gouttes périment mon carnet.
Comment dessiner ce que je vois? Il y a ces extraordinaires bas-reliefs naïfs que j'adore. Il y a ces entrelacements insensés de type runnique. Il y a du lichens et des graminés. Un dessin c'est pas une photo. Procédons par ordre. Que vouloir montrer? ... La corrélation entre le végétal réel et le motif ornemental. Soit. Donc Blick tu vas t'appliquer à dessiner les plantes réelles de façon réaliste, et les gravures comme le ferait un archéologue.
D'abord bien s'installer. Car dessiner c'est long. Je choisis mon point de départ: l'élément de premier plan qui me donne la mesure du reste. Et puis c'est parti. Plus je regarde pour retranscrire, plus je découvre des détails, plus le plaisir s'intensifie. J'ai aussi un nouveau stylo qui me permet le détail du pointillisme.
J'ai fini. Aïe le lever debout est compliqué. Je repars en inspection. Oh celle là est vraiment belle. Il y a des personnages dessus. Je prends mon temps pour la décrire. Surgit la vieille harpie aspirateur à touriste.
Elle découvre mon dessin. Elle sourit. De sa baguette elle m'explique la scène gravée:
Mariage
Barbecue
Table
Musicien
Mongol Tatar
Kill
Incroyable. Je dessine une histoire qui me hante depuis plusieurs mois sans savoir que c'était elle!
De joie, je donne des pièces au fou du village qui tente de vendre des chapelets laids puis je fonce à Sevan rencontrer Gohar. Elle donne des cours de dessin à des enfants au 3ème étage du centre culturel. Je leur explique pourquoi il y a autant de vide dans mes dessins. Ils sont très contents. Ils se remettent avec plus d'entrain à sinuosider leurs crayons racontant des légendes locales où se contorsionnent lignes et épopées.
Et ainsi se perpétue les entrelacs.










