Il y a déjà une quinzaine d’années, on entra un jour dans un grand magasin londonien dont la structure et l’occupation des espaces étaient très différentes de celles auxquelles on s’attend en faisant ses courses dans un Tesco ou un Waitrose. En prenant l’escalator on pouvait se promener sous des ogives gothiques, dont les vitraux dardaient des rayons religieux sur des rayons de vêtements ou de cosmétiques, qui l’étaient beaucoup moins. Pas de doute, c’était une ancienne église convertie en grande surface, pour ne pas dire en boutique. On apprit alors que ce genre de transformation était en train de se propager dans la capitale britannique et ailleurs. À chaque fois, une entreprise prospère rachetait une église désaffectée ou une chapelle délabrée, dont la ville ne voulait plus payer l’entretien ou la restauration, et la restructurait en vue d’une utilisation profane. Parfois la croix sur le clocher fut remplacée par une antenne-relais de téléphonie mobile, le chœur devint un lieu de stockage, la sacristie le bureau de la direction.
Or chez les sujets de sa Majesté, on assiste désormais à une tendance qui va dans un tout autre sens. Les autorités ecclésiastiques se sont apparemment demandé si au lieu d’abandonner les saints lieux au profane, on ne pouvait pas inciter les paroissiens à y revenir (et prouver par là même leur utilité) en y introduisant des attractions modernes. Ainsi dans la cathédrale de Rochester dans le Kent, un pasteur inspiré a fait installer un minigolf à neuf trous. Selon le Times, l’archevêque de Canterbury aurait déclaré : « La première chose que je souhaite pour les gens, c’est de ne pas s’ennuyer. Je veux qu’ils s’amusent… Si vous ne pouvez vous amuser dans une cathédrale, vous ne savez pas ce que s’amuser veut dire.»
Alors là, votre Éminence, une fois n’est pas coutume, on est bien d’accord. Si on ne peut plus s’amuser dans les cathédrales du Moyen Âge, où va-t-on ? Pour abonder dans votre sens, on a pensé à quelques adaptations amusantes, qui ne manqueront pas de faire revenir vos ouailles de jadis. Imposons d’abord le silence à ces sinistres orgues et remplaçons-les par un « jazz band » ! Supprimons ensuite ces affreux bancs et stalles, sur lesquels les fidèles ne parvenaient ni à se mettre à genoux, ni à s’asseoir. La place ainsi dégagée formera une clairière, où ils pourront librement danser le crédo, sur un rythme de foxtrot ou de tango endiablé. Enfin changeons cet autel baroque en billard convertible ou en babyfoot, où les enfants chrétiens marqueront des buts en criant « Alléluia ! » Quant aux lectures, ne pourrait-on remplacer ces tristes évangiles ou lettres de saint Paul par des textes des Beatles ou des Rolling Stones ?
Comme il fallait s’y attendre, la semence de Rochester n’est pas tombée en mauvaise terre. On apprend ainsi qu’à Norwich, dans le comté de Norfolk, qui peut s’enorgueillir d’une cathédrale du XIIe siècle, le desservant du culte a opté pour un tobogan de quinze mètres de haut. Pour le baptême d’adolescents et d’adultes, ceux-ci se laissent glisser par pentes et virages dans l’eau bénite d’une piscine qui sert de fonts baptismaux. Du coup, ils ne s’ennuient plus, ils savent ce que s’amuser dans une cathédrale veut dire. Il en va de même à Chester, dans le Cheshire, ville qui possède une église d’une belle architecture gothique anglaise, où les fidèles – encore rares mais il faut du temps pour que la réforme prenne – s’adonnent durant l’office à la construction de la maquette de leur monument avec des milliers de petits blocs Lego. Il paraît que c’est follement amusant.
Si l’idée d’utiliser les lieux saints pour des initiatives culturelles - fussent-elles amusantes - peut s’avérer bénéfique, on voit bien aussi à quel point les tentatives évoquées plus haut sont pitoyables. En effet, on a beau faire, lorsque le contenu du cadeau est obsolète ou avarié, peu importe la couleur du papier et des rubans de l’emballage. Ces vains efforts pour reconquérir l’audience de jadis font penser à ceux des jésuites en Chine contés par Etiemble. Les bons pères entendaient convertir les « célestes » à la foi chrétienne en leur montrant les résultats prodigieux des sciences occidentales : astrolabes, clepsydres et autres canons à poudre. Leur idée était toujours la même : si les Chinois tombent en pâmoison devant nos découvertes, ils nous suivront aussi sur le plan de la foi. Le calcul des ecclésiastiques britanniques y ressemble à mains égards : organisons la reconquête de nos ouailles, non par le rappel du contenu d’une doctrine périmée, mais par un emballage moderne où le flamboyant le dispute au ludique.
Interrogé par la presse après avoir fait ses neuf trous dans la cathédrale de Rochester, un paroissien en culotte courte répondit : « J’adore le minigolf chrétien ; ce qui est gênant, c’est la cathédrale ! » Comme quoi, la vérité sort parfois de la bouche des enfants.